‹ Nérvoses et idées fixesChapitre 27 sur 326 · ANALYSE DES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

ANALYSE DES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES

montrer que cet oubli n'était pas absolu. M™'^D. était, depuis quelque temps, dans le service, quand on vint prévenir M. Charcot d'un t'ait nouveau. Elle s'agitait la nuit et quelquefois parlait tout haut dans son sommeil. Les voisins avaient écouté ce qu'elle disait et avaient entendu certains mots significatifs, tels que ceux-ci : « Oh! le vilain chien jaune, il m'a mordu... M. Pasteur, M. Charcot, à la Salpètrière... Oh! tous ces médecins en tablier blanc... » Le chien enragé, M. Pasteur, M. Charcot, voilà des choses récentes dont elle semblait avoir complètement perdu le souvenir, et dont cependant elle parlait en rêve.

Cette remarque se trouvait d'accord avec une observation que j'avais souvent répétée sur les autres malades. Justine et Maria, avec leurs anesthésies, leurs amnésies naturelles, leur prédisposition aux idées fixes, étaient dans les conditions pathologiques qui favorisent les changements d'état de conscience, qui rendent possibles les somnambulismes naturels et artificiels. Maria avait des états somnambulismes spontanés; toutes deux pouvaient être mises facilement dans un état de somnambulisme provoqué.

Dès qu'elle est mise dans cet état, Justine se souvient de ses achats au marché, elle sait quand et comment le piano lui a été donné par son mari, enfin elle nous récite sans faute sa pièce de vers. Il en est tout h fait de même pour Maria. D'abord, comme on s'y attend bien, elle peut, pendant le somnambulisme, nous raconter minutieusement l'emploi de son temps pendant la crise de dipsomanie ; c'était une chose curieuse que de voir avec quelle précision elle relatait tous ses actes et tous ses délires, tandis que, pendant la veille, elle ne savait absolument rien de ce qui s'était passé du lundi au jeudi; mais c'est là un fait connu dans les amnésies localisées de ce genre. Ce qu'il faut ajouter, c'est que l'ammésie continue se comportait de la même manière : une fois endormie, Maria retrouvait tous les souvenirs des événements récents. Ainsi, elle récitait très facilement ses chansons, qu'elle semblait n'avoir pas pu apprendre, et elle savait par cœur la première page de son roman. Dès qu'elle était éveillée, elle retombait dans son amnésie et relisait la première page du roman comme si c'était pour elle une chose toute nouvelle. C'est toujours en réalité le même fait si souvent constaté et si incomplètement expliqué : un grand nombre de phénomènes hystériques, anesthésies, amnésies, paralysies, tics, chorées, hoquets, troubles respiratoires, etc., disparaissent pendant le sommeil et quelquefois pendant le somnambulisme.

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Il rlail iKiliiit'l (If cIh'icIut si l(^ ])luMi()m<'ne ne se protlnîrait pas chez M""^ 0. (hiaiid M. Soikjuos essaya Je rhypnoliser sur la proposition d»' ('harcot, il eotistala daboid une première chose iiniforlanle, c'est (pie celle personne ("tait fort hypnotisable, ce (Mii n'esl pas à nos veux un caractère indifterent. Dans ce soninaud)ulisnie, peu d(Welopp('' chez elle, la malade restait inerte, couclu'e sur une chaise, les yeux feinK'S, ne remuant et ne ])arlant (pie si on l'interpellait viv(>ment. Mais, cpiand elle se mettait à parler, elle rt'pondait à toutes les questions, racontait tous les événements survenus depuis le 1 i juillet et ne montrait plus aucune trace d'amnésie, l-a distribution des prix de sa petite fdlc au mois d'août, l'émotion du 28 août, le voyage du mois de septembre, le chien enragé, l'Institut Pasteur, le service de Charcot, tout étail décrit av(H' la dernière précision : la mémoire était parlaile. Mais réveillez maintenant la malade, rendez-la à la vie noiinale, ci tout est fini. Elle ne sait plus où elle est et consulte son carnet afin de pouvoir rentrer dans la salle.

Tout en tenant C(unpte de l'exception présentée par Marcelle, retenons donc ce caractère important de l'amnésie continue : elle ne consiste pas en une destruction complète des traces laissées par les souvenirs, puisque ces mêmes souvenirs peuvent dans certaines circonstances réapparaître. Ces circonstances favorables sont le sommeil, le somnambulisme, ou un certain rêve accompagné de mouvernents et de paroles, qui ressemble fort au somnambulisme lui-même.

4" Mais, pendant la veille même des malades, au moment même où elles déclarent ne conserver aucun souvenir, n'y a-t-il vraiment aucune mémoire, les images des événements présents ne se repré sentent-elles d'aucune manière?. l'en ai toujours douté. Ces malades sont trop raisonnables, trop traïKjuilles, trop résignées pour n'avoir aucune notion de la situation présente. Toutes sadaptent parfaitement à la vie de rh('>pital, elles ont l'attitude et les nuriirs qui conviennent à ce milieu ; cela ne serait pas possible s'il y avait amnésie conqilî'te. Chez M'"" D. elle-même, dont l'amnésie était la plus profonde, j'ai lelevé un certain nombre de petits faits en contradiction avec l'oubli complet. Au début de l'amnésie, au réveil de l'attaque, elle n'avait aucun souvenir de l'homme qui l'avait effrayée, et cependant on remarqua qu'elle frissonnait de terreur toutes les fois qu'elle passait devant la porte par hupielle

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cot iiullvidu était entré. A la Salpétiièro, oUc no connaissait personne ; mais, quanti elle sortait dans la cour, elle allait spontanément s'asseoir auprès des mêmes malades. Chaque fois qu'elle rencontre un chien, fût il le plus inofï'ensif, elle se sîiuve en cachant sa figure et en poussant des cris de terreur. Il ne suffit pas de dire qu'elle a peur des chiens, car, si on l'interroge sur son passé, elle nous alfirnie qu'autrefois, mémo au mois de juillet, elle n'avait pas peur de ces animaux et jouait volontiers avec eux. D'où vient ce changement ? Evidemment de la morsure cju'un chien enragé lui a faite au mois de septembre et des cautérisations consécutives. Mais actuellement, si on l'interroge, elle ne se souvient pas de cet accident et ne sait pourquoi elle a peur; ce souvenir se reproduit donc aujo-urdhui à son insu.

11 faut essaver de manifester par des expériences cette reproduction des souvenirs, même pendant la veille. Le procédé le plus simple consistera d'abord à étudier les suggestions post-hvpnotiques, c'est-à-dire les suggestions faites pendant le somnambulisme, mais dont l'exécution est reculée jusqu'à une échéance plus ou moins lointaine. Par exemple, je dis à Marcelle : « Quand je frapperai sur la table, tu prendras mon chapeau... » ou bien: « Tu t'endormiras quand je lèverai la main en l'air. » Eh bien, la première suggestion s'exécutait fort bien plusieurs heures après le réveil, et la seconde s exécutait encore plusieurs semaines plus taid. 11 est important de remarquer ce fait chez Marcelle, c[ui ne manifestait pas aussi bien que les autres le souvenir pendant le somnambulisme : elle conservait même pendant la veille quelque souvenir persistant des événements nouveaux.

Les suggestions ont exactement le même résultat chez Justine et chez Maria; il faut faire quelques remarques sur la façon dont elles s'exécutent chez M""" D. Prenons d'abord le cas le plus simple : pendant l'état somnambulique on lui commande de répéter au réveil un certain nom, par exemple celui de sa voisine dans la salle, M""" P., et on lui commande de bien se souvenir de cette dame. Au ri'veil, M""^^ D. conserve en effet ce souvenir et parle de M""' P. C'est, il faut le remarquer, une parole et un souvenir conscients qui ont été provoqués par suggestion. Ce souveniidure très peu, huit à neuf minutes au maximum, ainsi qu'on la vérifié plusieurs fois ; au bout de ce temps tout paraît oublié. Mais la suggestion est-elle réellement effacée, maintenant que M'"'" D. n'en a plus le souvenir conscient ? Je ne le pense pas.

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P(Mi(l;iiil son somniinihiilismc, je lui coiiimimdc de lover ses l>r;is en lair (jnand je ri:i|)|)er;ii chiiis mes mains, Au réveil, l'oubli est rapidement eomplel, mais eepcndant, plusieurs heures et même plusieurs jours a[)rès, il me sullit de (Vapper dans mes mains pour qu'elle lève en Tair ses deux bras sans se rendre compte de ce qu'elle fait.

On peut faire mieux: je suggère à M""' I)., toujours pendant le somnambulisme, de quitter la salle où elle couche demain malin à I 0 h 1/2, de traverser les cours et de venir me rejoindre au parloir. Une pareille demande, faite pendant la veille et adressée à la personnalité conseienl(^ de M""' D., sérail absolument irréalisable, puis<Mie fout est oublié linslanl suivant. Pourtant le lendemain à 10 h. 1/2, M'"" I). se lève brusquement et se précipite hors de la salle, les infirmières l'ont arrêtée en lui demandant ce qu'elle voulait faire, et, comme la malade ne pouvait donner aucune explication, elles l'ont empêchée de sortir. J'ai recommencé cette expérience un autre jour en prévenant les infirmières de laisser soitir M'"" D. et de se contenter de la suivre. Le lendemain, îi l'heure dite, la malade est sortie, elle a fait tout le chemin sans consulter son carnet une seule fois et elle est venue me rejoindre. Ce trajet, nous l'avons déjà dit, ne peut être accompli avec conscience que si la malade consulte à chaque instant son carnet où tous les détours sont indiqués. Nous voyons donc bien par ces faits et bien d'autres du même genre que les souvenirs des événements récents existent même pendant la veille, mais qu'ils existent d'une manière toute particulière; ils semblent sinon inconscients, du moins subconscients, c'est-à-dire; en dcdiors tie la conscience des malades.

Xous savons depuis longtemps (|u'ij y a des procédés, dont les [irincipaux sont empi'untés aux praliejues des spirites, poui' manifester les pensées subconscientes quand elles existent. Nous avons souvent montré comment l'écriture automatique permet d'obtenir chez les hystériques, pendant la veille, la manifestation de bien des souvenirs oubliés'. Ces malades sont, comme on sait, très faciles il disti-aire ; c'est un trait fondamental mental de leur

1. Los actes inconscicnls ol le flôtlouljlcinciil de la porsonnalité pcmlaiil le somnainhiilisnie |)rov(K|iié. Iic\'iir iiJiilosoiiliù/iic, 188G, 11, 5'.*0. Auloinatisino fisycliolo^iquo, 1889, 2r,2.

ANM.YSF DF.S CMUCTKKF.S l'SVClîOLOGlOLES 1:^1

constitution p.svcliolof>i([no. (hiand elles causent avec une personne qui attire vivement leur attention, elles ne sentent plus rien, ne s'aperçoivent plus de rien. Si Ton s'approche d'elles sans les tirer de leur conversation, on peut leur glisser un crayon dans la main droite, leur commander d'écrire, leur poser tout bas des questions, et leur main fera les mouvements, écrira même les réponses sans c|ue la malade se doute de ce que fait sa main, sans qu'elle interrompe sa conversation. Il est impossible d'étudier maintenant ce fait en détail, il faudrait rappeler toute la théorie de la désaort-oation des phénomènes psychologiques chez l'hystérique. Chez les premières malades, surtout chez Maria, le phénomène se produisait très facilement, et l'on constatait ainsi, même pendant la veilh?, les mêmes souvenirs que pendant le somnambulisme, tous les souvenirs des événements récents.

11 fallait essaver d'appliquer ce dernier procédé à l'examen de M""' D. Cette écriture est difficile à obtenir chez cette malade, peut-être parce qu'elle n'a pas une grande habitude de l'écriture, mais surtout parce qu'il est nécessaire de la distraire complètement. Si elle fait la plus légère attention h sa main, à son écriture, nous avons alors de l'écriture consciente qui manifeste les mêmes oublis que la parole. Quand l'expérience est bien disposée, on peut lui parler tout bas, sans qu'elle interrompe sa conversation et sans qu'elle paraisse entendre. Je lui dis de cette manière : « Ecrivez le nom de l'interne de votre salle. » La main qui tient le crayon se met en mouvement et écrit ce mot : « M. Lamy ». De la même manière je lui demande ce qu'elle s'est fait récemment à la main gauche, et elle écrit sans hésiter : « Je me suis coupée avec du verre. » Rn un mot, elle va répondre ainsi à toutes les ([uestions possibles et manifester qu'elle possède sans le savoir tous les souvenirs des derniers événements.

Nous n'accordons pas, on le devine, à l'écriture une puissance merveilleuse pour ressusciter les souvenirs de M"'" D. Non, on peut réussir à manifester ses souvenirs d'une autre manière encore, j)ar la parole même de la malade qui restera cependant éveillée. Conmient est-ce possible, puisque cette malade n'arrive jamais à les dire et puisque aucune suggestion n'a réussi à les lui faire conserver plus de quelques minutes ? Sans doute, mais nous aurons recours à un procédé qui réussit quelquefois. 11 faut encore la distraire, mais en évitant, cette fois, d'attirer son attention sur la parole. Je lui donne un livre à lire, ou mieux je lui donne une

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inulliplicalion il laiic. Pciiihinl (jii'fllc <'sl l)lcn absorlx'c diiiis son travail, iictiis iemai'({ii()n.s les iiiriucs phéiiomèiu's de distraction, MOUS pouvons la toucher, lui |)arlci' aux oreilles, sans (|u'elle se retourne. Je lui diMuande ainsi comment s'appellent les deux mahules(jui soni ses voisines dans la salle ; ses lèvres remuent et elle murmure tout bas : « M""" C. et M'"" P. » Cette expérience est fort dildcile à bien réussir, elle échoue souvent ; mais ii deux ou trois reprises, quand la malade était bien distraite, j'ai pu avoir avec elle une véritable conversation dans laquelle aucun oubli n'existait plus. M'"" 1). reste pendant ce temps éveillée et s'occupe de sa lecture sans se douter qu'elle parle et qu'elle raconte ce qui s'est passé la veille.

Nous nous ('tonnions au début de voir une malade atteinte d une afl'ection si étrange, ne conservant aucun souvenir plus d'un instant, vivre cependant d une manière à peu près normale, sans avoir l'ahurissement que nous aurions supposé a priori. Nous comprenons maintenant que cette amnésie continue et antérograde p'est, chez M""' 1). comme chez les autres malades, que très superficielle et permet à toutes les fonctions automati([ues de s acconqjllr très normalement.

Vax résumé, nous savons que, dans l'amnésie continue, les souvenirs du passé sont conservés et les souvenirs du présent [)erdus; mais nous avons appris que cette perte n'est pas continuelle et que les souvenirs des événements présents réapparaissent pendant les rêves et les somnambullsmes et se manifestent même pendant la veille par des actes automatiques.

C'est ce fait de la persistance (;onstante d'une troisième mémoire malgré les lacunes des deux autres que j'avais essayé de représenter par la bande polntillée 3 de la ligure 17. C'est ce <|ue l'on pouirait également représenter dans la figure 19, par exemple en lépétant le triangle OXD au-dessous de la ligne AB., mais cette complication ne me semble pas ici avoir grand intérêt car le lait est fort net, c'est la consei-vation de tous les souvenirs d'une manière subconsciente malgré les amnésies apparentes.

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