TRAITEMENT ET ÉVOLUTION DE LA M\LAD1E
passé, elle put dire d'elle-même : « C'est une peur qui ma rendue malade, on m'a annoncé une mauvaise nouvelle. » En quelques jours, elle retrouva le souvenir des mois de juillet, août et septembre, c'est-à-dire des périodes les plus anciennes sur lesquelles s'étendait ramnésie.
Je signale, à ce propos, un fait phvsiologique qu'il est inutile de cherchei- h expliquer par des hvpothèses aventureuses. Le retour des souvenirs, l'opération, quelle qu'elle fût, par laquelle la personnalité rentrait en possession de ces souvenirs si longtemps oubliés s'accompagnait de violentes douleurs de tète. J'ai vu M""*^ D. crier de douleur, éprouver des vertiges à ne plus pouvoir se tenir debout et même délirer quand elle rentrait en possession d'un groupe important de souvenirs. Ces symptômes s'atténuaient et disparaissaient quand les souvenirs étaient définitivement acquis. Cette douleur dajis hi tête n'est pas une douleur superficielle dépendant d'une li\peresthésie du cuir clievelu, c'est une sensation de douleur profonde. Ce phénomène sans être absolument général, est fréquent chez les hystériques; je l'ai constaté au début des attaques, à la fin des somnambulismes provoqués, au moment où j'excitais les malades h retrouver la sensibilité ou le mouvement d'une partie importante du corps, en un mot toutes les fois que se produisait une grande modification de leur état psychologique. Quand la modification est devenue habituelle, chez un sujet fréquemnK'ut mis en somnambulisme, par exemple, cette douleur ne se produit plus. Elle paraît accompagner les modifications psychologiques considérables et inattendues. La place de cette douleur m'a semblé peu variable : les sujets désignent d'ordinaire la partie supérieure du front ou le vertex, plus rarement une partie plus reculée sur la ligne médiane. Il faut se défier de la suggestion involontaire, quand on interroge les sujets sur cette douleur, car ils arrivent très vite par une sorte de dressage à la localiser au gré de l'opérateur en des points variés. Cette douleur doit évidemment correspondre à un certain travail cérébral, à une modification de la circulation dans le cerveau ou dans les méninges, h un changement de pression du liquide céphalo-rachidien ou à quelque changement inconnu de l'état des cellules. 11 faudrait être bien hardi pour préciser davantage.
Les mêmes essais furent naturellement continués, je cherchai à diminuer encore l'idée fixe, je fus forcé de lutter contre une idée fixe nouvelle, étroitement liée d'ailleurs à la précédente, qui
4',;^ l.'WINKSIK CONTINLR
s"t't;iit (li'j;! m;iiiiri>slr<> |)(mu1;iiiI l;i j^riiiidc crise clt'liiaiilc du début l't qui avilit cusuitc pcisistc ;i létat subconscient sans qu'on la connût , colle du suicide. Cette idée, comme cela arrive souvent, avait orandi énormément depuis la disparition de l'idée fixe principale; elle était devenue impulsive toul en restant subconsciente et provo([uait souvent le jour et surtout la nuit des actes dont la malade ne se rendait pas compte, mais qui n'en étaient pas moins dangereux. M'"* D. n'a point eu des idées fixes nombreuses comme Marcelle, elle n'a jamais eu ([ue ces deux idées liées ensem ble
FiG. 20. — Ueprosentalion graphique de l'état de la mémoire personaelle de M'"° D.
pcndaol 'i années.
l'imaf^e de la mort de son mari et l'impulsion au suicide par désespoir. Mais, je ne veux pas insister maintenant sur cette question des idées fixes et sur ces problèmes de thérapeutique ; je signale seulement en quebjues mois de quelle manière se fit. le retour fjraduel des s()u\ eiiiis.
IRMTEMENT ET ÉVOLUTION DE LA ^L\LAD1E ll'.i
La mémoire fit des progrès pour ainsi dire dans les deux sens, aux deux extrémités : les souvenirs du présent persistèrent plus lonotcmps et les souvenirs du passé réapparurent. Etudions d'abord le second point, le plus simple. Les soin>eniis qui réapparurent les premiers furent toujours les plus anciens. M'"" D. retrouva d'abord la mémoire de la fin de juillet 1891, puis les souvenirs du mois d'août et de l'événement qui l'avait tant bouleversée, du mois de septembre, de son voyage, de la morsure du chien enragé, des cautérisations, de l'institut Pasteur, de l'entrée à la Salpètrière en novembre, etc. Cette marche du retour des souvenirs est bien nette et tout h fait importante: c'est une nouvelle confirmation de la loi de Ribot, de la loi de régression \ Cet ordre dans la réapparition des souvenirs se marque fort bien dans la figure 20 qui représente l'évolution de la mémoire de M'"'' D. pendant 4 ans. Cette figure, qui me semble intéressante, représente assez bien toutes les modifications singulières qui surviennent dans la construction de la personnalité, considérée uniquement dans cette étude au point de vue de la mémoire. Si on admet comme toujours que le triangle inférieur qui est strié transversalement représente la personnalité en voie d'accroissement, ou voit bien ici les régressions, les temps d'arrêt complet, les progressions rapides ou lentes qui ont eu lieu pendant cette longue période de quatre années. Mais j'insiste surtout en ce moment sur la réapparition des souvenirs et sur l'ordie de cette réapparition. Dans cotte figure, en effet, on voit, entre les points A et B qui correspondent au mois de mai 1892, diminuer rapidement la bande noire ([ui représente l'amnésie et cette diminution commence par la partie inférieure qui correspond aux souvenirs les plus anciens.
Cette restauration des souvenirs anciens ne fut pas immédiatement définitive. Ils étaient exprimés d'abord avec une hésitation et un doute bien caractéristiques: ici encore on voit, comme dans l'observation précédente de Marcelle le rapport entre le doute et l'amnésie. En outre, à la plus légère émotion, la malade sent une vive souffrance, commeun coupdans la tète, comme si des éléments se désunissaient de nouveau, pourrait-on dire si l'on ne voulait éviter les hypothèses, et une nouvelle amnésie est manifeste. Cette amnésie conunence toujours par enlever le souvenir des événements les plus récents, comme on le voit par les bandes noires C D E qui
1. Ribot, Les maladies de la mémoire, 1883, p. 91-95. t)aris, F. Alcan.
150 I.WIM'SIE CONTINUE
clescciulciit |)liis ou moins b;is (>t enlèvent pins on moins des sonvenirs nonvcllemeiit ;uM[nis. (]e rôle de V ùn\oiu)n c[m drsorgdnise /es si/n(/i('.s<'s Dientdles est ici encore bien caracléristiqne.
Chez M""' D. on voil que les émotions les plus violentes, celles qui désorrranisent la mémoire acquise et ramènent le plus gravement l'amnésie, se reproduisent périodiquement au mois d'août de cha([ue année. Il est facile de comprendre de quoi il s'agit, l'anniversaire néfaste du 28 août ramenait les idées fixes et les émotions svstématiques que j'avais en tant de peine ii diminuer. Au mois d'août 1893, en particulier, sans (jue j'en sache la raison, cet anniversaire détermina pendant six semaines un bouleversement terrible de l'esprit et du corps. La malade continuellement obsédée devint complètement délirante, elle bavardait d'une manière incohérente, et cherchait sans cesse à se frapper et à se tuer elle-même. Pendant les courts instants où on pouvait l'interroger, on remarquait que lanmésie avait remonté jusqu'en décembre 1892, peu de temps api'ès son entrée à la Salpètrière.
Pendant cette période de déliie, l'amnésie était-elle absolue ? Il était plus dilïicile de le dire car pendant cette période il fut impossible de provoquer le sommeil hvpnotique, ni l'écriture automatique . Ce fait s'accorde avec une remarque que j'ai souvent faite, c'est que les symptômes hystériques exigent pour se manifester un certain équilibre au milieu du désordre de la pensée et disparaissent dans les délires graves. Mais cependant on pouvait remarquer dans la conduite de la malade certains actes irréfléchis qui prouvaient la permanence de ces souvenirs en apparence disparus. Ainsi elle détournait la lète et pleurait en passant près du lit où une jeune malade venait de mourir ([uinze jours auparavant. Un de ces faits particulièrement curieux fut le suivant : deux mois auparavant, dans une période de santé morale bien meilleure, au moment où elle avait une mémoire bien plus étendue, M""" D. avait perdu une bague à laquelle elle tenait beaucoup. Il fut impossible, soit pendant la veille, soit même pendant le somnambulisme provoqué, de lui faire retrouver l'endroit où elle avait déposé cette bagne, et il ne fut plus question de cet incident. Au milieu de son délire, deux mois plus tard, elle se mit tout d'un coup, sans aucune rais()n apparente, à parler de cette bague et déclara qu'elle l'avait retirée pour se laver les mains et déposée dans tel endroit : la bague s'y tiouvait efFectivement. Il est inutile de parler de lucidité, il s'agit d'un souvenir persistant qui n'avait pu être
TRAITEMENT ET ÉVOLUTION DE LA MALADIE i:.l
évoqué clans aucun des états précédents et qui reparaissait grâce au bouleversement du délire.
Ce délire fut également accompagné de troubles physiques graves, vomissements, état saburral, arrêt des règles qui ne recommencèrent que trois mois plus tard, contractures des muscles du tronc et surtout des muscles lombaires, ce qui s'accorde bien avec le caractère hystérique de toute cette maladie.
Ce délire a eu naturellement, à cause du trouble des perceptions, une conséquence grave pour la mémoire ultérieure: il détermina une amnésie localisée persistante, correspondant h la période qu'il avait occupée, août 1893, ligne FG de la figure 20, de même que la crise du début avait déterminé l'amnésie localisée III.
Après ces fâcheuses périodes, et sous l'influence du même traitement, la mémoire continua ses progrès et récupéra des souvenirs d'événements de plus en plus récents. Mais comme l'amnésie continue, avec une restriction que l'on verra tout à l'heure, continuait il supprimer la mémoire des faits actuels, il en résultait un fait bizarre : c'est que la mémoire tout en avançant ne parvenait jamais à être absolument complète. Il y avait toujours, quand on interrogeait la malade, une lacune portant sur les journées et les semaines immédiatement précédentes, tandis qu'elle se souvenait très bien de ce qui s'était passé un ou deux mois auparavant. A un certain moment, de février à avril 1894, en JK (fig. 20), cette lacune, ce retard de la mémoire était très petit, il ne dépassait pas trois semaines : le 30 avril la malade se souvenait fort bien de faits survenus le 4 et le 8 avril, mais ignorait tout à fait ce qu'elle avait bien pu faire ou voir le 15 ou le 20. Il est vrai que le 25 mai elle racontait très bien ces faits du 15 et du 20 avril mais en ayant oublié ceux du 30 avril ; en un mot, à quelque moment qu'on l'observât, (en dehors du sommeil et du somnambulisme bien entendu) elle avait une mémoire complète sauf pour les trois dernières semaines. C'est encore là une amnésie singulière dont la figure 20 rend bien compte, mais qu'il est difficile de décrire et de désigner. Elle diffère en effet de l'amnésie continue telle que nous la décrivions au début. l^]n effet, celle-ci efface définitivement tous les souvenirs récents et, c'est là son grand caractère psychologique, ne permet pas à la mémoire et par conséquent à la personnalité de s'accroître, on le voit bien dans la figure de L à A. La nouvelle forme d'amnésie enlève bien les souvenirs récents au fur et à mesure de leur production, mais ne les enlève pas définitivement, puis-