ANTECEDENTS
eut une folie du même genre et mourut également enfermée h Vaucluse ; l'autre, la mère de -Marcelle, ne fut jamais frappée d'aliénation proprement dite, mais elle semble faible d'esprit; elle s'excite et perd facilement son sang-froid, surtout quand elle vient voir sa fille.
Cette famille eut dix enfants, dont six sont encore vivants. Les trois fils sont intelligents et travailleurs, quoiqu'on leur reproche leur caractère entier, personnel et égoïste, qui semble vraiment être de famille. Les trois filles sont toutes bizarres : les deux aînées présentent déjà, quoique à un plus faible degré, les tares morales qui ont constitué la maladie de la cadette. Elles sont très paresseuses et mêmes inertes; « elles ont toujours l'air de penser à autre chose quand on leur parle », me disait une de leurs amies. La seconde surtout, qui est l'avant-dernier enfant de la famille, a des périodes de distraction et de tristesse qui touchent singulièrement à l'aliénation: il lui arrive de rester une quinzaine de jours sans vouloir parler à personne. Marcelle enfin, la dernière enfant, semble réunir en elle, en les augmentant, ces diflerents défauts de la famille.
Marcelle eut une enfance régulière, sans aucun accident, elle était vive et assez intelligente : on se plaignait seulement de son mauvais caractère et de son entêtement. La moindre contrariété, la moindre résistance à ses caprices provoquait des bouderies interminables et des scènes de colère assez violentes, qui se terminaient par des pleurs.
A l'âge de quatorze ans, elle fut atteinte dune fièvre tvphoïde extrêmement grave, qui, ainsi que cela arrive fréquemment chez les individus prédisposés, provoqua surtout des accidents cérébraux. Elle délira pendant plus d'un mois, ne reconnaissant personne et refusant énergiquement toute espèce de médicament. Cette maladie laissa des traces profondes, et c'est de ce moment que nous croyons devoir faire commencer la maladie actuelle.
Dès la convalescence, en effet, Marcelle présenta des changements de caractère et de conduite assez notables pour être remarqués même par des personnes étrangères. Elle n'était plus vive comme autrefois, mais paresseuse, remuait peu, hésitait à se lever de sa chaise et se montrait ennuyée de tout dérangement. Tandis (qu'elle apprenait facilement avant sa maladie, elle ne pouvait plus maintenant se livrer à aucun effort intellectuel et n'ap-
/. UN (:\S DXitOLI.ll". Kl' D'IDi'.r.S i'i\i:s
|)i(Mi;iil j)liis lien. l^';iill(Miis, sur le conseil tics incilccins, on ne liirila pas ii lui iiilcidiic lout Iravail de ce g-enre. Elle était aussi fort triste, no prenait plus plaisir à rien et repoussait tous ses anciens amusements. Enfin elle devenait très sauvage; au lieu de causer comme elle faisait auparavant avec toutes sortes de personnes, elle fuyait complètement les étrangers, ne voulait plus parler qu'aux personnes les plus intimes, et encore se réfugiaitelle assez souvent dans sa chambre sans vouloir parler à personne. Cet »''tal d'inertie et de mélancolie fut encore aggravé, d'abord par le chagrin ([ue lui causa la molt de son père, survenue un an après cette lièvre typhoïde, puis par une passion amoureuse qui provoqua d'interminables rêveries et qui lut, je crois, le début de ses idées de suicide. Si bien qu'au bout de quel{[ues années, Marcelle, âgée alors de dix-neuf ans, était devenue complètement méconnaissable et commençait h présenter des symptômes plus in([uiétants. Elle restait immobile pendant fort longtemps et semblait éprouver beaucoup de peine à se déranger, même pour les actes les plus simples. On s'étonnait, par exemple, cju'elle appelât ses frères ou sa mère pour lui dt)nner un objet placé près d'elle, ou pour lui ouvrir une porte près de laquelle elle était debout. Lorsqu'on ne lui obéissait pas immédiatement, elle se fâchait et injuriait surtout sa mère qu'elle traitait fort durement. Dans d'autres moments, elle paraissait en proie à une agitation inexplicable, elle déchirait ses vêtements, elle frappait les meubles et criait. Un jour, on la trouva auprès d'une pile d'assiettes qu'elle cassait régulièrement les unes après les autres. Enfin au bout de ([uehjue temps Marcelle refusa absolument de manger et fit (quelques tentatives de suicide qui nécessitèrent son internement à la Salpètrière. Placée en 1889 dans le service de M. le D"" Falret, elle fut d'abord effrayée par le spectacle des malades et par la discipline de la maison, et elle se tint assez tranquille en dissimulant a lout le inonde les pensées qui l'agitaient. Au bout de quelque temps, on crut ii une certaine amélioration et on essaya de la rendre il ses parents, mais elle ne put rester chez elle et dut revenir à l'hospice cette année.
Marcelle, quand on l'exaniino maintenant, est une grande et forte
jeune fille qui semble bien constituée. La figure est régulière, sans asymétrie ni du crâne ni de la face, les cheveux bruns sont épais, sans épis; les oreilles bien faites, ourlées avec lobule détaché; les dents sont normales. Le seul signe de dégénérescence physique que nous constations, c'est la forme ogivale un peu accentuée de la voûte palatine.
Le fait le plus apparent que l'on remarque avant tout chez cette personne, et le premier symptôme dont elle se plaint, si on l'interroge, est une difficulté singulière des mouvements. Elle reste en général immobile sur sa chaise, faisant machinalement un petit travail de crochet, et elle refuse presque toujours de se déranger ou de faire un mouvement quelconque. Quand on lui propose de faire un mouvement des bras, en particulier d'étendre la main pour prendre sur la table un objet qu'on lui montre, elle refuse d'un air chagrin et boudeur. Si on insiste beaucoup et longtemps, .elle se soulève lentement et avance très légèrement la main, puis elle s'arrête immobile et dit: « Mais je ne peux pas », et retire le l)ras. Puis elle l'étend de nouveau un peu, reste en suspens, fait des mouvements inutiles, incohérents, et enfin par un mouvement brusque prend l'objet; souvent elle le remet plusieurs fois sur la table avant de pouvoir se décider à le garder dans la main. Ces hésitations pour prendre un porte-plume ou un verre peuvent durer un quart d'heure ou une demi-heure. Le plus souvent d'ailleurs, Marcelle ne persévère pas si longtemps et, après quelques essais infructueux, elle retire la main et ne bouge plus; puis, d'un air de mauvaise humeur, elle déclare qu'elle ne peut pas et ne veut même plus essayer. C'est de cette dernière façon que les choses se passent quand elle est seule. Elle ne pourrait arriver à se déshabiller pour se coucher si on ne l'aidait; elle hésite pour toucher sa robe, réussit avec beaucoup de peine à l'enlever un peu, mais au lieu de continuer elle la remet et recommence indéfiniment. Je la trouvai un jour les mains vides sans son crochet habituel qui était sur une table à un mètre d'elle. (( Je m'ennuie tant, me dit-elle, parce que je n'ai pas pu prendre mon crochet ! Donnez-le-moi. » Un autre jour, je la trouve renfermée dans la salle et je lui reproche de n'être pas sortie profiter d'un beau jour de soleil : « J'ai essayé, me dit-elle, mais je n'ai pas pu sortir, alors je suis restée sur ma chaise. » Cette hésitation, comme on le voit par ce dernier exemple, atteint aussi les mouvements (l>es jambes. Enfin, à de certains moments, elle reste sans répondre et ne pcjit même ouvrir la bouche ; le lende-
G UN CAS D'AHOn.lK FT DIDKFS FIXFS
luaiii, oIIp raconte qu'elle a voulu parler, mais n'a pu y parvenir. Va\ un mot tous les mouvements volontaires des bras, des jambes, même ceux de la lanp^ue et des lèvres présentent la même hésitation et la même impuissance.
l'.n vovani une personne de ce genre parler intelligemment, se plaindre elle-même de son impuissance à se mouvoir, de cette résistance de ses nuMubres à sa volonté au moins apparente, on pourrait peut-être songer un moment à une maladie phvsi(pie des nerfs ou des muscles qui déterminerait ces troubles tlu mouvtMnent volontaire. Mais il suHit d'observer combien les mouvements de Marcelle sont modifiés par les plus légères influences morales, comment rattention, la distraction, les souvenirs de différentes espèces suppriment ou augmentent son hésitation pour écarter l'hypothèse d'une maladie de ce genre et pour chercher dans la pathologie cérébrale et mentale la raison de cette impuissance.
La maladie mentale, à laquelle on doit alors songer, a été bien décrite depuis ([uelques années dans les travaux de Morel, Westphal, Legrand du Saulle, J. Falret, Magnan, etc. C'est le délire du contact, dont Legrand du Saulle fait une phase particulière de la folie du doute, tandis que d'autres auteurs le décrivent comme un symptôme isolé. Les malades hésitent longtemps avant de faire un mouvement, parce que ce mouvement doit provoquer l'attouchement d'un objet, (pii est devenu odieux. Par suite de telle ou telle idée fixe, ou conception délirante, ils se figurent malgré eux qtie cet objet est électrisé, empoisonné, en un mot qu'il est répugnant et dangereux. Reconnaissant eux-mêmes toute l'absurdité de cette conception, ils veulent lutter contre leur crainte et font effort pour avancer la main, qu'ils retirent bientôt par terreur. De là, des mouvements incoordonnés, des efforts, des hésitations tout à fait analogues h ce c[ue nous observons chez Marcelle.
Nous avons soigneusement interrogé cette personne pour lui faire avouer une idée de ce genre, et elle nous a fait quelquefois une répons(,' en apparence favorable à cette supposition. « C'est, dit -(die, en parlant de ses hésitations, coininc si cela me dégoûtait ;... cet objet doit ctre sale. » On aniail tort, croyons-nous, d'accorder à cette réponse une grande importance. Nous nous trouvons ici en présence d'une des difficultés les plus communes de la psychologie expérimentale ou objective. Ix' sujet que l'on
interroge n'est pas, comme dans les recherches physiques, un objet inerte ; c'est une personne pensante ([ui examine ses propres phénomènes psychohigic[ues et qui en fait elle-même la théorie. Elle interprète sa maladie à sa façon, et ne nous décrit pas le fait brut, mais la manière dont elle le comprend. Beaucoup d'aliénés, les mélancoliques surtout, n'ont peut-être dans leur délire que des interprétations de quelques phénomènes psychologiques simples, dont ils ne nous parlent pas et que nous ayons de la peine à retromer. Eh bien, quand Marcelle explique ses habitudes d hésitation en disant que cela doit la dégoûter, je pense qu'elle se trompe sur elle-même et qu'elle s'analyse mal.
En effet, je la surprends plusieurs fois dans ses plus forts moments d'hésitation, et je lui demande si elle éprouve un réel sentiment de dégoût. Elle avoue quelle ne l'éprouNC pas, et, quand on insiste à ce moment même, elle convient qu en réalité elle ne sait pas du tout doù vient son hésitation. Ensuite le délire du contact est ordinairement limité (du moins quand il est primitif) à quelques objets qui ont frappé l'imagination du malade : les boutons de porte ou les objets en cuivre, les épingles, un meuble, etc. Or, ?klarcelle elle-même se plaint à moi qu'on l'accuse à tort d'avoir peur des boutons de porte. Son hésitation n'existe pas plus pour les portes, elle est générale et s'applique à tous les objets indistinctement.
Une petite expérience peut encore trancher la question. Les auteurs qui t)nt parlé du délire du contact ne me semblent pas distinguer assez dans leurs observations deux sortes de contacts, le contact actif et le contact passif. Il faut, il me semble, dans le délire de ce nom, constater l'altération de ces deux sortes de touchers, il faut ([ue le malade non seulement ne puisse toucher lui-même 1 objet, mais encore en redoute le contact si on l'approche de lui. Or, Marcelle ne m'a jamais paru présenter la moindre crainte du contact passif. VA\e n'arrive pas à me toucher la main et elle hésite indéfiniment, mais elle ne bouge pas et ne se iiKjntre pas fâchée si je lui prends moi-même la main. Elle ne peut toucher elle-même un papier, mais elle ne recule pas et ne se plaint pas si je lui mets le papier sur les mains. Souvent même, comme on vient de le vuir, elle demande qu'on lui donne les objets. I.e contact ne lui est donc pas odieux, et il n'y a pas de dégoût réel ; ce qui est troublé, c'est le contact actif, le fait d'accomplir un mouvement pour atteindre l'objet. ^lais, dans ce phé-
8 LN CAS DVIiOl l.li; KT l)lltKI=:S FIXES
nonu-no, rrlément pi-incipiil est le inoiiviMiiont liii-nirnic et non le contact, qui ici n'est pas en jeu.
Ce qui rend l'observation encore plus nette, c'est ([U{> Ton peut constater la même dillîeulté dans les mouvements seuls, isolés de tout contact. Marcelle hésite pour se lever, pour marcher, pour parler comme pour prendre un objet. On provoque les mêmes efloits, les mêmes hésitations en lui demandant simplement de lever le bras en l'air. Nous sommes donc bien en présence d'un ti'ouble psychologique qui porte sur la faculté motrice, sur les phénomènes présidant aux mouvements.
Il est vrai que dès maintenant elle commence à interpréter sa maladie en disant que les objets la dégoûtent. Il n'est pas impossible, si l'hésitation continue, qu'elle ne finisse par s'en convaincre et qu'un délire vrai du contact passif ne vienne un jour se surajouter au trouble actuel. Une distinction est en effet nécessaire dans les délires du contact ; les uns sont primitifs et ordinairement limités à un petit nombre d'objets. Ils se rattachent alors aux idées fixes accompagnées ou non d'angoisse et doivent être étudiés avec elles. Justine, par exemple, une autre malade que j'étudierai plus loin, ne peut toucher un fruit. C'est parce que ce fruit, par association d'idées, la fait penser au choléra et que la pensée ou même le nom de cette maladie, dont elle a une crainte continuelle et involontaire, lui cause des terreurs, des angoisses et même des crises de nerfs. D'autres délires du contact me semblent être secondaires ; ils s'appliquent à tous les objets indistinctement et dépendent d'un trouble primitif du mouvement ; d'une sorte de paralysie qui les a précédés et qui en est la véritable explication. En un mot, il y a un délire du contact qui est une simple idée fixe et il y a un délire du contact qui est l'expression d'un trouble général de l'activité; on verra plus loin la même distinction importante à propos du délire du doute. Le trouble du contact que présente Marcelle rentre dans cette dernière catégorie, et nous amène à étudier chez elle l'altération des phénomènes moteurs.
S'agit-d d'une sorte de paralysie psychiipie, telle qu'elle se rencontre par exemple dans les monoplégies hystériques ? Peuton dire que cette jeune fille a perdu les images motrices, peut-on se borner ii expliquer son état en disant que les circonvolutions motrices sont épuisées, engourdies ? Il en serait peut-être ainsi,
si criiiip manière générale tous les mouvements étaient supprimés, mais ce qui est embarrassant c'est que, comme il est facile de le voir, il y a, malgré son impuissance motrice apparente, des catégories de mouvements fort bien conservés. Pour préciser cette altération des actes il faut donc d abord procéder par élimination et exclure les mouvements qui sont conservés. 1° Les mouvements physiologiques : respiration, circulation, etc., n'ont jamais été changés, au moins d'une manière grave et apparente. 2° Les réflexes sont tout à fait normaux au genou, aux yeux, à la bouche ; elle tousse, cligne des yeux, etc. 3° Les mouvements qui, par l'exercice, sont devenus instinctifs sont également intacts ; elle remue sur sa chaise, change de position, chasse une mouche du visage, se gratte, se mouche sans l'ombre d'une hésitation. 4° [^es mouvements habituels se font de même ; elle fait quehjues travaux à l'aiguille et exécute au crochet d'interminables bandes d'une dentelle qui est, il est bon de le remarquer, toujours la même.
5° A ces diverses catégories de mouvements conservés, il faut en ajouter d'autres plus étranges. Ce sont des mouvements compliqués, qui non seulement se font à son insu comme les mouvements habituels, mais qui, en outre, se font contre sa volonté. De temps en temps, elle casse des objets ou déchire des vêtements. Ses parents lui font cadeau un jour d'un fichu de dentelle, qui lui plaît beaucoup ; elle ne peut s'empêcher de le déchirer ; elle pleurait de rage en voyant disparaître sa belle dentelle et cependant elle n'a pu s'arrêter que les derniers morceaux n'aient été effilés. Quand elle tient un crayon sur du papier, elle commence à faire des traits, des gribouillages informes ; elle trouve cela ridicule, mais elle ne peut s'arrêter avant d'avoir couvert de ces traits tout le papier. Elle a aussi la manie de se manger les ongles et en est arrivée à se faire saigner les doigts et à les déformer complètement; elle trouve cela absurde, laid, douloureux et me promet de ne plus le faire ; mais elle recommence immédiatement. Si je lui fais beaucoup de reproches, elle se met à pleurer et continue à ronger ses ongles en murmurant : « Je ne peux pas. )) D'autres mouvements impulsifs sont malheureusement beaucoup plus graves. Elle n'a jamais eu de violences contre d'autres personnes, mais elle cherche à se tuer, court dans un escalier pour se précipiter, ou cherche à se jeter dans une chaudière (nous reviendrons sur ces accès') ; il suffit de remarquer
10 UN CAS dahoilil; i:t didkks fixes
m;iint(Mi;mt (jiu' dans tons los actes de ce •^cnre, il n'y a aucune hésitai ion. Idle ({ni s'arrête devant une porte [lendant une demilienie sans ponvoir I"on\ lir, 1 (ui\ re rapidement, comme avec fureur, (piand il s'agit d Un de ces actes impulsifs.
Il" l/(^xpérimentation va nous montrer une dernière catégorie daetes non seulement conservés, mais également exagérés. Si je diMiiandf à Marcolli', doucement et avec politesse, de faire un acte, elle répond : >< .le veux Lien », et essaye ; mais l'acte ne se fait pas. Si an contraire je me mets en face d'elle et lui commande brulalcmont de faire cet acte, elle s'étonne et refuse, en disant ([u'clle ne veut pas nrobc'ir ainsi, mais cependant l'acte s'accomj)lit complètement et sans hésitation. Kn un mot elle est cxtrèmemcMit snggestible. Cette suggestibilité pour les actes se manifeste de toutes les manières. On peut lui suggérer directement un acte (ju'elle accomplira avec conscience, on peut le lui suggérer tout bas pendant qu'elle parle à une autre personne, et l'acte s'accomplira inconsciemment. Pendant qu'elle cause et ne s'occupe pas de moi, je lui lève le bras ; il reste immobile en l'air sans f[u'elle s'en aperçoive, quoiqu'elle ne soit pas anesthésique (c'est une de ces anesthésies et de ces suggestions par distraction sur les(pielles j'ai déjà souvent insisté) ; quand elle se retourne, elle voit son bras en l'air et le baisse eu disant : a Je ne m'en étais pas aperçne. » Je lui dis de même de cesser son ouvrage, de le reprendre, de se lever, de marcher, de prendre un coupe-papier sur la table. Elle accomplit tous ces mouvements sans le savoir, mais remarquons-le, surtout sans hésiter. On peut même, par ce movcn, lui faire prendre un cravon et du papier, écrire sous la dictée, (ui tuème répondre à des questions simples, c'est le phénonu"'iu' maintenant bien connu de l'écriture subconsciente. Il n'a jamais été, cliez Marcelle, bien remarquable, et les messages de ce geiiic ne dépassaient pas deux lignes. Mais ce fait m'a été cependant ntile pour connaître les idées qu'elle avait au fond de l'esprit, lin tous cas. il est ici remarquable, car depuis deux ans, à cause de ses hésitations et de ses tremblements, elle est incapable d'écrire consciemment et elle écrit ainsi assez bien. On prévoit qu il est très facile d'hypnotiser cett(î personne : tous les piocédés réussissent facilement. Il est inutile de rappeler qu'r'lle est suggcstible pendant l'hypnose, nous venons de voir combien elle l'était déjii pendant la veille. Mais la suggestion à effet posthvpnoti([ue, ce commandement donné pendant le sommeil pour être
exécuté après le réveil, va nous fournir un moyen de mettre en évidence, en les opposant Fun à l'autre, les mouvements perdus et les mouvements conservés. Pendant qu'elle est endormie je lui fais la suggestion suivante : >< Quand je frapperai sur la table, vous prendrez ce chapeau et vous irez l'accrocher à une patère. n Cela dit, je la réveille bien complètement ; quelque temps après, je l'interpelle comme pour lui demander un petit service. « Mademoiselle, vous devriez bien enlever ce chapeau qui me gène pour écrire et le mettre sur une patère. — Je ne demande pas mieux », dit-elle. Et la voici qui essaye de se lever, se secoue, étend les bras, a des mouvements incoordonnés, se rassied, recommence, etc. Je la laisse travailler ainsi vingt minutes, sans qu'elle puisse accomplir cet acte si simple. Puis je frappe un coup sur la table. Aussitôt, elle se lève brusquement, prend le chapeau, Taccroche, et revient s'asseoir. L'acte est fait par suggestion en un instant, il n'avait pu être fait par volonté en vingt minutes.
Tous ces actes conservés, en effet, du premier au dernier, sont, avec des degrés de complication croissante, des actes qu'on appelle automatiques, et les actes qui sont perdus, comme il est facile de le voir maintenant, sont les actes volontaires. La volonté, en effet, semble supprimée ou du moins extrêmement amoindrie dans toutes ses manifestations. Nous ne parlons ici que des actes et des mouvements. La volonté a disparu comme faculté de décider un acte d'avance, de se résoudre à un mouvement. Marcelle depuis fort longtemps ne se décide jamais à rien, même pour les plus petites choses. Elle ne sait si elle doit sortir dans la cour ou rester sur sa chaise, et, en présence de cette question grave, elle reste immobile toute la journée en murmurant : « Que faire ^ mon Dieu, que faire?» On rencontre souvent des personnes qui répètent une phrase de ce genre : « Que faire ? » ou « Comment donc faire ? » Ces expressions ne sont pas insignifiantes ; elles dénotent un état psychologique particulier, dont nous voyons chez Marcelle la dernière exagération. La volonté est également perdue comme faculté de produire un mouvement déterminé. Le pouvoir moteur des images kinesthétiques ou même des images visuelles nest pas disparu chez cette malade. Quand je me mets en face d'elle en balançant mon bras, il sufHt qu'elle voie le mouvement pour le répéter. Mais elle ne sait plus disposer, synthétiser ces images de manière à produire un mouvement déterminé et utile. La volonté enfin est perdue comme pouvoir d'arrêt des
Il LN C^S D'MiOl I.IK I:T DIDKI'S FIXES
moiivonuMits, car los actos aiitonintiqiios. soit naturels, soit siignrrrs. sont non seuliMuont conservés, mais énonnénuMit exagérés. Tonte image d'un acte de cr genre ilevient impulsive et n'est pas arrêtée pai' la volonté impuissante. Le symptôme essentiel de cette maladie mérite bien le nom de perte de la volonté, ou d'ohoii/ie.
On croit tlOrdinaire entendre facilement le sens des mots : (lutn/>ifitif/iic et voloiitaire et la nature de leur opposition ; mais il faut lependant |M()(îter de toutes les occasions pour préciser des idées de ce genre. Analvsons eîicore les actes de cette personne, car sa maladie réalise une expérience remarcpiable de psychologie. An lien de eonsidéier chez elle, comme nous l'avons fait jusqu'à présent, les actes complètement conservés et ceux qui sont entièrement perdus, examinons les degrés intermédiaires.
I/hésitation et l'impuissance de cette malade sont en effet très variables et changent suivant les degrés de la maladie à différentes époques. Mais, si on l'étudle un même jour, l'hésitation se modifie aussi suivant la nature des actes à accomplir, qui ne semblent pas tous aussi dilliciles l'un (jue l'autre, .l'essayais un jour d'exercer Marcelle aux mouvements volontaires : pour v airlver, j'avais étalé sur une tal)le différents petits objets et je la priais de les prendre un à un et de me les remettre. Elle consentait volontiers à cette sorte de jeu et s'appliquait à bien faire. Or, malgré sa bonne volonté, elle réussissait assez bien à prendre certains objets et très mal à en prendre d'autres. Ainsi il y avait sur la table un crochet ([ui était ;i elle et que j'avais pris dans son ouvrage et un petit porte-mine (|ui était à moi et que j'avais tiré de ma poche. Elle prenait toujours assez bien son crochet avec une ou deux minutes d'hésitation seulement, mais elle mettait dix minutes ou un quart d'heure pour prendre mon crayon. Je fis différentes théories pour comprendre cette différence que je voulais d'abord rapprochei- de lélectlvité des somnambules. La véritable explication du fait ne me fut donnée que peu à peu en répétant l'expérience.
En effet, ce jeu lut recommencé plusieurs fols et je m'apereus (pu- peu a peu elle prenait fort bien mon porte-mine, presque aussi bien (pie son crochet. Mais il sullisalt de remplacer le porte-mine par un autre objet, un coiqie-papicr ou simplement un autre Clayon pour provocpicr de nouveau toutes les grandes hésitations
de raboulie. En un mot, elle prenait bien un objet connu et habituel et mal un objet nouveau qui n'avait pas encore été pris. La difculté du mouvement était en raison de sa nouveauté. Cette remarque une fois faite, il me fui facile de la vérifier dans toute la conduite de Marcelle. Elle est totalement incapable de causer avec un inconnu ; il lui a fallu deux mois pour s'habituer à me parler ; depuis elle me parle facilement. Je l'emmenais un jour dans un autre cabinet d'observation où elle n'avait pas encore été avec moi. Elle eut sur le seuil une crise d'aboulie interminable, tandis qu'elle entrait toujours facilement avec moi dans, la pièce accoutumée. Ce caractère est encore visible dans la façon dont elle marche. A-t-elle adopté une direction, elle va précipitamment ; mais qu'un obstacle surgisse ou mieux qu'on l'appelle et qu'elle soit forcée de changer de direction, elle va rester immobile sans pouvoir se décider à partir. C'est toujours le début de l'acte qui est pénible. Mais il est nécessaire de bien entendre ce que j'appelle ici le commencement d'un acte; ce n'est pas le fait matériel de mettre les muscles en mouvement, quand ils sont en repos. Ce fait existe aussi bien, quand il s'agit de mon porte-mine et quand il s'agit d'un coupe-papier. J'entends la formation de cet ensemble complexe d'idées et d'images par lequel il est nécessaire de se représenter l'acte pour prendre un objet déterminé. Cette synthèse n'est pas exactement la n^ème pour un objet que pour un autre, et c'est la formation de cette synthèse qui est difficile chez Marcelle, tandis que la répétition de cette même synthèse quand elle a été déjà faite est facile. Pour reprendre les termes précédents, les actes automatiques sont les actes pour lesquels il suffît de répéter un ancien groupement d'images déjà liées ensemble, en un mot les actes déjà voulus autrefois; et la volonté, nous le comprenons ici par sa suppression, est la formation de ces synthèses nouvelles. Un acte n'est volontaire que par sa nouveauté.
Cette conclusion, même en évitant les discussions générales et en restant dans l'observation de notre sujet, soulève plusieurs difficultés.
Si l'on propose à Marcelle d'aller chercher un objet qu'elle n'a jamais pris, elle ne reste pas immobile absolument, elle se lève, étend le bras, etc., parvient à faire, en un mot, une partie des mouvements utiles. C est que cet acte n'est pas absolument et en-
I', I \ CVS DAiion.iF, FT n'ii>i':KS fixes
tirronicnt nonvcîui ; il se coniiiosc (rime rollccl loii d'îictos anciens (jn\'ll(' |HMit faire facilcnient.
l'ourciuoi donc, diia-l-on cnc()i(% dans certains jours de grave maladie, comme Maicclle en a trop souvent, s'arrète-t-cllc complètement cl peid-elle même les actes les plus habituels ? Elle ne sait plus me parlei- (pi<)i(preile m ait parlé cent lois ; elle ne sait plus s'habiller, se lever de sa chaise, etc. Je répondrai par une alfirmalion peut-être paradoxale, à laquelle les psychologues n'ont pas fait une attention suHisante, mais que la clinique des maladies mciilales met ici bien en évidence. C'est (|u'il n'y a pas d'acte abs«)lument ancien et i\m ne renferme une petite partie de nouveauté. Se lever aujourd'hui de sa chaise, ce n'est pas tout à fait la même chose que s'être levé hier: le temps, la température, les circonstances extérieures, l'état du corps et de l'esprit ne sont plus exactement les mêmes. Parler, même à une personne très connue, c'est toujours une action nouvelle par quelque point. La personne ii qui l'on parle, son costume, sa physionomie, le sujet du discours, tout cela change. On ne se baigne pas deux fois dans les mêmes eaux, disait le vieux sage : l'univers change incessamment et, quelle que soit l'identité apparente des circonstances clans lesquelles nous sommes placés, il y a toujours un changement, soit en dehors, soit en dedans de nous-mêmes, qui demande une adaptation nouvelle, un effort nouveau. Puisque l'avenir n'est jamais la répétition exacte du passé, un acte conscient n'est jamais un acte complètement automatique. Il faut toujours s'efïorcer, inventer, vouloir un peu, même pour répéter l'acte le plus habituel. Kt cpiand la volonté de Marcelle descend ;i un degi'é vi-aiment trop bas, je ne suis pas étonné de lui voir perdre même les actes habituels.
La troisième difliculté que je rencontre pour expliquer les actes de Marcelle m'embarrasse beaucoup plus. Pourquoi donc au moment où elle est incapable de laire un acte nouveau par volonté, le fait-elle si facilement par suggestion? L'acte de prendre un coupepapier (ju'elle ne connaît pas est pourtant tout aussi diflîcile, tout aussi nouveau, (|uand elle le fait à la suite d'une suggestion, au lieu de le faire de son libre consentement. Je suis, je l'avoue, loit rnd)arrassc pour me rendre compte de ce phénomène bizarre. \ oici I explication ([ui me semble la plus vraisemblable : ces deux actes, malgrc' raj)|)arence, ne doivent pas être absolument semblables au point de vue psychologique. La conscience 'de l'état de
KTLDE DF.S MOUVEMENTS If.
la personnalité à ce moment, la notion de robjet nouveau, la connaissance des circonstances extérieures variables, tout ces faits qui constituent, comme nous l'avons dit, le côté nouveau de l'action, n'existent que dans l'acte accompli volontairement. L'acte suggéré se passe dans une conscience extrêmement rétrécie et n'exige pas la synthèse de tous ces détails, parce qu'il s'exécute sans que tous ces détails soient conscients. Marcelle vient de prendre le coupepapier par suggestion et je la félicite de ses mouvements rapides : « Ce n'est pas moi », dit-elle d'un air boudeur, et elle répète toujours cette formule toutes les fois qu'elle a fait un acte de ce genre ; elle n'a pas rattaché cet acte à sa personnalité ; elle le constate sans avoir eu la perception personnelle des images nécessaires pour l'accomplir. Souvent d'ailleurs l'acte est absolument subconscient et Marcelle n eu a rien senti. 11 ne faudrait pas en conclure que l'acte soit accompli ici par une autre personnalité inférieure à la première, comme chez des hystériques que j'ai décrites. Je n'ai pas vu chez Marcelle la formation nette d une seconde personnalité simultanée ; l'écriture automatique qui est restée rudimcntaire ne présente pas ces chaînes continues de souvenirs subconscients qui forment le dédoublement de la personnalité. Non, les images de cet acte n'ont été rattachées h aucune personnalité; elles se sont produites isolément à propos des paroles du commandement. Dans cet acte suggéré il n'v a pas non plus notion de l'objet ni du but de l'acte. Quand Marcelle veut prendre le coupe-papier volontairement, elle sait que c'est un coupe-papier qu'il s'agit de prendre; que c'est pour me le remettre, et dans le but de s'exercer à des mouvements. Elle a pris le même objet par suggestion, et si je lui demande brusquement ce qu'elle tient dans la main, elle n'en sait rien. Je lui demande pourquoi elle prend cet objet, et elle ne sait que répondre. L'écriture subconscionte d'ailleurs ne répond pas mieux à ces questions. En un mot, si j' ose ainsi dire, l'acte exécuté par suggestion est un acte abstrait, dépouillé de toute notion de personnalité, d'objet, de but, qui entrent dans l'acte volontaire et en font la nouveauté perpétuelle.
Nous croyons donc malgré ces dillicultés pouvoir conserver nos conclusions précédentes. Marcelle est une aboulique, elle a une diminution considérable de la volonté avec conservation et exagération de l'automatisme. C'est-à-dire qu'elle ne sait plus faire des actes nouveaux en rapport avec des circonstances nouvelles, mais
m IN CAS D'Mioi i.ir; irr d'idI'.ks fi\i:s
(ju'ellt^ so (Mtiitciilc (lo rf|)(''l(M' tlos actes anciens, d'une manière abstraite, sans adaptation aux siliialions et aux nécessités nouvelles. Telles son! les preinièies conclusions (juc nous pouvons tirer de l'étude de ses niouveinents, rapides et impulsifs quand ils sont automatiques, hésitants et souvent impossibles quand ils sont volontaires.
Après avoir analysé les mouvements de cette personne, cherchons à pénétrer davantage dans sa pensée et à connaître les idées qu'elle peut avoir. Pour cela, il est nécessaire de ne plus observer du dehors pour ainsi dire, mais de gagner la confiance de la malade et de causer souvent avec elle. On remarque alors tout de suite des dispositions d'esprit bien difTérentes dont il est important de tenir compte. On ne la trouve pas toujours dans le même état ; tantôt elle parle bien, s'exprime assez gaiement ; tantôt elle est sombre et refuse de dire un mot. Quand j'arrive auprès d'elle pendant un de ces mauvais moments, elle ne semble pas s'apercevoir de ma présence ; elle regarde fixement en bas sans bouger les veux ; si je la secoue vivement elle ne réagit pas, ou fait entendre un grognement de colère. Le lendemain, je la trouve de bonne humeur et très disposée à causer avec moi : « Dites-moi d'abord ce que vous aviez hier contre moi pour me recevoir aussi mal. — Hier, mais vous n'êtes pas venu ! — Pardon, je suis resté une demi-heure près de vous. — Je ne vous ai pas vu. — A quoi donc pensiez-vous ? — Je n'en sais rien » Ces paroles indiquent déjà que nous avons affaire à un état important qui ne laisse pas de souvenirs. 11 est nécessaire de le bien comprendre d'abord, car sa connaissance nous permettra de comprendre mieux les pensées ordinaires de cette malade pendant les intervalles qui séparent deux attaques.
Nous avons pu un jour, par hasard, voir une attaque bizarre de ce génie commencer et finir devant nous. Marcelle causait avec assez d'animation ; elle montiail dans sa physionomie une mobilité sullisante ; elle lemuail les yeux de côté et d'autre, quoique, suivant sa mauvaise habitude, elle ne voulût par regarder les gens en face, l'ont d un coup, sans préliminaires bien appréciables, elle cessa di' parler et demeura absolument immobile, la figure
comme figée. Elle ne sembla plus in'entendre, ne réagit pas quand je la pinçais, garda les yeux grands ouverts sans les mouvoir, enfin elle laissa quelque temps les membres en l'air dans la position où je les mettais, comme dans un état demi-cataleptique. Cette sorte d'attaque ne dura pas plus d'un quart d'heure. INIarcelle poussa quelques soupirs, eut des larmes dans les yeux, puis comme faisant un effort sur elle-même, elle se remit à parler avec moi comme si rien ne s'était passé. Quand je l'interrogeai, elle répondit: (( Ce n'est rien, ce sont mes idées qui ont passé,... c'est comme un nuage qui passe. » J'ai trouvé cette expression assez pittoresque et dans la description de cette malade j'ai conservé ce mot de image pour désigner cette crise, et je me suis attaché à découvrir et à comprendre ce qui avait lieu dans son esprit pendant que le nuage passait.
Cette étude du nuage a présenté de grandes difficultés, car pendant la crise elle ne répond pas, et après la crise elle semble avoir tout oublié. Cependant peu à peu j'ai pu recueillir quelques renseignements par diverses méthodes. 1° Dans certains accès très légers et transitoires, je suis arrivé à obtenir d'elle quelques mots et quelques signes ; 2° à la fin de l'accès dans cette période de transition caractérisée souvent par des pleurs, elle a assez de souvenirs pour donner quelques indications qu'elle oublie l'instant suivant ; 3° en l'endormant assez profondément, on parvient à reproduire des états analogues au nuage par plusieurs caractères, mais dans lesquels elle reste en rapport avec moi et peut me répondre ; 4° enfin l'écriture automatique qui, ainsi que nous l'avons dit, existe chez ce sujet, nous a fourni différents renseignements que par aucun procédé nous ne pouvions obtenir oralement.
En groupant ces divers renseignements, nous dirons que le nuage est une sorte de crise d'idées si on peut ainsi dire. C'est une période de durée très variable qui peut ne pas dépasser un quart d'heure ou bien se prolonger pendant des jours ou même des semaines ; pendant cette période, la malade semble plongée dans un état de sommeil traversé par des rêves, elle n'est plus du tout en relation avec le monde extérieur, ne sait plus rien de ce qui se passe autour d'elle et s'abandonne entièrement à l'automatisme de certaines idées à peu près toujours les mêmes, qui se déroulent régulièrement dans son esprit. Supposons une crise
18 UN CVS D'AnOULlF ET D'IDÉES FIXES
d'iivstério donl on aurait supprimé les iiiouvciuoiits convulsifs, (Ml ne conservant (jue les idées dc-lirantes et nous aurons une idée de celte ciisc de Marcelle. Certains petits signes justifient d'ailleurs cette comparaison. Il y a, en cherchant bien, quelques petits mouvements convulsifs des paupières et des yeux, une légère constriclion de la gorge au début de l'attaque ; il y a des soupirs et des pleurs ;i la lin. En un mot, les phénomènes convulsifs de la crise d'hystérie sont atténués au point de disparaître pres([ue complètement et les phénomènes moraux du délire subsistent seuls. Mais les convulsions peuvent reparaître comme nous le verrons plus tard, et légitimer notre comparaison du nuage avec les formes frustes de la crise hystérique.
Les idées qui envahissent l'esprit à ce moment ont toujours un Uïènie caractère. Elles se présentent sous la forme d'images extrêmement vives ou complexes qui ne sont contredites par rien et qui donnent à la malade l'illusion complète de la réalité. Remar- ([uons-Ie bien, car c'est un point important pour la théorie de cette maladie : Marcelle n'a jamais aucun doute, aucune hésitation sur les idées, même les plus al)surdes, quand elle est plongée dans le nuage. Ces idées ne sont pas alors des pensées plus ou moins vagues sur lesquelles le sujet s'interroge lui-même ; elles s'accompagnent toujours de véritables hallucinations.
•le crois nécessaire d'insister sur ces hallucinations dont l'existence a été contestée chez les malades obsédés et qui me semblent au contraire fréquentes et importantes.
Passons en revue quelques-unes de ces hallucinations en commençant par les moins fréquentes, Marcelle n'a jamais eu, je crois, d'hallucination du goût, de l'odorat, ou du tact. Elle a quel- ([uefois des hallucinations de l'ouïe et me dit entendre des bruits, de la musique. Quelquefois elle sursaute, tourne la tête de côté et paraît écouter ; c'est qu'elle s'entend appeler dans le lointain, mais cela est rare et n'arrive que dans les très grandes attaques.
Beaucoup plus souvent elle a des hallucinations visuelles : elle voit des bêtes noires s'agiter devant elle ; elle croit son lit couvert de souris ([ui veulent lui ronger le poignet. Elle voit de côté des gens qui la poursuivent, qui veulent la tuer ; ils ont des figures horribles et elle a une grande peur sans pouvoir cependant bouger. Depuis plusieurs mois elle a une crise d'hallucinations visuelles beaucoup plus importante et plus caractéristique. Il y a à peu près six mois, pendant une courte sortie qu'elle fit hors de
l'hôpital, elle assista à une scène très pénible qui fit sur elle la plus vive impression. Nous ne pouvons, par discrétion, décrire cette scène en détail. Depuis cet événement, Marcelle voit dans toutes ses crises de nupge la scène se reproduire exactement ; le même décor, les mêmes personnages, les mêmes attitudes, tout se répète exactement, et cette pauvre malade reste des journées entières absorbée dans cette contemplation pénible. Toutes ces hallucinations, sauf peut-être la dernière qui est grave, ne forment qu'une minime partie des phénomènes remplissant l'esprit pendant le nuage. Elles cèdent ordinairement la place à une autre catégorie d'images beaucoup plus fréquentes et plus importantes.
Comme ce nouveau phénomène occupe une place capitale dans la maladie dont nous nous occupons et que, d'autre part, il est encore peu connu et assez dilHcile à bien comprendre, nous devons v insister un peu. Marcelle, en un mot, se plaint que pendant le nuage « on lui parle dans la tête,... que sa tête parle constamment. » Que veut-elle dire et de quoi s'agit-il?
Depuis longtemps, les auteurs qui ont décrit les aliénés ont remarqué qu'un certain nombre de ces malades se plaignent qu'on leur parle, mais que ce phénomène n'est pas du même genre chez tous. Certains d'entre eux, les plus simples, furent facilement compris. Voici, par exemple, une persécutée qui se plaint d'être tourmentée par sa sœur Joséphine : « C'est insupportable, dit-elle, que Joséphine puisse ainsi entrer partout ! quand j'étais à Ville- Evrard, elle s'était mise dans la pièce au-dessus de mon lit, d'où elle m'insultait constamment. Maintenant je viens à la Salpêtrière et Joséphine est encore là, dans la pièce au-dessus de l'infirmerie quand je dors, et dans la pièce au-dessus de l'ouvroir quand je travaille — Etes-vous bien sûre que Joséphine ait pu entrer ici ? — Certainement, j'entends bien sa çoix, je la reconnais ; laissezmoi monter dans la chambre d'en haut, et je vous montrerai que Joséphine y est. » Cette description se comprend tout de suite: la malade entend de véritables voix avec un timbre reconnaissable, une localisation extérieure déterminée, etc. : ce sont des hallucinations du sens de l'ouïe. Mais voici d'autres malades plus embarrassantes. « On me parle tout le temps, dit l'une d'elles, on me dit qu'il faut aller demander pardon au pape. — Connaissez-vous la voix qui vous parle ? — Non, je ne la reconnais pas, ce n'est la voix de personne. — Cette voix est-elle loin ou près ? — Elle
•20 UN CAS DVIiOl LIE FT D'IDKF.S FIXES
nt'st ni loin ni |trrs, on diiiiil ([uc c Cst (hiiis ma poitnne. — Est-c«; comme une voix .' Mais non, ce n'esl pas une voix, je n'entends rien, je sens (m'on me j)aile. » Ce phénomène a embarrassé tons les aliénistcs, les uns l'ont appelé hallucination psychique, ce qui ne l'expllipu- ouère ; les autres lui donnent le nom de voix épiiiaslriquo, ce qui en indique à peu près le siège habituel, mais non la nature. Ce sont les récentes théories sur le langage et les images qui le constituent ([ui ont permis de débrouiller ce mystère. Plusieurs auteurs ont indiqué vaguement cette explication, que M. Séglas a formulée d'une manière définitive'.
Le langage est un fait psychologique très complexe. Il est représenté dans notre esprit par des images nombreuses et différentes empruntées à des sens différents. Il comprend, en effet, des images auditives, le son du mot cloche, par exemple, des images visuelles, la vue du mol cloche écrit ou imprimé, et enfin des images du sens tactile et musculaire, résidus de toutes les sensations que nous éprouvons, dans la gorge, la langue, les lèvres quand nous prononçons le mot cloche, et des sensations éprouvées dans les bras, la main, les doigts, quand nous écrivons ce mot. On sait que M. Charcota tiré de cette remarque sa théorie des divers types du langage, auditif, visuel on moteur, et qu'il donnait ce dernier nom au langage composé des images tactiles ou musculaires dont nous venons de parler. Appliquant ces doctrines à Taliénation, M. Séglas en concluait qu'il peut exister autant d'espèces d'hallucinations verbales, qu'il y a d'espèces de langage. Les unes seraient des hallucinations auditives de langage, les autres des hallucinations visuelles d'écriture, et enfin une troisième catégorie serait formée par des hallucinations de ces sensations tactiles et musculaires qui forment le type moteur de M. Charcot. Et ces hallucinations que M. Séglas appelle çerhales psycho-motrices seraient précisément les hallucinations psychiques ou les voix épigastri([ues des aliénés.
L'observation des malades vient vérifier cette supposition : souvent on constate des mouvements réels de la bouche ou de la langue et même la prononciation réelle de ces mots que le sujet prétend percevoir mystérieusement. J'en ai rapporté moi-même,
1. J. Sfglas. iJc I liallucination dans ses rapports avec la (onction du langage, les hallucinations psycJio-molriccs. Progrès médical, 18 août 1888, p. 124 et 137, et Les trouilles du l(in',mgc chez les aliénés, 1892, p. 117. Paris, Rucd'.
il V a plusieurs années, un exemple assez concluant'. D'autres malades se rendent compte eux-mêmes qu'il s'agit d'images relatives à leur langue. « Je n'entends pas, dit Bo., il me semble que je vais prononcer, je mets la main devant ma bouche pour ne pas le crier ^. » « Avant, je causais de cœur, dit T. parlant du progrès de ses hallucinations, maintenant je sens bien que je cause de bouche... C'est comme si j'avais ma sœur, son mari et ses bébés dans l'estomac; c'est comme s'ils faisaient marcher ma lancrue en sortant de ma poitrine,... ma langue est toute démanchée; elle cause tout le temps. »
J'ajouterai une autre preuve intéressante : cette malade T. ne peut pas arriver, quand je le lui demande, à parler elle-même en même temps qu'elle sent ses voix : « Il y a, dit-elle, quelque chose dans les joues qui m'empêche de parler à ce moment. » La malade ne peut arriver à avoir en même temps deux images du sens musculaire de la langue. Cette observation rappelle une des expériences de iNI. Stricker pour prouver la nature musculaire des images verbales chez quelques personnes.
On voit, par ces exemples, que nous adoptons entièrement la théorie de M. Séglas sur les voix épigastriques, mais, comme il est bien difficile d'être complètement d'accord sur ces questions délicates, nous ferons à cet auteur une petite critique de mots. Il désigne ce phénomène sous le nom à'' hallucinations verbales psycho-motrices: cette expression a sans doute été utile pour faire comprendre un phénomène psychologique délicat; son analogie avec le terme de langage moteur emplové par M. Charcot contribuait à sa clarté. ÏNIais au point de vue purement scientifique et pour bien indiquer la place de ces hallucinations parmi les phénomènes psychologiques, cette expression est-elle parfaitement exacte?
Pourquoi réserver à ce phénomène en particulier le nom de psycho-moteur? Est-ce que tous les phénomènes de l'esprit n'ont pas aujourd'hui ce caractère bien connu d'être psycho-moteurs? Une image, une hallucination auditive, visuelle ou tactile ne s'accompagne-t-elle pas de phénomènes de mouvements, adaptation des organes, expression de la phvsionomie, mouvements associés, etc.? Certains individus, comme les hystériques anes-
1. L'aulomatisDie psychologique, 1889. p. 432. Paris, F. Alcan.
2. Ces observations cl les suivantes sont prises snr des malades du service de M. Falret ou de la consultation externe.
UN CVS n'.M^on.iF. rr ivioKrs fixes
th(''si(|iios, so sorvonl iiiiiqiuMnonl des iinn^es visuelles pour exél'uter leiiis mouvements, et pour ces personnes, une hullueination visuelle pouria |)iiif;iiteni(>iit rtre appelée une hallucination psychomotrice. Ce mot a donc un sens très vague, tandis que l'auteur veut nous parler ici non pas d'hallucinations indéterminées, mais il lin phénomène beaucoup plus précis.
Quand on décrit une hallucination, il faut avant tout, croyonsnous, indiquer quel est le sens intéressé, à quelle catégorie de sensations elle se rattache, et dans le cas présent, il est important de faire savoir qu'il ne s'agit pas d'une image psycho-motrice (|uelconque, mais d'une image de ce sens si important qu'on ap[)elle sens musculaire ou mieux sens kincsthésique. Xous diviserons donc les hallucinations, comme les sensations, en hallucinations auditives, visuelles, etc., et kinesthésiques. Remarquons ensuite que dans chacune de ces catégories, les hallucinations peuvent varier suivant les objets qu'elles représentent; la malade peut voir un homme ou un mot écrit et elle aura une hallucination visuelle d'un homme ou une hallucination visuelle graphique. Il en est de même pour les hallucinations du sens kincsthésique; il peut en exister (pii ne se rapportent pas au langage. La malade dont nous nous occupons, Marcelle, nous en ajustement présenté un curieux exemple. Elle a été un jour h une séance d'électricité dans le service de Charcot, et elle a vu des malades atteintes de chorée. Elle me dit en revenant qu'elle ne veut plus aller dans ce service, parce que cela la rend plus malade et lui donne la danse de Saint-Guy. « Je sens bien, dit-elle, mon bras droit qui remue tout le temps; il ne cesse que quand je le regarde. » Or cela était parfaitement faux, son bras droit ne remuait pas, mais elle se figurait qu'il remuait. On peut rapprocher de ce fait le cas dune autre malade que j'étudierai plus en détail dans un autre travail et qui avait l'hallucination du tremblement. Ce sont Va des hallucinations du sens musculaire ou kincsthésique et qui cependant ne sont pas verbales. Il faut donc, pour caractériser entièrement les anciennes voix épigastriques, ajouter encore le mot verbales et dire que ce phénomène consiste en hallucinations kinesthési<jues verbales. Le mot « kincsthésique » ne change rien sans doute à la ihi'-orie de INI. Séglas ; il est peut-être moins commode, mais il nous paraît plus précis.
La nature générale de ces hallucinations une lois reconnue. Il faut se demander ([uel (ui est le contenu. Qu'est-ce (juc ces voix
disent aux malades? Nous retrouvons ici tous les degrés de l'automatisme que nous avons déjà signalés pour les mouvements et pour les hallucinations ordinaires. Dans le cas le plus simple comme chez Du., la malade sent répéter au dedans d'elle-même tous les mots qu'elle entend prononcer au dehors; c'est une sorte de degré faible de l'écholalie^ Une autre, F., répète en dedans et malgré elle le nom des objets qu'elle voit : « C'est un pavé, c'est un arbre, c'est un tas d'ordures », disent les voix quand elle est dans la rue. C'est une sorte d'écholalie visuelle. Dans d'autres cas, le phénomène se complique, les voix intérieures de FI. procèdent par calembours, celles de Bo. par associations d'idées. Je parlais un jour à un homme atteint de cette maladie ; je lui conseillais d'éviter la boisson, et de suivre un régime sobre et hygiénique. 11 paraissait m'écouter avec distraction: « On me parle encore en dedans, dit-il. — Que vous dit-on? — Une bêtise. — Laquelle? — On me répète : cresson de fontaine, cresson de fontaine... » Enfin les voix peuvent devenir plus complexes encore et répéter une phrase que le malade a entendue autrefois et qui l'a vivement ému ou reproduire des idées qui ont autrefois frappé l'imagination. Une brave femme d'esprit assez faible, Ra., entend un jour sa concierge décrire nn hôpital de fous qu'elle vient de visiter. « Vous figurez-vous, disait la concierge aux voisines toutes tremblantes, qu'il y a de ces pauvres folles qui se croient reines! » R. rentre chez elle dans un grand trouble et depuis elle sent presque constamment une voix intérieure lui répéter: « Tu es reine,... ton mari est roi,... il faut bien laver l'escalier, la cour va venir,... etc. » On voit que ces hallucinations kinesthésiques verbales peuvent passer par tous les degrés de complication, comme les rêves ou l'écriture automatique des médiums spirites.
Nous avons insisté sur ce phénomène, car il est pour notre étude très important à connaître: c'est lui qui remplit la majeure partie des crises de nuage de Marcelle. Cette malade prétend en effet que pendant le nuage on lui dit une foule de choses, qu'elle a la tête pleine d'idées. Elle exagère un peu, il nous a semblé que ces discours intérieurs si fréquents étaient peu variés et se répétaient
1. M. Scglas a (lôjà raiiporlc doux cas analogues (Deux cas d'oiiomatomanie, ôcholalie meiilalc. Société médicale des liô/jitaux, 12 avril 1889).
î', UN CVS IVAHOUI.IF F.T IVIDKKS KIXF.S
liucuMciisciiKMit les uns les autres, conimo les délires d'une crise d hysléi'ie.
Nous constatons d'abord dans ces discours des idées de persécution assez importantes chez ce genre de malades. Marcelle se répète à elle-même que sa mère lui veut du mal, que ses frères la détestent, que tout le monde lui veut du mal, ou bien que tout le monde la luit comme la peste, cpie tout le monde a peur d'elle, etc. Ces idées très monotones ne vaiient que par la personne désignée. Ainsi, à son entrée à l'hôpital, elle fut très émue quand elle vit M. Falr(M, ([ui n'a pas cependant l'air bien méchant, et dans tous ses nuages, elle se répétait : « M. Falret, encore un qui m'en veut, encore un qui m'en veut. » Ces idées de persécution se développent, mais très lentement; au bout de quelques mois, elle se disait dans ses crises : « Ma mère n'est pas ma mère, mes frères ne sont pas mes frères, je ne suis pas de leur famille,... ils m'ont enferuïée pour me dépouiller. » Malgré cette apparence de logique, ces idées de persécution, qui d'ailleurs ne se présentent avec cette netteté que pendant la crise et sous la forme de parole automatique, n'ont aucunement la cohérence et la systématisation qu'elles ont chez les persécutés vrais. Quand elle parle de ces idées pendant le somnand)ulisme, elle les affirme avec entêtement, mais ne peut aucunement les justifier. Elle n'invente pas de raison pour expli([uer cette haine universelle et elle dit à peu de moments de distance, sans se soucier de la contradiction, « que tout le monde lui en veut dans l'hôpital et que tout le monde est bon pour elle ». Elle ne paraît même pas comprendre elle-même la valeur de ces phrases. « Vous aussi vous m'en voulez, me dit-elle. — Vous croyez que je veux vous faire du mal? — Non, je sais bien que vous ne le voulez pas. — Vous avez peur de moi ? — Mais non, puisque je viens avec vous toute seule et que cela ne me fait rien. — Alors, qu'est-ce que cela veut dire : « vous en vouloir »? — Je ne sais pas. » Ces idées ne s'accompagnent pendant la crise ni d'orgueil comme chez les persécutés, ni d'humilité comme chez les mélan('oli(ju(;s ; elle constate ce mauvais vouloir universel comme un lait au([uel elle ne peut rien, ou plutôt elle ne rattache pas cette idée ;i l'ensenible de ses autres pensées ; elle subit cette idée comme une chose étrangère, de même que le médium ne s'applique pas ii lui-même, les divagations de l'écriture automatique. A côté des idées d(.' persécution, nous remarquons d'autres paroles ayant une importance fort grande. Ce sont des sortes de
conimaiuleinents ou de défenses simples et rapides qui se répètent avec ténacité dans son esprit. Les plus importants chez elle sont les suivants : « Tu dois mourir,... il (i\ut mourir le plus tôt possible », ou bien: « Ne mange pas, tu n'as pas besoin de manger,... ne parle pas, tu n'as pas de voix, tu es paralysée, etc. », commandements néfastes, comme nous le verrons, qu'elle ne répète avec netteté que pendant les crises de nuage, mais qui ont sur le reste de la vie une très grande influence.
Nous croyons pouvoir faire rentrer des idées de ce genre dans le groupe des idées fixes, quoiqu'elles ne ressemblent pas absolument aux idées fixes conscientes telles qu'elles sont décrites d'ordinaire chez les malades obsédés. Ces idées de Marcelle ont, en effet, des caractères importants qui les en rapprochent, elles sont irrésistibles, se développent sans le consentement de la malade, se reproduisent régulièrement de la même manière sans être modifiées par les circonstances extérieures : ce sont les principaux caractères des phénomènes psychologiques automatiques. Enfin elles ont, conime on va le voir, les rapports les plus étroits avec les obsessions conscientes de la malade en dehors des crises de nuage.
Avant d'abandonner l'étude de ces sortes d'idées fixes se présentant par crise, nous devons faire une remarque générale sur leur origine. Presque toutes ces idées, et probablement toutes, si on connaissait mieux la malade, ont leurorigine dans quelque souvenir de la vie passée. Ces idées ne me semblent pas être conçues, inventées au moment où elles se formulent maintenant; elles ne sont que des répétitions. Ainsi la plus importante des hallucinations visuelles, celle qui a tourmenté Marcelle pendant tout l'hiver, n'était que la reproduction exacte d'une scène qui avait eu lieu l'année dernière. Les idées fixes de mourir, de ne pas manger, sont la reproduction de certaines résolutions désespérées prises il y a quelques années. Autrefois ces idées avaient un sens, se rattachaient plus ou moins bien à quelque motif. Un désespoir d'amour avait été la cause de ses tentatives de suicide ; elle refusait de manger pour se laisser mourir de faim, etc. Aujourd'hui ces idées se reproduisent sans lien entre elles et sans raison. Elle a complètement oublié, je m'en suis convaincu, son ancien désespoir et n'a aucune envie de mourir. L'idée du suicide se présente aujourd'hui sans rapport avec la situation présente et ^lavcelle se désespère à la pensée de ce suicide qui s'impose à elle comme un reste du passé. Elle ne sait plus pourquoi elle refuse
•2ti UN CVS iy.\lK)ULlK KT IVIDftES FIXES
de niiiiigcr ; les idées de suicide et le refus d'idimenis se sont dissociées, l'une existe sans l'autre. Tantôt elhî sent la voix qui lui dit: « Ne mange pas », cl ne songe pas à mourir; tantôt elle songe il S(> luei- et accepte cependant la nourriture. Toujours nous retrouvons dans les idées fixes ce caractère de répétition automatique du jiassé, sans lien, sans rapport avec les circonstances extérifurt's présentes, c'est-;i-dire sans synthèse actuelle.
Les idées de persécution seraient peut-être plus difficiles à explitpier. Ces idées sont en eflét si l'réquenles chez tous les individus dont l'esprit est all'aihii. que l'on peut se demander si elles n'ont pas (pielquc raison générale. Faut-il les rattacher à cet égoïsme bien caractéristi(|ue des intelligences faillies, à cette hypertrophie du moi dont parlent certains auteurs sans bien l'expli([uer? Faut-il, comme je serais peut-être disposé à le croire, les rattacher à une altération particulière de l'intelligence, à un trouble dans la connaissance des hommes, dans cette perception de 1 humanilé, au moins aussi importante <[ue la perception du monde extéiieur? Cle serait là des recherches bien importantes aussi bien pour la morale expérimentale que pour la psychologie. Mais il ne faudrait les aborder qu'en étudiant dans le détail de véritables persécutés et non une personne chez qui ces idées sont certainement épisodiques. Elles doivent se rapporter h quelque scène de famille que nous connaissons mal. Une de ces idées qui s'est développée sous nos yeux nous montre combien le hasard des circonstances joue ici un grand rôle. Une jeune fille venait d'être amenée dans la même salle ([ue Marcelle, et comme elle était peu malade, au rebours de la conduite ordinaire des aliénés, elle cherchait à lier connaissance avec ses voisines. Cette personne s'approcha de Marcelle et voulut lui causer, mais elle se heurta à la mauvaise humeur de notre malade et se mita dire tout haut : « Oh ! nuidemoiselle, comme vous me faites de vilains yeux, vous me faites peur! » cela suffit pour modifier les crises de Marcelle. Pendant plusieurs jours ses voix lui répétaient: « Tout le monde a peur de toi, lont le monde fuit, etc. » Les origines de persécution lelatives ii ses parents ont dû avoir une origine du même gen.-e.
I elssout donc les principaux phénomènes qui remplissent la ciise de nuage ; nous avons insisté sur cet état parce qu'il nous paraît jouci- un grand rôle dans la maladie et qu'il se présente rarement avec autant de netteté que chez Marcelle. Chez les autres malades
tourmentés par des idées fixes, des états analogues au nuage de Marcelle sont fréquents, on constate également chez eux les troubles de la perception personnelle pendant ces états et ceux de la mémoire après cette période, mais la séparation de la crise et de Tétat normal est moins nette, il y a une confusion des deux états qui rend leur étude plus difficile. Malgré le mot par lequel on les désigne souvent à tort, les idées fixes sont loin d'être complètement conscientes, c'est-à-dire complètement connues par le sujet lui-même. Il faut se souvenir de l'existence de ces états de « nuage » dans lequel les idées fixes se développent en dehors de la conscience normale comme dans un état second, un somnambulisme.
La crise de nuage est terminée, Marcelle se réveille lentement en soupirant et en pleurant, et peu à peu elle reprend son aspect normal et retourne h ses occupations. En apparence toutes ces hallucinations, ces idées fixes, ces commandements qui ont rempli l'esprit pendant la crise sont effacés. Marcelle ne peut plus, malgré ses efforts, en retrouver le souvenir pour nous les raconter. Mais nous savons que dans l'esprit humain rien ne se perd et qu'il y a des traces persistantes après les crises, après les rêves, comme après les somnambulismes. Rn réalité les phénomènes qui se sont passés pendant le nuage ont une influence extrêmement grave, même sur les intervalles de pensée lucide.
Nous remarquerons d'abord certaines attitudes, certains mouvements à peu près complètement subconscients, qui persistent même après le réveil. Quand elle a rêvé à ses idées de persécution, elle reste sombre, regarde les gens de travers, sursaute de frayeur, quoiqu'elle affirme n'avoir peur de rien et n'être pas en colère. Un jour, elle se dirigea vers un escalier, s'arrêta sur la première marche, puis s'éloigna sans comprendre pourquoi elle était venue; c'était un mouvement subconscient, dû aux idées de suicide qui dominaient précédemment. Une autre fois, elle passa une partie de la journée à regarder son poignet, et elle demandait si on n'y voyait rien. « Je croyais qu'il avait quelque chose de dérangé », disait-elle. Elle avait rêvé pendant la crise à des souris qui lui mangeaient le poignet. On se rappelle à ce propos ce malade de Charcot qui prétendait voir des morsures sur sou corps quand dans sa crise il avait rêvé qu'il se battait contre des chiens'. Ce
1 . Voir 1 L'Uidc de l'ails de ce genre dans ÏAulomdli.sine ijsyr/tulugit/ue. p. 2'i8 cl s({.
•>8 UN (:\s D'VHon.ii: i:t d'idkrs fi\fs
sont lii clt's exemples de ces iiioiiveiiieiits persistant siibsconscleminent.
Une seconde eiilenoiic de pliéiiomèiies du niènie genre sera eonstituée j)ar les idées, les croyanees absurdes que nous avons signalées pendant le nuage ; elles existent encore, mais elles ne se présentent |»as (l(> la nuMne manière. Otte difïerence dans la nature des idées fixes paraîtra peut-être un peu subtile, mais nous la croyons importante pour bien comprendre la folie du doute. Nous allons, pour la faire saisir, prendre deux exemples et rapporter fidèlement de quelle manière Marcelle exprime une de ses idées délirantes quand elle est dans la veille et quand elle est dans la crise. On conq)r(Midra mieux ainsi, croyons-nous, cette différence (pie nous voudrions faiie sentir.
Marcelle est dt)ne dans un de ses instants les plus lucides et je l'aborde en lui demandant des nouvelles de sa santé. « J'ai bien mal il la tète, me dit-elle, et c'est un mal bien singulier. — Qu'est-ce (ju'il a donc de singulier? Dites-le moi. — Oh! non, vous vous moqueriez de moi. — .le vous promets que non. — On dirait qu'il y a une bête dans ma tète, qui me ronge la cervelle.
— Que dites-vous là? Vous savez bien que ce n'est pas possible.
— .le n'en sais rien, tantôt je crois cju'il y a une bête, tantôt je me raisonne et je n'y crois plus; je discute cela toute la journée. ^ oyons, dites-moi sérieusement, puis-je avoir une bète dans la tète? — Mais non, je vous le certifie, vous avez mal à la tète et voilà tout. — Ah ! tant mieux, j'aime mieux cela. » Elle s'en va enchantée et rassurée; une demi-heure après, elle va dire à une infirmière: « C'est égal, M. Janet a pu se tromper, je dois avoir une bète dans la tète. » On peut constater dans cette courte conversation les quatre caractères de l'obsession dans la folié du doute, tels ([ue Legrand du SauUe les avait signalés : 1° le sujet doute de son idée délirante, il discute contre elle ; 2" il éprouve le besoin de se faire rassurer, il désire une affirmation étrangère ; 3" il se laisse facilement convaincre et renonce en apparence à son df'lire; i" l'obsession reparaît presque immédiatement sans aucune modification.
Recommençons notre conversation avec Marcelle sur le même sujet, nniis ii un autre moment: elle est endormie, dans un état somnand>uli([ue profond analogue à la crise de nuage et dans lequel elle a le souvenir de cette crise. « Vous m'avez, lui dis-je, rai'ont(' une si.'igulièic histoire : vous savez bien que vous n'avez
LES IDÉES FIXES 2fl
pas de bète dans la tète. — Je n'ai pas raconté d'histoire, puisque c'est vrai. — Voyons, vous plaisantez, vous voulez dire que cela ressemble à une bète. — Non, non, je dis que j'ai une bète dans la tète, qu'elle y est entrée, qu'elle mange mon cerveau, c'est absolument sûr. » Si j'insiste elle se détourne de moi avec colère et ne me répond plus un mot. C'est ici, comme on le voit, la conviction hallucinatoire telle que nous l'avions signalée dans les descriptions précédentes. Tous mes efforts pour la convaincre étant inutiles, je change de procédé. « Eh bien, soit, lui dis-je, je me suis trompé, mais puisque vous avez une bète dans la tète, nous allons être forcés de faire une opération chirurgicale. — Oh! cela, je veux bien. » Je ne décris pas cette opération sur le crâne exécutée par suggestion sur une somnambule ; on la devine: la bête fut retirée et écrasée par terre devant Marcelle. Je ne l'ai pas interrogée au réveil sur cette idée, c'est une chose à éviter après ces sortes de suggestions, car on risque de réveiller l'idée fixe mal effacée. INIais j'ai constaté que depuis cinq mois Marcelle n'a plus jamais parlé de sa bète dans la tète. Nous voyons donc ici tous les caractères inverses des précédents, le sujet ne doute pas de son idée fixe, il n'interroge personne, il ne se laisse pas convaincre par les procédés ordinaires, mais la guérison une fois obtenue se maintient beaucoup plus stable.
Cette comparaison est intéressante, car elle nous montre une manière de comprendre les obsessions de la maladie du doute et cette discussion, cette « rumination psychique » qui les accompagne. Ces obsessions ont, du moins pour le cas présent, leur origine dans un état plus profond : elles étaient dans cet état nettes et affirmatives, elles avaient la forme d'idées fixes et d'hallucinations. Mais maintenant l'état qui leur a donné naissance est disparu, elles ne subsistent qu'à demi effacées, mais tenaces, et elles doivent alors entrer en lutte avec la conscience et le bon sens normal. M. le D"" Chaslin a signalé plusieurs idées fixes de ce genre ayant leur origine dans un rêve ' ; Legrand du Saulle en citait également du même genre. Mais ce qui est certain pendant le rêve, devient douteux pendant la veille, et l'idée fixe avec conviction se transforme en obsession avec doute. Nous pouvons maintenant comprendre la singulière façon dont Marcelle parle de ses parents pendant ses intervalles lucides. Elle ne sait que penser sur eux;
1. Ph. Chaslin, Du vole du rc\'e dans rés'olutiou du délire, 1897.
:ift IN CAS h'Mioi i.ii; et dmdkks fixes
ollo (lisciilo et s'interroge |)i'i|KMii('lleiiient : « Rst-ce vrai, se dit-, elle, (jue mes parents m'en venleni .' C'est bien étonnant. Pourquoi m'en veulent-ils? Qu'est-ce (jue je leur ai fait? Pourcjuoi cette j)elile a-t-elle peur de moi ? Pourquoi nu; fuit-on ? Est-ce ([ue j'ai commis des crimes ? Esl-ce ([ue je suis dangereuse? » Quelquefois clic aiiive il des réponses, mais (|ui ne la satisfont pas et provo- (|ucnt de nouvelles (juestions. (( Si mes frères me persécutent, e Csl (juils V ont intérêt. Si ma mère m'en veut, c'est que je ne suis pas sa lille. Mais je suis pourtant la fdlc de mon père. Comment m'a-t-il apportée à la maison? A quel moment s'est fait le changement denfants ? » Ajoutons que cette jeune fille, au début de sa maladie, lisait avec passion tous les romans-feuilletons et Ion comprendra ii quelles constructions romanesques, à quelles divagations elle arrive dans cet ordre de questions. Mais quelque extravagantes que soient ces discussions, je répète que, à mon avis, elles ne sont pas pathologiques. Elles sont la réaction naturelle et nécessaire de tout esprit contre l'idée fixe qui s'impose. Le point de départ seul était maladif, et il est dû à la persistance lie celte hallucination kincsthésique verbale, constatée jDcndant les crises.
Après ces bavardages intérieurs, nous noterons une troisième conséquence du nuage, c'est qu'elle exécute malgré elle, pendant les états lucides, les commandements que lui donnent ses hallucinations pendant le nuage. La voix lui a dit : « Tu n'as plus de parole, tu ne peux plus parler », (ui bien: « Tu ne peux plus manger », et la voici qui ne peut plus nous parler ou qui refuse obstinément de manger. Elle a beau reconnaître que c'est absurde, me faire toutes les promesses possibles, tout est inutile ; dès qu'elle se met ii table, elle serre les dents et ne peut plus ouvrir la bouche. Alors arrive encore la période d'interprétation : « Si elle ne peut pas manger, c'est qu'elle n'en a pas besoin ; elle n'a plus l'estomac comme autrefois ; elle n'a pas faim ; elle a l'estomac en carton ; elle est toute changée, etc. » Tout naturellement ces interprétations, qui sont d'abord exprimées avec doute, hésitation, pour expliquer sa résistance, vont se transformer, à la prochaine crise de nuage, en hallucinations, et ainsi une fois la maladie entrée dans ce cercle vicieux, les crises seront de plus en plus fortes et les intervalles de moins en moins lucides.
PoMi- mieux comprendre ces deux états et l'inHuence qu'ils ont 1 un sur l autic, une comparaison paraît s'imposer. Marcelle, à la
suite d'une crise spontanée de nuage, se comporte comme une personne qui aurait reçu, pendant un somnambulisme, une suggestion à effet posthypnotique. La suggestion en effet ne s'accomplit pas toujours fatalement comme par une d«''charge ; cela n'a lieu ainsi, comme je l'ai montré ailleurs, que chez les sujets anesthésiques ou très distraits. Chez une personne sensible et non distraite, la suggestion tourmente l'esprit, se présente comme une idée fixe ; le sujet l'interprète, la discute, cherche h résister, etc. Pour justifier cette comparaison, j'ai fait l'expérience suivante. Pendant le somnambulisme, je donne à Marcelle une suggestion posthypnotique, mais je choisis un acte assez difficile pour qu'il ne soit pas exécuté brutalement et sans conscience. Je lui ai dit de venir enlever un tablier que j'avais sur moi, ce qui, étant donné sa timidité, est pour elle un acte compliqué et grave. Aussi ne le fait-elle pas au réveil, mais elle cesse de parler, me regarde en dessous d'un air sombre; en un mot prend tout à fait l'attitude qui la caractérise quand elle est tourmentée par une obsession. Si je l'interroge, elle me répond : « C'est encore une de mes idées qui me tourmente. » Elle est parfaitement convaincue de l'identité de ma suggestion avec ses idées fixes et ne sent aucune différence. Cette expérience m'ayant semblé intéressante, je l'ai répétée avec une autre malade, D., qui est tourmentée par des impulsions analogues aux obsessions de Marcelle. Une suggestion, que je lui ai donnée pendant le somnambulisme, a été prise par elle pour une de ses impulsions naturelles, et cette personne n'en a pas senti davantage la différence. (Il est inutile de dire qu'après cette expérience, il faut rendormir les sujets pour leur enlever cette impulsion artificielle qui augmenterait leurs tourments.) Nous vovons donc que ces deux choses, les obsessions et les suggestions posthypnotiques, ont de fortes analogies, les lois maintenant connues des unes peuvent donc nous être utiles pour comprendre les autres.
Cette iuHuence des idées fixes sur toute la conduite de Marcelle étant bien comprise, on peut se demander si elle ne suffirait pas à expliquer toute la maladie de cette personne et ne pourrait pas rendre compte du premier symptôme signalé, de l'aboulie ellemême et de tous les autres troubles psychologiques et physiologiques que nous avons observés. C'est là une question grave : est-ce l'aboulie qui est antérieure aux idées fixes, ou bien sont-ce
:î-,> I \ (;\S h'MUil l.li: KT DIDKKS FIXES
les iilcos lixcs (|ui ont provcKjiic et' trouble, celte hésitation des luoiivements? Au premier aboril, on |)ourrait être séduit par cette dernière livpolhèse. Kn eflet, nous avons constaté à plusieurs reprises, pendant la crise de nuance, des hallucinations verbales disant à Marcelle: ^ Tu es paralysée, tu ne peux plus bouger. » Elle-même nous a raconté île singuliers rêves qu'elle fait la nuit; elle se ci'oit malade et atteinte d'une paralysie complète. Pour qui connaît maintenant cette personne, il est facile de prévoir que de sendilables rêves vont avoir sur tous li;s mouvements une influence déplorable. On peut se demander s'ils ne sufllsenl pas pour expliquer tous les symptômes d'hésitation et d'impuissance. Marcelle serait tout simplement une malade ayant des idées fixes et, entre autres, ayant l'idée fixe qu'elle est paralysée. Resterait à expliquer l'origine de ces idées fixes de paralysie. Or, dans un traité fort remarquable de psychologie, M. Paulhan a émis une hypothèse pour cxpli(juor l'origine de ces idées fixes d'impuissance dans la folie du doute. Ces idées seraient dues, suivant l'auteur, à une exagération de V association par contraste^ . Au moment d'accomplir un acte, les malades auraient dans l'esprit, automatiquement, l'idée opposée à l'acte qu'ils veulent faire, ou mieux l'idée qui contraste avec leur tendance dominante. Une personne honnête (M. Paulhan rapporte l'ancienne observation d'Esquirol) penserait au vol, une personne chaste aurait des idées impudiques, etc. Ces idées opposées entreraient alors en lutte avec la pensée de l'action que Ton veut faire, et de là naîtrait le doute ou l'aboulie. En un mot, si je comprends bien le passage de M. Paulhan sur le délire du doute, les idées fixes seraient primitives et dues à une exagération de l'association par contraste, le doute ou l'aboulie seraient secondaires.
Nous n'avons pas l'intention de discuter toute la théorie du contraste que donne M. Paulhan, elle nous semble d'ailleurs vraie sur bien des points. Mais nous voulons montrer que l'auteur fait un abus de cette théorie, rjuand il prétend expliquer par elle une maladie psychologique aussi complexe que la folie du doute ou 1 aboulie.
I. M l':mlliaii, L'activité mentale et les éléments de l'esprit. i88i», 341-357. Paris. V . Alcaii. l no explication analogue de la folie du doute avait déjà été |)ro|)os<'c en Italie : A. Raggi, Fenomeni di contras to psichico in un'alienala. Arcli. ital. [). l. mal. nerv., 1887.
1° Nous avons d'abord h présenter une première remarque générale : M. Paulhan oppose comme deux catégories absolument distinctes, au point de vue psychologique, les hystériques suggestibles et les malades atteints de la folie du doute. Les premiers seraient caractérisés par une diminution ou une suppression de l'association par contraste, ce qui expliquerait leur suggestibilité; les seconds présenteraient, au contraire, une exagération de l'association par contraste, qui serait la raison de leur doute. Nous ne croyons pas que l'observation des malades justifie cette opposition, et bien au contraire nous serions disposés à rapprocher le délire du doute et l'hystérie jusqu'à en faire peut-être deux formes d'une même maladie mentale. De toute manière, une chose est certaine, c'est que certains abouliques au moins, comme iNIarcelle, sont tout aussi suggestibles que des hystériques, et par conséquent, selon la théorie de M. Paulhan, les associations par contraste ne devraient être développées ni chez les uns, ni chez les autres.
2" Peut-on admettre que les idées fixes, les obsessions qui naissent dans l'esprit de ces malades soient réellement en contraste avec l'action qu'ils veulent faire? Pour l'examiner, prenons ensemble un certain nombre de ces malades, plaçons-les tous dans une seule et même situation, et voyons l'idée fixe qui va naître dans l'esprit de chacun d'eux. Ces personnes sont dans leur chambre et, pour une raison quelconque, elles veulent ouvrir la fenêtre : aussitôt Am. va avoir l'idée fixe de se jeter par la fenêtre, Du. a envie de prendre un meuble et de le jeter sur un passant pour l'écraser, F. est convaincue qu'elle va casser les carreaux si elle approche, Vi. a l'idée fixe de faire signe à un homme de monter, et enfin, Marcelle va tout simplement se dire qu'elle ne peut pas ouvrir la fenêtre, et que ce n'est pas la peine d'essayer. Ce ne sont pas là des exemples inventés à plaisir, mais des faits réels observés sur des malades du service ou de la consultation. Comment ces idées peuvent-elles être toutes le contraste de l'acte d'ouvrir la fenêtre ? en quoi l'action de faire signe à un passant pour qu'il monte est-elle en opposition avec l'acte d'ouvrir la fenêtre ? Elle est en opposition, dira-t-on, avec la tendance principale de Vi., qui est la pudeur. Je me demande alors pourquoi la pudeur de Vi. s'éveille au moment d'ouvrir la fenêtre et pourquoi cette malade serait considérée comme la seule pudique.
Si nous mettons nos malades dans une autre situation, nous
;:', i\ (;\> DMuii i.iK i:r d'idkks i'i\i:s
vt'i TOUS (iiic Ifiiis idées (i\(>s, ;iii lien de vaiier ;ivtM' les circonstances, coinine elles devraient le l'aiic, si (dles étaient toujours en contraste avec l'action présente, restent toujoui-s les mènaes, (die/, le même malade. Am. n'a que des idées fixes de suicide, Du. d'Intmicide, Vi. d'adnllèie, etc. C'est (ju'cn léalité l'idée fixe n'est pas anienée par l'action présente, elle a une origine bien plus lointaine et bien plus prolonde.
'A" Ouoi<{ue l'idée lixe rcmonle plus loin que l'action actuelle et ne soit pas éveillée par elle, il ne faut pas non plus la faiie remonter jusqu'au début du délire, et diie que la maladie a commencé avec les obsessions. Rn réalité, les malades ont été pendant lonokMups dans le doute ou dans l'aboulie, ils ont été longtemps des impressionnables, des émotifs avant d'être des obsédés. Maicelle a senti son hésitation de la volonté, dès la convalescence de sa fièvre typhoïde, c'est-;i-dire à l'âge de quinze ans, et elle n'a commencé à avoir des idées fixes qu'à l'âge de dix-neuf ans. On ne peut donc pas dire que ce soient ces idées (pii provoquent les hésitations des mouvements puisqu'elles leur sont postérieures au moins de trois ans. C'est en réalité l'inverse qui est vrai, c'est en se voyant si hésitante et si impuissante que Marcelle en est venue à penser à la paralysie. Tous ces commandements négatifs apparus dans la crise : « Ne parle pas, ne bouge pas, etc. M, ne sont que la constatation de l'état d'impuissance où était déjà la malade. Sans doute, ils augmentent l'aboulie, mais ils ne l'ont pas créée'. Il en est de même pour d'autres idées de cette malade, quand elle nous dit qu'elle « a l'estomac en carton, ([u'on a mis eu elle une mauvaise machine, » ces idées augmentent et précisent pour un moment les troubles digestifs et le refus des aliments, mais ne sont (dles-mêmes (pie l'expression exagérée de li'oubles digestifs antérieurs, d'altérations des sensations viscérales, en rap|)oit av(^c la fièvre ly{)hoïde, les émotions consécutives el labonlie (dle-même. C est là ce cercle vicieux [)athologicpie sur lecpud jai déjii eu si souvent l'occasion d'insister.
D ailleurs linterpiélation de ces rapports entre l'aboulie et les
1. (les rcinarfjiies (|iip nous taisions en 1891 nous semblent avoir encore aujour- <i liiii l.ur iinporlance : bien que souvent, chez les hystériques, les idées fixes clélornnnenl di-s accidents, il est vrai aussi que dans certains cas, les idées fixes ne sont ([ue If rrsullat. I expression, de troubles psychologiques et physiologiques antérieurs. Ni I mil' III I aiilrcdc ces deux ohsorvalions ne doit être transformée en liiéorie i;énérale el absolut'
LES IDKF.S FIXES 35
idoes fixes constitue un des problèmes les plus importants pour l'étude, la classification et même le traitement des malades atteints d'obsessions. A mon avis, un certain degré d'engourdissement cérébral portant peut-être sur toutes les régions de l'écorce, mais ])riiu'ipaleinent sur les régions supérieures d'association, les frontales probablement et se manifestant surtout par un état plus ou moins prononcé d'aboulie existe primitivement cbez tous; mais il en est, et nous en verrons plus loin des exemples, chez qui les idées fixes survenues rapidement constituent un symptôme plus grave et plus fondamental et contribuent énormément à augmenter cette aboulie elle-même, tandis que chez les autres, les idées fixes restent un symptôme secondaire surajouté à l'aboulie et cette insuffisance des fonctions cérébrales supérieures peut persister complètement même après la disparition des idées fixes.
Pour résumer cette discussion, nous pensons que les idées fixes ne nous donnent pas encore l'explication définitive de l'aboulie de Marcelle. Elles forment un nouveau symptôme, comme un second degré de la maladie, qui s'ajoute au trouble des mouvements. De même que certains mouvements, les mouvements anciens déjà organisés, étaient chez elle automatiques et se produisaient sans que la volonté actuelle impuissante pût les arrêter ; de même les idées anciennes, les souvenirs, autrefois acquis, sont devenus automatiques et se répètent indéfiniment sans que la pensée actuelle puisse les arrêter. Cette reproduction automatique des idées anciennes se fait de deux façons : tantôt elle est complète pendant une sorte de crise, tantôt elle est incomplète et se fait pendant la veille quand persiste encore en partie la pensée normale. Dans le premier cas, ces idées dominent seules, elles s'accompagnent d'hallucinations qui ne laissent place à aucun doute. Dans le second, ces idées entrent en lutte avec les pensées du moment présent et provoquent alors les doutes, les discussions, les interrogations interminables qui caractérisent ce genre de délire. Nous avons donc constaté dans l'intelligence un trouble parallèle à celui que nous avions vu dans les mouvements impulsifs et suggérés ; il faut chercher s'il n'existe pas un autre trouble intellectuel parallèle cette fois à Inboulie elle-même, et qui nous permette de la mieux comprendre.
3r. IN (:\S DVIiOl 1 IK KT D'IDKFIS FIXES
Pour bien comprendre une aliénée, il faiulrait pouvoir passer en revue toutes ses facultés psychologiques, et déterminer exactement ce qui, dans chaque groupe de phénomènes, s'écarte de la loi normale, de même que l'on examine chaque organe physique pour se rendre compte d'une maladie organique. Malheureusement, les movens d'investigation sont encore bien peu précis, et les lois noiinidos tic la psychologie sont encore générales et vagues; aussi, cette analvse psychologique se réduit-elle forcément à ([uehjues remarques isolées, à quelques données approximatives. Si insullisante (jue soit cette recherche, nous ne devons pas la négliger.
Une première hypothèse sur la nature de l'aboulie nous permettra de signaler l'état de la sensibilité. Plusieurs auteurs et entre
autres M. Hibot* ont voulu rattacher l'aboulie à une diminution de la sensibilité, en entendant par ces mots non une disparition des sensations proprement dites, mais une suj)pression des émotions ordinaires et des désirs. « Ce qui est atteint dans l'aboulie, écrit ce dernier auteur, c'est la vie affective, la possibilité d'être ému. Les malades ne font pas les actions parce qu'ils ne les désirent pas suffisamment. »
1" N'est-il pas à craindre que ces auteurs ne se laissent guider ici par des considérations trop théoriques? Ils semblent croire que les états affectifs, les émotions soient les seuls phénomènes capables de produire des mouvements, et quand ils constatent une disparition des mouvements, ils supposent de suite une suppression des désirs et des émotions. Il faut nous souvenir que tous les phénomènes psychologiques sont psycho-moteurs, qu'une image visuelle, une pensée quelconque peuvent déterminer des mouvements et observer les faits sans cette préoccupation. 2" Dans cette explication de l'aboulie, les auteurs semblent croire que ce symptôme se manifeste seul. Nous avons vu que, le plus souvent, l'aboulie est accompagnée par des mouvements automatiques nombreux, une très grande suggestibilité, des idées fixes et des iinjtiilsions. Si l'absence des désirs explique à la rigueur la dispa-
1. Rihot, Maladies cl,' la s'olonté, 1883, p. 50 Paris, F. Alcan.
rition des actes volontaires, nous comprenons mal comment ce calmé des passions va amener des idées fixes et des impulsions. 3° Enfin, les faits (jue nous avons observés sur plusieurs sujets de ce genre ne nous paraissent pas justifier cette supposition. J'ai appris, à mes dépens, combien Marcelle était susceptible et émotionnable : un mot maladroit, une question indiscrète la mettaient au désespoir: elle a pleuré pendant toute une journée et s'est fâchée contre moi pendant huit jours, parce que je lui avais demandé ce qu'elle buvait à table chez ses parents. Elle a des colères extrêmement rapides qu'elle ne peut pas maîtriser ; elle est craintive et même peureuse au dernier degré. Les affections qu'elle a conservées pour quelques personnes sont aussi vives que sa haine pour ses parents. Enfin, je constate chez elle tous les genres d'émotions et toutes les passions. Il en est de même d'ailleurs pour toutes les autres malades du même genre ; elles ne sont pas trop peu sensibles, elles sont presque toujours beaucoup trop émotionnables. Ce caractère, du reste, ne nous surprend pas : les émotions se rattachant probablement à cet automatisme des idées et des mouvements qui n'est pas ici supprimé, mais exagéré. Il est vrai que l'on observera quelquefois chez ces malades des troubles curieux de lémotion ; ils sont c[uelquefois aussi incapables de s'émouvoir que d'agir'. Mais, loin de précéder et d'expliquer l'aboulie, cette absence d'émotion, quand elle existe, en est plutôt une conséquence.
Ce sont les facultés intellectuelles de ces malades qui semblent bien plus altérées ; nous l'avons déjà vu en parlant des idées fixes, il faut v revenir encore. On demande ordinairement dans les examens médicaux d'apprécier l'intelligence d'une malade; cette question, toujours difficile, est bien plus embarrassante encore avec Marcelle. En effet, au premier abord, on croit avoir affaire à une personne intelligente ; elle cause en général facilement, quand elle n'est pas trop intimidée; montre qu'elle a reçu quelque instruction, et sur certains sujets, en particulier quand on lui parle de son père, fait preuve de délicatesse dans ses jugements. Mais cssavons de mesurer son intelligence avec un critérium dont on se sert souvent. Cherchons ce qu'elle a appris, ce qu'elle a compris des choses qui se passent autour délie. Interrogeons-la
1. Pierre Janet, Sligmates mentaux des hyst., 1892. p. 21'i. Paris, RuefTctC'^.
38 LN <:\S I)' MIDI 1,1 r. V.V DIDKF.S F1\ES
(Ml |.;iiti(iilici' sur son srjoiir ;i riiôpital. Il y a dans un hôpital et surtout clans un asile (ralirnt'os, mille choses qui doivent frapper une jeune fille. Les malades, les infiimières, le médecin, les visites faites dans les salles, tout cela piésenle une série de spectacles très variés, et une |)ersonne ([ui n'a jamais rien vu de semhlahle. doit faire une ([uantité de lemarques. On sait qu'il en est ainsi chez les malades ordinaires, (|ui, au hout de très peu de jours, connaissent à fond l'organisation de l'hôpital et les personnes du service. Kh hien, Marcelle nous étonne par son ignorance ; elle est dans le service depuis un an et elle n'a rien vu, rien C(»mpris ; elle connaît à [x-ine les iiifirmières ([ui la soignent et ne s'est pas aperçue de leur hiérarchie ; elle n'a remarqué aucu n malade et n'a pas plus appris depuis qu'elle est dans le service, que n'aurait pu faire uu(> idiote. En un mot, elle semble présenter les résultats d'une intelligence passée et non d'une intelligence actuelle. Cette forme d'intelligence bizarre va s'expliquer par les analvses suivantes.
La mémoire, en effet, présente un caractère du même genre : quand elle raconte les incidents de sa vie passée, on remarque que son récit est net, exact, riche en détails, tant qu'il s'agit des années antérieures à quinze ans, époque du début de sa maladie. A partir de ce moment, les souvenirs deviennent peu nombreux et vagues. Mais, si on dépasse l'Age de dix-neuf ans, les souvenirs font h peu près défaut et se bornent à quelques événements saillants. Enfin, si on l'interroge sur les derniers mois, les dernières semaines qui viennent de s'écouler, on constate avec étonnement un oubli absolu. Les souvenirs acquis anciennement sont conservés, mais elle est devenue de plus en plus incapable d'apprendre rien de nouveau, d'acquérir aucun nouveau souvenir. Cet oubli des événements récents est très curieux par sa rapidité et sa profondeur : elle est absolument incapable de nous dire ce qui s'est passé la veille ; souvent, à midi, elle ne sait plus rien de la matinée. Un mot, qu'elle prononçait, résume cette situation : « Est-il possible (ju'il y ait déjii un an depuis mon entrée à l'hôpital, singulière année pendant hupudle il ne s'est rien passé! » C'est, chez une jeune fille de vingt-deux ans, une mémoire de vieillard qui peut réciter Vl'.iwide, et ne se souvient pas de ce qu'il a fait le malin. Maicejje est, depuis ([uehjucs années, dans un état psychologi([ue tel, (ju'elle est incapable d'acquérir un souvenir nouveau.
LES PERCEPTIONS :î!l
r.es autres personnes, atteintes de la même maladie, que nous avons observées, ne présentent pas le même trouble de la mémoire (|ue ^Marcelle. Elles acquièrent et elles conservent des souvenirs, mais elles ont une autre perturbation de la mémoire qui paraît remplacer celle-ci. Elles doutent constamment de leurs souvenirs, ne semblent pas parvenir à les posséder fixement et h chaque instant viennent implorer le témoignage d'autrui pour rassurer leur mémoire vacillante. Ce phénomène est surtout caractéristique chez J. ; elle veut toujours qu'on la rassure, et qu'on lui garantisse des souvenirs qu'elle semble cependant posséder. Nous croyons que ce troid^le de la mémoire, ce doute, n'est que le premier degré d une altération dont Marcelle nous présente la forme achevée. Elle a dû éprouver autrefois, vers l'âge de dix-neuf ans, bien qu'elle ne se les rappelle plus maintenant, des doutes analogues à ceux de J. Un malade dont M. Ség-las nous a communique l'observation, peut servir d'intermédiaire entre ces deux sujets. 11 a tantôt des doutes sur le souvenir des événements récents, tantôt des amnésies complètes. Il est utile, pour comprendre la forme atténuée qui est le doute, d'examiner d'abord la forme complète qui est le genre d'amnésie décrit chez ^Marcelle'.
Xous constatons les mêmes faits à propos de l'imagination de notre malade. Elle paraît en être totalement dépourvue et ne peut en aucune manière se représenter l'avenir. « .Je suis effrayée cjuelquefois, me dit-elle, quand je cherche à savoir ce que l'on fera de moi plus tard; je ne puis savoir ce qui arrivera, w II ne faut pas prendre cette phrase, qu'elle répète souvent, comme l'expression de justes craintes d'avenir. Elle ne se représente aucun danger ; elle n'arrive pas à concevoir qu'elle puisse être dorénavant chez ses parents ou qu'elle puisse vivre à l'hôpital ; l'avenir est pour elle un trou noir, qu'elle ne remplit d'aucune image. Une autre malade au contraire, Am., nous offre aussi le premier degré de cette même altération ; elle se représente l'avenir, mais sans précision, sans fixité, aussi doute-t-elle de toutes ses représentations : « Vous dites que je vais sortir demain, oui, je crois que je vais sortir, mais ce n'est pas sur, je crois que je vais rester à l'hôpital... Est-ce que je marcherai dans la rue?... je ne suis pas bien sûre que j'v marcherai;... je regarderai par la
I. L analyse de ce genre d amnésie sera faite d'une maniiTo plus oinplèlc dans 1 une des éludes suivantes sur « lAmnésie continue ».
'.0 IN (:\S D'Mlori.lK F.T D'IDKF.S FIXES
rciu'li'(\ iniiis il me s('nil)l(' (jiic ji^ me jctlciiu p;ir la fonètre. Eh l»i('ii non. i aime mnnix rcsttM- à Iliùpilal : ici les fcnrlros sont iTiillécs ol (tu nous surveille, on ne me laissera pas faire de hèlises; il nir laut cela, car je ne suis pas certaine de ce que je l'i'iai ilrmaiii. » Ici encore Marcelle est au degré extrême de la maladie.
Nous allons cepcMulnnt relrouver ces doutes, même chez Marcelle, si nous examinons chez elle des opérations plus élémentaires et (jui sont, au moins dans certains moments, un peu moins altérées. On sait le rôle que joue dans la psychologie normale et pathologique, l'idée de la personnalité, l'opération de la perception personnelle. Eh bien, cette malade n'arrive pas h se comprendre elle-même, et doute de sa propre personnalité. « Est-ce que je suis bien Marcelle ? me dit-elle, dans plusieurs conversations dont je recopie les phrases principales, cela m'étonne, car je ne me reconnais pas;... non, je suis changée;... ce n'est pas moi;... on m'a bien mal arrangée, on m'a mis un estomac en carton... La vraie Marcelle est perdue, je ne sais plus où elle est, mais si je la rencontre un jour, je vous la montrerai pour vous faire voir qu'elle est mieux que moi. » Cependant, si on insiste, elle reconnaît qu'elle sait tous les secrets de Marcelle et que le père de Marcelle est bien le sien. Nous voyons d'après ces exemples qu'elle a bien conservé la notion de sa personnalité ancienne, mais que c'est toujours sa personnalité actuelle qu'elle ne comprend pas: « C'est drôle, conclut-elle, est-ce que je suis Marcelle ou ne la suis-je pas .* » C'est ici le doute dans la perception personnelle d'aujourd'hui ; quelques jours plus taid, dans un moment où la maladie est plus grave, nous allons voir la disparition de cette perception. Elle ne sait plus ce qu'elle est et rit bêtement quand on le lui demande; elle est toute à l'idée fixe dominante et n'a que les images en rapport avec cette idée fixe. Il n'y a chez elle, ni une, ni deux personnalités à ce moment; il y en a une infinité, autant ([u'il y a (l'idi'es fixes ou d'états psychologiques artificiellement provoqués, aucun ne se rattachant aux autres.
Enfin, il est facile d'observer des troubles analogues avec les mêmes degrés et les mêmes variations, dans la perception des objets extérieurs, mais comme ils se présentent alors d'une manière plus accessible à l'étude, nous les avons notés avec plus de détails. En effet, Marcelle vint elle-même attirer notre attention sur des changements qu'elle ressentait et qu'elle appré-
ciait assez bien. « J'entends bien ce qu'on me dit, mais il v a quelque chose qui me gène;ye ne puis plus arriver à croire ce. que Ton me raconte. Tout ce que l'on dit me semble vague; cela ne doit pas être vrai. » Un jour, elle assistait à un petit concert que l'on donne de temps en temps aux aliénées pour les distraire, et elle vint me poser avec anxiété la plus singulière question : « Estce vrai tout cela? La musique, ces personnes qui dansent, cela ne semble pas être vrai, cela doit être un rêve. » Voilà des remarques qui sont bien curieuses, mais peu intelligibles. Que veut-elle dire parla, et qu'est-ce qui se passe dans son esprit? Ces questions ont été déjà bien souvent signalées chez les abouliques et dans la folie du doute. Mais je crois que l'observation de Marcelle est ici intéressante et utile. En effet, elle n'est pas très intelligente, surtout en ce moment, et n'est pas disposée aux subtilités psychologiques. Beaucoup de malades, sentant comme elle, que les objets n'ont pas l'air d'être vrais, n'ont pas l'aspect du réel, se livrent à d'interminables discussions métaphysiques dont Legrand du Saulle a rapporté plusieurs exemples. Aussi l'observateur ne sait plus exactement ce qu'il faut attribuer au trouble de la perception et ce qui dépend des idées fixes. M. Paulhan en est venu ici également h croire que les malades ont une idée fixe de négation du monde extérieur et que cette idée surgit par contraste avec les perceptions actuelles. Chez Marcelle, rien de semblable. Elle réserve ses ruminations psychiques pour les histoires romanesques relatives à sa naissance et à ses parents; jamais elle n'a fait de métaphysique sur le monde extérieur. 11 est certain qu'elle n'a, ni dans sa crise de nuage, ni en dehors, aucune idée fixe relative à l'existence du monde extérieur. Elle ne pense même pas un moment à nier l'existence des objets, car elle dit elle-même: « Je sais bien que ces personnes existent, mais elles n'ont pas l'air vraies. » Le doute, dans la perception, est ici tout seul, sans aucun mélange qui le complique.
Il faut faire, dans les délires du doute, une distinction analogue à celle que nous avons faite plus haut dans les délires du contact. Certains de ces délires sont primitifs, et ils sont alors limités ;i un objet déterminé sur le(|ucl les malades se posent des questions incessantes. « Qu'est-ce que Dieu? Pourquoi les arbres sont-ils verts, etc. ? » C'est là une interrogation, une discussion consécutive à une idée fixe, comme nous en avons constaté chez Marcelle au réveil de ses crises. Ce n'est pas le doute proprement dit. On
'.■.' IN CAS h'Miori.ll r.T IVIDIŒS FIXES
n'csl ]);is un tl(»iit(Mii' pour se (Ifiuiiiidci" si Dieu existe. Les délires (lu (loule (le ee i>"ein<' sont tles sortes d'idées fixes. Mais il v a un délire du doute d'une auti-e espèee (]ui est trop souvent confondu avec eelui-ei : c'est un \éiilal)le doute universel portant sur tous les phénomènes psvcliologiques du sujet; de même que le délire du coiitael i^t'MK'ral nous a paru const'cutif à des troubles moteurs, de même ecMIe (orme du (h'dire du doute nous semble secondaire et eonsceulive à de eeitaines perturbations de la mémoire et delà jKM'ception. Bien des questions sans cesse débattues pourraient, crovons-nous, être tranchées aisément si l'on tenait compte de cette distinction. On demande souvent si le délire du doute et le (bdiiedu contact sont deux délires différents ou deux délires dépendant l'un de l'autre. Si l'on prend ces deux délires sous leur forme d'idées fixes, ils sont indépendants, car ce sont deux idées fixes différentes que le hasard ne fera pas toujours coïncider. Mais s'agit-il de ces deux délires considérés comme altérations des phénomènes moteurs et des phénomènes de perception, nous les verrons toujours à peu près paiallèles. Cai- l'examen du doute chez notre sujet va nous montrer que l'allération de la perception est tout à fait analogue :i l'altération de la volonté déjà étudiée.
.\ (picl j)hénomène pouvons-nous rattacher toutes ces altérations qui conservent toujours entre elles une certaine analogie et (|iii se préscnicnt dans la mémoire, l'imaginalion, la pei'ee|)tion j)ersonnelle, la ])erception extérieure? La première sn|)position, la plus naturelle, c'est que les sensations sont altérées ; les anesihésies sont fré((uenles chez les hystériques auxquelles Marcelle ress(Mnl)le par bien des points et une disparition ou une diminution de la sensibilité par épuisement des centres sensoriels pourrait peut-être rendre compte au moins d'une partie des altérations obscrvi'es. Malheuicusemeni le cas que nous ('tudions ne semble pas se prêter à cette explication simple. Sauf dans certains moments exceptionnels, je n'ai pas pu constater d'anesthésies. La snisibilili' laclile s'esl montrée pal' inslanis altérée dans la dernière période de mon observation, surtout à la suite de suggeslions cl de traitements particuliers dont je parlerai tout à l'heure, mais |)<ndanl |)lnsi('urs mois, au début de mes recherches, pendant (pu- jf constatais tous les phénomènes précédents elle n'a jamais été diminuée sui' aucun |)oinl du corps. T. es mesures faites
avoc r.Tsthésiomî'tro me donnent 2 et 3 millimètres au hout des doiots, 30 à 35 millimètres à la face inférieure des deux poionets ; ce n'est pas une sensibilité très délicate, mais ce sont des chiffres que l'on obtient assez communément sur des personnes normales (jui ne sont pas bien habituées à cette expérience et qui ne prêtent pas une très grande attention. Je me suis surtout attaché à l'étude du sens musculaire chez cette malade, parce que le trouble des mouvements me conduisait à supposer une altération de cette sensibilité. On pouvait supposer, comme l'a fait M. Bastian dans son livre intéressant « hysterical paralysis », 1893, qu'il y avait dans des cas de ce genre un épuisement des centres d(> la sensibilité kinesthésique. Comme Marcelle ne présentait pas de graves anesthésies musculaires bien nettes et qu'elle distinguait toujours les yeux fermés les mouvements passifs communiqués à ces membres, j'ai répété très souvent sur elle une expérience plus précise indiquée par M. Beaunis'. Pendant que Marcelle a les yeux fermés, je dirige sa main droite qui tient un cravon et lui fais tracer sur un papier une ligne droite, un angle ou une courbe, puis je prie la malade de reproduire elle-même sans ouvrir les yeux une ligne de même grandeur, une figure de même forme. Ces reproductions sont faites par Marcelle avec une grande précision et ses erreurs sont loin de dépasser celles que pourraient faire une personne normale. La difficulté qu'elle éprouve en faisant cette expérience dépend comme toujours de l'hésitation des mouvements et non de l'absence ou de l'oubli de la sensation kinesthésique.
L'étude de l'ouïe ne m'a révélé aucune modification intéressante, l'examen de la vision montre une certaine diminution dans l'acuité visuelle de l'œil droit, mais cette diminution disparaît par l'usage de verres correcteurs et en somme l'acuité visuelle est normale ; la vision des couleurs se fait sans erreurs et le cham[) visiu'l n'est pas rétréci.
Il serait très important de pouvoir faire une étude aussi précise sur la sensibilité des muqueuses et sur les sensations viscérales. Les modifications de la perception personnelle laissent supposer des modifications de la cœnesthésie. C'est ce que M. llibol a très
1. H. Beaunis, licclicrches sur la mcmi)ire des sensations musculaires, /iullctin de la Société de psychologie physiologique, 1888, p. 29, et Les sensations internes, 18Hy. [). i;j:j. l'uns, V. Alcan.
44 UN CAS D'AHOl MF. ET D'IDÉES FIXES
l)i('ii rlabli, <•! c<' ([iii est comimiiirniont admis dans les délires im'hiiic<)li(|ii('s et dans divers Irouhlc^s de la personnalité. D'ailleurs (jiiand Marecdle nous répète <( qu'elle a un estomac en carton et une inaehiiie très mal i'aitr ;i la place du couir », on j)eut se demaiulei- si ces idé«>s sont nni(pien>ent des consécjuences du délire et si elles ne sont pas l'interprélalion de troubles de la sensibilité. C'est la remarcpie (pie j'ai déjà faiti" à pro|)Os des idées de paralvsie (ine j'ai rattachées à l'aboulie. iNIalheureusement Texaiuen précis de la sensibilité viscérale est fort dillicilc cl il l'an! se déli«'r des suppositions que l'on est trop porté à faire pour lt>s besoins de la théorie. Tout ce <jue je puis constater, c'est que partout où les nnupieuses sont accessibles elles semblent être parfaitement seusihles, que Marcelle prétend sentir le passage des aliments el (pi'ell(> semble éprouver normalement les divers besoins viccuaux. Bien souvent elle s'est plainte de ne pouvoir mano-er à sa faim ni boire à sa soif à cause de ses hésitations et de ses idées fixes. Il est vrai qu'elle a très souvent des maux de tète et qu'elle se plaint beaucoup d'une sensation désignée souvent sous le nom de « clou hystérique » c'est-à-dire d'une grande douleur au vertex, sur la ligne médiane, un peu en arrière de la région frontale, un peu en avant de la ligne bi-auriculaire. On a vu que pour décrire cette douleur elle employait une expression qui chez elle ne restait pas une pure métaphore, mais qui se transformait en idée fixe: elle prétendait avoir une bête dans la tète tpii lui rongeait le cerveau. Cette douleur à ce siège spécial et avec cett<' forme semble avoir des rapports étroits avec cette maladie de l'aboulie et des idées fixes, car je l'ai observé constainineiil chez les malades du même genre. Plusieurs d'entre elles, comme Justine et Maria dont il sera question plus tard, emplovaient les mêmes ex[)ressi()iis ])oiir la décrire et se plaignaient aussi de la hèle diuis la tête. Cette douleur est évidemment un trouble de la sensibilité cérébrale. Mais comment prouver que ce trouble d'une sensibilité si mal connue est le point de départ de tous les autres phénomènes cérébraux et comment démontrer qu'il n'est pas tout simplement la conséquence d'une altération réelle du cerveau lui-même et eu particulier des lobes frontaux sous-jacents, altération (jui déterminera les autres troubles et(pii amènera incidemment une doideur cérél)rale, comme il arrive dans tout organe (jui fonctionne mal. En un mot, si cette malade présente des anesihésies, elles sont bien iiiiiiimes et elles sont inacces-
LES PERCEPTIONS iô
siblos à nos mesures cliniques. C'est pourquoi j'hésite à expliquer les troubles qu'elle présente par des altérations de la sensibilité, comme je l'ai fait autrefois dans mon livre sur l'automatisme psychologique quand j'ai rapporté les amnésies et les paralysies à des anesthésies '.
Je suis donc conduit à chercher ailleurs une explication : cette recherche est d'autant plus nécessaire que le cas de Marcelle est loin d'être isolé. On a bien fréquemment remarqué que ces malades abouliques, douteurs, sont loin de présenter toujours des anesthésies suffisantes pour expliquer leurs affections; ils vous disent qu'ils entendent au travers d'un mur, ([u'ils voient au travers d'un nuage et l'on trouve bien souvent leur acuité auditive, leur acuité visuelle absolument normale. Il est nécessaire de faire sur ces malades d'autres études. L'activité mentale a son point de départ dans les sensations mais elle ne s'arrête pas aux sensations. Pour que l'homme pense et agisse, pour qu'il se souvienne, pour ([uil ait la perception de sa propre personnalité et celle du monde extérieur, il ne lui suffit pas d'éprouver et de conserver des sensations isolées, il faut encore qu'il associe, qu'il combine ces sensations qui lui sont données comme des matériaux à mettre en œuvre. Il y a dans l'esprit d'autres fonctions que la sensibilité pure et simple. Il y a dans l'écorce cérébrale des centres d'association comme des centres sensoriels et dans les centres sensoriels eux-mêmes il doit se faire une élaboration des sensations qui ne restent pas isolées. C'est cette puissance de combinaison et de construction qu'il faut chercher à étudier dans la pensée de Marcelle en examinant av(^c plus de soin les troubles de la perception qu'elle présente.
Ce phénomène peut en effet être facilement étudié chez Marcelle. Comme elle est très malade, elle ne présente jamais les symptômes à demi; elle les pousse bientôt à leur plus grande exagération et les présente d'une manière bien plus nette. Un jour, les parents de Marcelle étant venus la voir, on crut lui faire plai-
1. « Ici encore, disais-je autrefois, disparition de la sensibilité, disparition du souvenir, persistance ou retour de la sensibilité, persistance ou retour du souvenir. L'activité sensorielle forme la base de la pensée, quand on l'éteint, la pensée disparait ou s'endort. » Automatisme psychologique, 1889, p. 102. « Il n'y a jamais d'anesthcsie ou d'amnésie sans une suppression ou une modification du mouvement correspondante. )) (^Ihid., p. 364.)
'.Il I \ CVS ifMsdi iii: i:t diukks fi\i:s
sir (Ml lui iloiiiKiiil l:i pcnuission de sortir du scivico et {relier se proiiKMici' (l;iiis le |t;ii(' de l;i Siilprlricrc. Il lallul :ui boni de peu de l(ni|is l:i ranieiu'i' il cause truii accident singulier. Une fois en dtliois lies bàtinienls (|u'elle connaissait, elle se mit à regarder de tous côtés d un air cU'ai-é, demandant : « Oîisuis-je? qu'est-ce (|ue cela.' ([ui est lii .' » Mlle ne voulait plus avancer et cherchait j)ar terre si le sol était solide ou non; elle ne reconnaissait plus aucun ol)ict, pas méiue un arbre ou un banc, et finit par dire (pi (die lie v()\ait plus clair. Une fois de retour dans la salle accouluinée, elle se lemit peu à peu et reconnut les objets. Son doute sur la perception externe était devenu une absence de perception externe. Dans une autre circonstance, Marcelle étant fort niahule et en proie à des idées délirantes, nous a montré un trouble analogue, non plus dans la perception des images visuelles, mais dans la perception des sensations auditives. Elle paraissait écouter ce (ju'on lui disait, mais au lieu de dire, selon son ordinaire, c\u' elle ne potti^a il pas croire, elle se mettait à rire et lépétait : « Quesl-ce que vous dites? Mais je ne vous comprends pas. » Elle ne pouvait plus comprendre une seule parole. Ces derniers faits sont d'autant plus intéressants que l'on peut les reproduire expérimentalement. Si on lui présente des objets : un livre, un couteau, et en lui demandant ce que c'est, elle ne peut, dans certains jours, affirmer leur nature avec conviction : (( Je crois que c'est un livre, mais je puis me tromper...; voyons, dites vous-même, est-ce un livre? » Chez une autre malade du service, une mélancolique assez ])izarre, E., ce symptôme est constant. Ouand on lui montre un objet, elle dit : a C'est un lit, je crois; c'est une main, il me semble, m Elle n'est jamais sûre de ce (ju'elle voit. Mais chez Marcelle, le phénomène va plus loin, car on peut également reproduire, non pas le doute, mais l'absence de perception. On réussit très bien et presque toujours à constater ce fait en la priant de lire quelques lignes imprimées. i\ est un spectacle curieux poui' un psychologue, que la façon dont Marcelle lit un journal. Je lui désigne un alinéa quo je la prie de lire. Elle obéit et semble lire tout bas : « C'est fait, dit-elle. — Bien, (ju avez-vous lu? de quoi s'agit-il ? — Tiens, je n'en sais rien, laissez-moi relire. » l'IUe relit tout bas. « Eh bien? » Elle reste étonnée : « Mais, dit-elle, je ne sais pas de quoi il s'agit, cela n'entre pas dans ma tète. — Eisez tout haut. » Elle lit tout haut et très coricctciiicnt, (pioiipic d'une \(>ix nioiioloiu», mais
LES I>EUCE1>T10NS 47
quand elle a fini, le résultat est le même : elle n'a rien compris. Elle lit du français comme elle lirait une langue étrangère; elle prononce les mots, elle comprend à la rigueur chacun d'eux isolément, mais n'entend absolument rien au sens du paragraphe. Les sensations ne lui manquent pourtant pas, puisqu'elle lit correctement à haute voix. Est-ce encore une insullîsance de la mémoire? Pas davantage. Il m'est arrivé une fois, immédiatement après la lecture à haute voix, de lui demander les mots qui étaient contenus dans ces deux lignes. Elle a pu les réciter presque tous, mais sans comprendre la phrase. Cette récitation des mots ne se fait pas dans Tordre de la lecture, mais semble se faire suivant l'oidre des associations banales. Elle récite ensemble les mots de même consonance ou de même nature. Un jour, elle lisait un petit alinéa sur un incendie qui contenait plusieurs chiffres, la date, le nombre des maisons brûlées, le nombre des victimes. Elle me récita à la suite et sans erreur tous les chiffres contenus dans l'alinéa, mais sans comprendre ce qu'ils signifiaient. On voit ([ue cette altération intellectuelle ne porte ni sur la sensation, ni sur la mémoire, ni sur l'association des idées entendue dans le sens vulgaire.
En cherchant à varier le phénomène, je lui donnai à lire des choses de plus en plus simples, des simples phrases de quelques mots; elle arrivait alors quelquefois h les comprendre, mais retombait dans les doutes ordinaires: « Est-ce cela?... c'est cela si vous voulez. » La complexité des sensations à comprendre joue donc ici un rôle. Mais la condition principale est ailleurs. Je lui avais lait lire un alinéa de journal annonçant le mariage d'un personnage très connu et décrivant la cérémonie. Après la lecture faite à haute voix, je m'étais efforcé de lui faire comprendre de ([uoi il s'agissait. Comme elle comprend mieux la parole, surtout la mienne, elle avait fini par saisir. Le lendemain, je lui fis lire d'abord un autre alinéa; elle n'y comprit rien, puis, sans la prévenir, je lui remis sous les yeux le paragraphe expliqué et compris la veille. Elle le lut tout haut et s'écria toute fière : « Ah, mais c'est le mariage de M. X., et la cérémonie à l'église... Vous voyez comme je comprends maintenant. » Je pus répéter cette petite expérience pendant plusieurs jours : un article quelconque n'était jamais compris, fùt-il de deux lignes, mais quand elle lisait son article, elle triomphait, sans se douter elle-même île la véi'itable raison pour laquelle elle le comprenait si bien.
48 IN (:\S IV.MtOLI.IK II DIDKllS FIXES
Ci'llf liiison, on la bien vu, ('«'lall que rarticlc avait déjà été tompiis une luis, et les autres ailielcs n'étaient pas compris parce (juils étaient nouveaux. Il faut, pour comprendre ce qu'on lit, faire dans son esprit la synthèse des dilïerentes sensations visuelles, et (piaïul il s'agit d'un livre nouveau, c'est évidemment une svntlièse nouvelle. Les expériences nous montrent que si la complexité de la synthèse intervient bien un peu pour troubler l'esprit de Marcelle, c'est surtout la nouveauté de la synthèse qui supprime totalement la perception. Quand cette synthèse a été une fois faite par un procédé quelconque, elle se répète ensuite automati(piemenl. Les éléments n'ont plus besoin d'être liés, ils le sont (Icjii; il ne s'a<>it |)his d'une synthèse, mais d'une association d'idées, et Marcelle la fait fort bien sans hésitation et sans doute. Nous avons déjà insisté plusieurs fois sur la distinction, capitale à notre avis, de ces deux opérations : l'observation présente la justifie encore, en nous montrant que l'un de ces phénomènes peut être conservé, tandis que l'autre disparaît.
Les observations précédentes s'éclairent par cette remarque; nous comprenons pourquoi Marcelle sait bien où elle est et n'a même pas de doute sur la réalité des objets quand elle est dans l'infirmerie; pourquoi elle doute quand elle va au concert dans une salle du même service, et pourquoi elle ne comprend absolument plus rien, ([uand elle va dans le parc. Beaucoup d'observateurs ont signalé dans la folie du doute cette singulière manière de percevoir les choses : « Elle assure, dit l'un d'eux, qu'elle se trouve dans l'état d'une personne qui n'est ni morte ni vivante, qui vivrait dans un sommeil continuel, et à qui les objets apparaissent comme enveloppés d'un nuage ; à qui les personnes semblent se mouvoir comme des ()mbres, et les paroles venir d'un monde lointain' «. M. Ribot, qui cite ces paroles, expli([ue cet état par un trouble dans les émotions; nous croyons avoir montré, en considérant des degrés plus forts et plus nets, de la même maladie, qu'il s'agit d'une altération delà perception soit personnelle, soit extérieure, et que cette altération est due surtout à une incapacité de synthétiser les impressions nouvelles, rpi elles viennent du dedans ou du dehors.
La conclusion précédente nous en rappelle de suite une autre tout à fait send)lable à laquelle nous étions parvenu au début de
1. HilK.I. Maladiv.s rie la volonté, 188;}, 51. Paris, V. Alcan.
LES PEUCEPTIOiNS 49
notre étude, quand nous analysions non pas les idées, mais les mouvements de Marcelle. L'étude de Tintelligence nous amène à la même conclusion que l'étude des mouvements; l'une vérifie l'autre. J'ai montré ailleurs que la perturbation des sentiments et des émotions, quand elle est manifeste, est également du même genre. Aussi sommes-nous disposé à croire que c'est bien là le trouble psychologique principal de notre malade, et qu'il doit être possible de rattacher à ce lait capital tous les autres symptômes.
La synthèse doit vérifier l'analyse, et nous devrions maintenant prendre pour point de départ le trouble psychologique le plus profond auquel nous soyons parvenu, et montrer comment il amène à sa suite tous les phénomènes caractéristiques du délire du doute, de l'aboulie, des obsessions, etc. Mais notre intention n'étant pas de faire une étude aussi générale, il nous suflîra de montrer comment cette notion principale, cette idée directrice permet de comprendre les symptômes, au premier abord si complexes, présentés par notre malade.
Dans mes anciennes études sur les hystériques publiées par la Rei^ne philosopliique en 1887-89 et dans mon livre sur VAutomatistne psychologique, 1889, j'avais montré que par différents procédés et en particulier en excitant et en dirigeant l'attention on pouvait rendre pour un certain temps aux malades anesthésiques toutes leurs sensibilités etj'avais étudié les consé([uences curieuses de ce retour des sensations conscientes pour la mémoire, le mouvement, etc. J'ai cherché si l'on ne pouvait pas faire sur Marcelle ([uelque chose de semblable, non lui rendre les sensations qu'elle avait conservées, mais augmenter momentanément, d'une façon notable, sa force de pensée, cette activité psychique, quelle qu'elle soit, qui nous permet de synthétiser et de comprendre les phénomènes élémentaires chez ce sujet. J'ai observé que pour arriver à ce résultat il suffisait de l'endormir profondément jusqu'à certain point que je reconnaissais en pratique à des débuts de contracture des membres, puis de la laisser bien tranquille pendant une demi-heure ou mieux une heure, en se gardant de lui adresser la parole. Il suffisait de la réveiller ensuite avec les précautions ordinaires. Je n'étudie pas ici les effets si curieux du sommeil prolongé chez ces malades, que j'ai déjà souvent signalés, je me contente de noter les modifications psychologi(jues qu'il détermine chez cette aboulique. Au réveil, elle était transfigurée ; la figure ouverte et
50 IN CAS DMÇori.IE V.T D'IDKES FIXF.S
iiitellifonte, les voux mobiles et eapnhles do lixcr les personnes, les inouvenienls rapides, tout m'annoneait la modification cherchée. Marcelle elle-même constatait fort l)ien cet étal et l'appelait an instant clair; c'était une sorte de rémission dans la maladie, un moment pendant lecpiel le cerveau en quelque sorte reposé reprenait ses fonctions ordinaires. Ce phénomène curieux joue dans la malailic un rôle assez important, je l'ai retrouvé dans diverses circonstances ;i un degré plus ou moins net et surtout avec une iluréc plus ou moins grande chez tous les abouliques. Il correspond à l"«'tat (pic j'ai décrit sous le nom de « somnambulisme complet » chez les liysléri(|ues, état pendant lequel les malades reprennent momentanément toutes leurs sensibilités, leurs mémoires et leurs mouvements. Cet état n'est en réalité comme je l'ai répété stins cesse' ([u'une réapparition momentanée de l'état de veille normale du sujet, état qui prend l'apparence d'un somnambulisme « à cause des chutes, des retours à l'état d'anesthésie ■ M. Ces instants clairs, chez Marcelle étaient assez courts, et ie n'ai jamais pu les prolonger au delà de quelques heures. Mais s'ils n'olTraient pas ici de grands avantages pour le traitement de la malade, ils présentaient un grand intérêt pour l'étude, en nous permettant d'examiner, à quelques heures de distance, le même sujet tantôt malade, tantôt momentanément guéri.
Pendant ces instants clairs, la sensation en elle-même n'était pas modifiée, elle restait normale comme auparavant, mais la perception extérieure paraissait complètement transformée. Cette personne, qui ne faisait attention à rien, et comprenait à peine l'endroit où elle se trouvait, changeait brusquement de caractère, examinait tout nettement ; bien plus, ce qui est extraordinaire chez elle, donnait des mar([ues d'une grande curiosité : « Tiens, il y a une armoire ici, laissez-moi voir ce qu'il y a dedans... Tiens, vous avez là un cordon de sonnette... » Dans une chambre où elle était venue cent fois sans rien voir, elle faisait une quantité de belles découvertes. Inutile d'ajoutei' qu'elle reconnaissait sans hésitation ni doute, les objets que je lui présentais, et qu'elle comprenait à peu près ce qu'elle lisait pourvu que ce ne fût pas trop compliqué. En un mot, nous voyons qu'elle arrivait à former dans son esprit
1. Atitonuitismc p.sychologifjue. 1889, p. 114, 121, 126, 134, 178, etc.
2. Accidents meiitciux des hystériques, 1893, p. "226. Paris, RueiV.
les synthèses nouvelles nécessaires pour percevoir les objets encore inconnus. Eh bien, en même temps que la perception extérieure, nous voyons toutes les autres facultés réapparaître, et tous les symptômes morbides s'atténuer ou disparaître.
La perception interne ou personnelle, l'idée qu'elle a de sa propre personnalité redevient normale. Elle se reconnaît ellemême, avoue être INIarcelle et non une autre ; elle rattache en un mot les sensations actuelles qu'elle a de son corps, la notion de sa situation présente, etc., aux souvenirs qu'elle a gardés de sa jeunesse. La perception personnelle, en un mot, se comporte comme la perception externe.
Cette modification va avoir un résultat plus inattendu : c'est qu'elle va rétablir la mémoire ou la faculté d'acquérir des souvenirs nouveaux. La mémoire des jours précédents n'est pas restaurée chez elle dans les instants clairs; il semble que ces souvenirs, n'ayant pas été acquis, ne paissent pas être retrouvés, même par un esprit pins valide; il y a sur ce point des différences suivant les sujets, on les verra dans l'un des chapitres suivants sur \ amnésie continue. Mais les souvenirs acquis pendant ces instants clairs, vont avoir la vertu de se conserver. Un exemple rendra notre remarque plus nette. Pendant un de ces moments, au réveil du somnambulisme, Marcelle remarque sur la table des morceaux de métal, fragments d'un appareil électrique démonté. Elle s'inquiète de ces morceaux de cuivre et n'est satisfaite que lorsque je lui ai expliqué leur usage. Peu de temps après, elle retombe dans cet état morne qui lui est habituel. Huit jours et même quinze jours plus tard, je n'avais qu'à lui demander ce qu'elle avait vu avec moi dans le cabinet, pour qu'elle me décrivît exactement les fragments de l'appareil électrique. Au contraire, tous les événements survenus dans l'intervalle, fussent-ils frappants, comme une visite de ses parents, ou tout à fait récents comme les faits de la matinée, étaient absolument oubliés. C'est donc bien ici l'altération de la perception qui est la cause du définit de mémoire ultérieure. Et d'ailleurs, nous avons tenu à vérifier le fait par l'observation, mais on aurait pu le prévoir par le raisonnement. La mémoire n'est pas uniquement la conservation et la reproduction des images, elle est surtout la conservation d'un ordre, d'un groupement de ces images, en un mot elle n'est que la conservation d'une synthèse faite autrefois; il est clair que la mémoire n'existera pas quand la synthèse n'a pas été formée ou bien quand elle est faite à demi, et reste instable
52 UN CVS D'AHULl.IE KT D'IDI'.ES l'IXFS
et frao-lle. I.a iiuMiioirc est une fonction corporelle, les souvenirs sont en (|uel([uc sorte entrés dans Torganisme, sans aucun cloute, mais encore faut-il qu'ils aient été organisés. Fonder des souvenirs, créer des habitudes, construire l'organisme, sont des phénomènes du nièmc genre; ce sont des prérogatives de l'activité mentale et vitale.
Oïl prévoit maintenant que dans ces instants clairs, les mouvements vont suivre le progrès général et que l'aboulie va disparaître. Si Marcelle a réussi à lire deux lignes ([u'elle ne connaissait pas, et si elle les a bien comprises, il est inutile de vérifier l'état de ses mouvements ; je puis garantir d'avance qu'ils sont corrects et qu'elle prend sans hésitation un objet nouveau. En effet, j'ai toujours vu ces deux phénomènes être parallèles; et peu à peu, en examinant cette malade, j'en suis arrivé à rapprocher ces deux choses en apparence différentes. La perception extérieure -et la volition des mouvements ne sont au fond qu'une seule et même chose, une opération mentale uni(|ue. Dans les deux cas, des éléments psychologiques sont fournis : des sensations visuelles d'un coté, des images kinesthésiques de l'autre ; dans les deux cas, il est nécessaire de les synthétiser et de les mettre en relation avec l'ensemble des autres idées déjà acquises. L'opération reste du même genre. Sans doute certaines personnes peuvent éprouver plus de peine à opérer sur tels ou tels groupes de sensations ou d'images. J'avais remarqué au début de mes études que Marcelle remuait plus mal (juand elle avait les yeux fermés et dirigeait mieux ses mouvements si elle regardait ses membres, et j'avais cru d'abord à une altération du sens musculaire, à une maladie portant simplement sur les images kinesthétiques, analogue au syndrome de Lasègue. En réalité, il n'y a là qu'une question de degré : Marcelle synthétise en général assez bien les impressions auditives; il faut qu'elle soit bien malade pour ne pas comprendre ce qu'on lui dit, mais cela arrive quelquefois ; elle synthétise plus mal les sensations visuelles et arrive rarement à comprendre la lecture ; enfin elle synthétise plus mal encore les images kinesthésiques qui, chez elle, président particulièrement aux mouvements, aussi le trouble de ses mouvements volontaires est-il le plus apparent. Cette distinction pourra être importante chez d'autres malades, quand le délire du doute portera particulièrement sur tel ou tel élément; mais chez Marcelle, elle n'est que secondaire. Dans les mouvements comme dans les perceptions, le trouble est le
même, il porte sur les synthèses nouvelles et non sur la conservation des synthèses anciennes.
Cette conservation des groupements anciens une fois constitués, une fois organisés, nous explique le dernier symptôme de notre malade, les idées fixes et les obsessions. Ces phénomènes comme les précédents varient avec les perceptions et disparaissent complètement dans les instants clairs. La force de ces idées fixes vient précisément de la faiblesse des idées nouvelles acquises à chaque moment; c'est par nos pensées actuelles que nous résistons h la marée montante de nos souvenirs. Supprimez ce « réducteur antagoniste )) et nos souvenirs anciens vont se reproduire, se combiner de mille manières, d'une Aiçon facile, automatique et irrésistible. Les souvenirs, les répétitions de mots, les rêveries sont tout près de notre conscience, il suffit d'un instant de distraction pour qu'ils affleurent, il suffit d'un moment de sommeil pour qu'ils se répandent sur tout l'esprit pendant les rêves et les cauchemars. Eh bien, l'esprit de Marcelle dort presque toujours, il en arrive tout au plus à cette période du demi-réveil pendant laquelle on remue mal et on perçoit vaguement. Il est tout naturel qu'elle ait des rêves et des cauchemars, et que ces phénomènes suivent chez elle les lois régulières de l'automatisme dont la suggestion nous a fourni des exemples. 11 lui suffît de se réveiller un moment, de reprendre la claire perception des choses nouvelles et de ses propres changements pour voir s'évanouir tous ces fantômes'.
Tout se tient donc dans cette maladie, car tout est lésé de la même manière; cette pensée de M. .1. Falret sur la folie raisonnante se trouve justifiée : « Dans cette folie, l'observation clinique montre qu'il y a bien prédominance de l'action des facultés morales ou instinctives, mais non absence complète des troubles de l'intelligence" » ; et nous pouvons dire avec le même auteur qu'il n'y a pas de monomanie sans une altération de l'esprit tout entier.
Quant à la nature même de cette altération générale de la pensée,
1. Cette comparaison de l'état de ces malades avec un état de sommeil perpctucl que je répétais à propos de Marcelle en 1891 (^Revue philosopliique, 1891, I, p. 394) et que j'avais déjà proposée souvent ne doit pas être entendue d'une manière littérale. Ces malades qui en général n ont la nuit qu un sommeil fort anormal, ne sont pas non plus pendant la journée dans un état de sommeil véritable. Leur cerveau présente un état d'engourdissement pathologique qui ne doit probablement pas être confondu avec ce que nous appelons le sommeil chez l'homme normal.
2. J. Falret, Études cliriif/ues sur les maladies mentales, 1890, p. 477.
:,'i UN C\S D'MIOLLIF. F.T D'IDKES FIXES
nous n'avons pas la pi(''lention de la décrire après avoir analysé un seul sujet; nous ne pouvons que remarquer cà et là quelques faits (Hii, plus tard, se ratlaclicront [)eul-ètre à d'autres. On vient de voir (jue cet étal dcspril n'est pas sans ressemblance avec un état de somnolence et de sommeil; ce n'est là ([uune comparaison inslrut livc et non une interprétation. Cette faiblesse de la ])enséc a aussi quelque rapport avec la fatigue, comme la remar([ué M. Féré, ou du moins elle s'exagère par le plus petit travail de l'esprit. Je me souviens en particulier d'un fait qui me frappa. Marcelle venait de se réveiller du somnambulisme et jouissait pleinement d'un de ses instants clairs. L'état moral était remarquablement bon et devait, d'après les observations précédentes, conserver ces ([ualités au moins une demi-journée. Mallieureuseinent Marcelle, avec cette curiosité bizarre ([ui ne survenait qu'à ce moment, se mit à regarder les papiers qui étaient sur la table. Elle vit des feuilles sur lesquelles j'avais dessiné des cbamps visuels, et elle exprima le désir de savoir ce que signifiaient tous ces petits ronds. Je me laissai entraîner, pour voir comment une personne de ce genre écouterait une explication scientifique, à lui dire le plus simplement possible ce que c'était qu'un champ visuel. A ma grande surprise, elle comprit fort bien et se mit à faire des remarques assez justes sur les dessins qu'elle voyait. Tout cela était trop beau pour elle, elle s'arrêta au milieu d'une phrase, fixa les veux au sol et entra dans une grande crise de nuage qui dura jusqu'au lendemain. Un peu de fatigue mentale avait détruit en un instant tout le progrès si péniblement obtenu.
On peut aussi rapprocher de cet état mental quelques modifications de la santé physique. L'analyse des urines nous donne quelques indications à recueillir: ^L Bourguignon, interne en pharmacie, avec une obligeance dont je le remercie, a bien voulu faire cette analyse pendant six jours consécutifs et a constaté une certaine diminution de tous les éléments :
Moyenne de G analyses d'urine, par 24 heures, le poids de la malade est de 70"'-', 500.
Volume 712
Un'c 20,97
Phosphates (en PhO-') 1.927
Ua|)|)orl entre les nhosphules Icrn-iiv et alcalins. -1—
HùsMu fixe 6i,29 pour 1000.
On remarque également des troublos de la circulation sanguine: les mains sont fréquemment froides et gonflées, les pieds ont un véritable œdème, ils sont gonflés, rouges et cependant froids. Cela rappelle un peu les caractères de l'œdème bleu des hystériques. Une maladie bizarre des ongles des orteils doit se rattacher éo-alement à des troubles de nutrition : ils tombent en poussière et ne sont plus constitués que par une petite plaque blanchâtre qui s'écaille. Les digestions sont fréquemment pénibles, bien que la malade mange fort peu: le sommeil enfin est très diminué. Chose curieuse, le sommeil de Marcelle se comporte de la même manière que ses mouvements et ses pensées. Elle dort très facilement du sommeil suggéré, mais n'arrive pas h s'endormir volontairement \ de là peut-être l'efficacité du sommeil artificiellement provoqué. En un mot, sans entrer dans ces études, il y a diminution de la vitalité en même temps que diminution de l'activité mentale".
La volonté comme puissance de svnthèse mentale semble correspondre à ce que, faute de mieux, nous appelons la vie, cette puissance de construction et d'accroissement du corps. Il doit exister dans le cerveau, peut-être dans les centres d'association de Flechsig, peut-être dans la couche des fibres tangentielles de l'écorce, des régions qui sont en accroissement, en construction continuelle pendant toute la vie et un arrêt de cette construction, de cette évolution des prolongements des neurones doit correspondre aux phénomènes que nous avons constatés dans l'aboulie.
De cette description des troubles physiologiques et psychologiques, retenons seulement une chose : on constate dans l'intelligence un trouble analogue à celui qui a été observé dans les mouvements : la mémoire et la perception tant externe qu'interne sont altérées chez une aboulique. Voici qui justifierait l'opinion des psychologues qui prétendent que la volonté joue un rôle dans l'intelligence. Cela prouve plutôt, à notre avis, que la volonté, considérée comme faculté de mettre en mouvement les membres,
1. Voir à ce propos les remarques sur l'Aboulie du sommeil : Stigmates mentaux des hystériques, 1892, p. 127.
2. D'autres malades du même genre, que je ne puis étudier ici, m ont présenté des modifications beaucoup plus graves de la nutrition. J'ai constaté en particulier sur un sujet étudié avec M. Cb. Richet non seulement une réduction énorme des éléments de l'urine, mais un cbangemcnt considérable des phénomènes chimiques de la respiration.
:iti UN CAS IVABOULIF. FT IVIDKKS FIXFS
et rintcUiutMice, ('(nisidt'rt'o coinnio rélaboration des sensations cl des iinanes, renliMinenl des éléments communs. Ces éléments communs ne peuvent j)as être altérés sans troubler les deux fonctions: la volonté et rintelligence. Ce\ élément commun est ici rélal)oration, la svnthèsedes éléments psychologiques faite à cha(jue moment de la vie d'une manière nouvelle; c'est l'adaptation de l'être au milieu, aux circonstances. C'est là ce qui, dans un esprit normal, forme les perceptions des objets nouveaux, permet de comprendre les modifications nouvelles de la personnalité, fonde pour l'avenir des associations d'idées et des souvenirs, et enfin dispose les mouvements d'une manière nouvelle de manière à produire des actions qui n'avaient pas encore été faites exactement de la même manière. Que cette activité qui semble capitale soit altérée, et nous avons les modifications intellectuelles et volontaires que nous venons d'étudier. La maladie mentale a mis en évidence un caractère psychologique, une activité dont nous n'aurions peut-être pas soupçonné l'importance.