‹ Nérvoses et idées fixesChapitre 38 sur 326 · Noir 1 élude |)récéderite sur un cas d aboulie, cli. i · texte numérisé non relu

Noir 1 élude |)récéderite sur un cas d aboulie, cli. i

L'IDÉE DU CIIOLKliA 1.-.7

ce qui n'a jamais été nécessaire, nous l'avons engagée à venir nous voir réa'ulièrement dans les différents services où nous faisions nos études médicales. C'est ainsi que nous l'avons étudiée d'abord tous les huit jours, puis à des intervalles plus éloignés pendant trois ans. Son état mental, très grave au début, s'est peu à peu heureusement modifié et depuis plus d'un an il s'est rétabli, au moins autant que cela est possible. 11 nous semble que cette amélioratit)n est maintenant assez stable pour que nous puissions décrire l'état actuel de la malade et pour que nous considérions l'analyse de cette personne comme momentanément assez complète.

Quand Justine fut amenée par son mari à la Salpètrière en octobre 1890, elle se présentait de la manière suivante. C'est une lemme grande et forte, les cheveux épais et très noirs, les yeux de couleur très foncée, grands ouverts et hagards, avecles pupilles très inégales; les traits réguliers ne seraient pas déplaisants s'ils n'étaient troul)lés par des grimaces et des tics continuels; la face est alternativement très pâle, puis marbrée de plaques rouges ; les mains sont moites et tremblantes, la démarche est mal assurée. Dès que Ton veut examiner cette femme', elle cache sa figure dans ses mains et éclate en sanglots: « Oh! c'est horrible de vivre ainsi, j'ai peur, j'ai peur! — De quoi? — J'ai peur du choléra. » Ce mot résume toute lobservation : il s'aofit d'une malade obsédée par l'idée la plus banale, l'idée d'une maladie, l'idée du choléra. Précisément parce C|ue cette idée est relativement simple, il nous a semblé utile de l'analyser, de suivre son évolution et, s'il était possible, sa disparition. Quoique les antécédents personnels et héréditaires de Justine soient à notre avis fort intéressants, nous ne les exposerons pas au début de ce travail. Leur étude soulève des questions délicates (jui nous détourneraient de notre sujet principal, l'analyse d'une idée fixe. Nous les retrouverons plus tard quand nous chercherons à comprendre la nature et l'orio-iiie de cette maladie.

i. — L'idée du choléra.

Sans étudier pour le moment les divers accidents ([ui ont caractérisé la vie de notre malade, nous rappellerons brièvement les faits qui ont rapport à l'idée fixe actuelle. Justine, qui avait ton-

158 IIISTOIIU'. D'L'NF IDKF. FIXE

jouis ôtr extrènuMiioiit ('inotive, (H;iit dès s;i jeunesse très effrayée il la pensée de la mori . Celle préoeeupalion de la mort était due sans doute au métier qu'exerçait la mère de Justine. Celle-ci était garde-malade et elle avait souvent à garder et à ensevelir des morts ; quelquefois même elle se faisait aider par sa fille dans ses pénibles fonctions. Justine, âgée de dix-sept ans, fut très impressionnée par la vue de deux cadavres de cholériques. Elle lentra préoccupée et, quoiqu'elle ne se plaignît de rien, ne put s'empêcher pendant des années qui suivirent de penser très fréquemment à ces victimes du choléra. Cette pensée n'était pas continuelle, elle ne revenait que pendant les périodes de tristesse et de fatigue et restait encore vague et peu précise; « ce n'était qu'une idée », disait la malade dans un langage que nous comprendrons mieux tout à l'heure. Cependant cette jeune fille songeait à la mort, était envahie par la peur ; elle sentait une voix lui dire en dedans: « Donne-moi tonàme... )),et elle se surprenait à répondre tout haut: « Non, non ». L'idée prenait déjà un caractère émotionnant et pathologique.

L'année suivante, une fièvre typhoïde légère et peut-être un travail pénible et peu hygiénique dans une manufacture de tabac provoquèrent une aggravation considérable des préoccupations morbides. Plusieurs fois par jour, Justine pâlissait, avait des sueurs froides et des tremblements que l'on ne pouvait s'expliquer et qui étaient dus à la pensée de plus en plus émotionnante du choléra. Ces svmptêimes allèrent en s'aggravant et, vers l'âge de vingt-trois ans, apparaissent de violentes attaques de nerfs dont nous pourrons bientôt apprécier la nature. On espéra, suivant le préjugé populaire, arrêter tous ces accidents nerveux par le mariage : à vingt-huit ans, Justine épousa un excellent ouvrier qui se montra toujours vis-à-vis de sa femme extrêmement dévoué et même trop indulgent. Le mariage diminua d'abord les idées lugubres de la malade en donnant naissance à deux auties idées fixes qui firent diversion. Justine se crut enceinte et présenta pendant plusieurs mois toutes les apparences de la grossesse. Il fallut enfin se convaincre qu'il n'y avait là rien de réel, et Justine eut une autre idée fixe, la haine de son mari et la pensée du divorce. Elle courait chez les avoués et les avocats pour faire rompre son mariage et commettait mille excentricités. Mais ce n'était là qu'un incident de minime importance, l'idée du choléia reprit bientôt le dessus, grandissant toujours

L'IDÉE Dr CHOI.ÉRV \hU

et amenant des terreurs et des attaques de plus en plus fréquentes. On parvint cependant à soigner cette femme ciiez elle pendant bien des années. Mais récemment, à la suite d'une attaque d'influenza, les choses s'aggravèrent tellement que le mari se décida un peu tard à considérer Justine comme une aliénée et à la conduire à la Salpètrière.

La malade sans doute présente des troubles psychologiques très variés; elle est constamment dans sa chambre, ne fait aucun travail et passe sa vie à gémir ou à crier, elle ne parle de rien, comprend peu ou point ce qu'on lui dit, etc., etc., Mais tous ces troubles sont délicats à apprécier: nous les étudierons plus tard quand nous aurons compris le phénomène principal qui certainement domine tous les autres, l'idée du choléra.

Dès que nous interrogeons cette personne sur ce sujet délicat, elle se trouble, rougit et pâlit, se met à pleurer et ne répond que quelques mots: « J'en ai bien peur... et depuis longtemps...; je ne sais pas pourquoi..., je ne sais pas ce qui me tait peur... » Elle ne peut s'expliquer mieux, car aussitôt elle semble perdre conscience. Tous les membres tremblent, les dents claquent et se serrent, les bras font des o-estes de défense et de terreur et le corps se rejette en arrière. Après quelques contorsions, Justine se met à pousser des cris épouvantables, elle reste les yeux ouverts, fixes comme s'ils regardaient quelque chose, la bouche ouverte pleine d'écume et d'eau qui s'écoule sur les lèvres. De temps en temps, elle fait entendre au milieu de ses cris des paroles intelligibles : « Le choléra, il me prend, au secours ! » Elle a des crampes et des contractures dans les jambes, elle asphyxie, devient bleuâtre et vomit soit ses repas, soit un liquide aqueux : enfin il lui arrive de perdre ses urines et ses selles sous elle. Cette scène se prolonge et se répète quelquefois pendant plusieurs heures. Puis la malade revient peu h peu h la conscience ; quoiqu'elle conserve quelques contractures aux jambes, elle se sent soulagée; elle répare le désordre de sa toilette, et comprend vaguement d'après les traces ce qui vient de se passer, mais elle n'a aucun souvenir précis. Elle reste ainsi raisonnable quelque temps, mais à la moindre allusion qui rappelle l'idée du choléra tout recommence.

Comment faut-il comprendre toute cette scène? C'est une attaque d hystérie. Sans doute, c'est là le nom commun qui désigne

IfiO lllSKMItF. D'UNE lOl'-F FIXE

lacilcimMil im nomhic immense de phénomènes à peu près semblables il eeiix-ci, mais peut-on préeiser davantage la nature de eette attaijue.' (hiand on i^xamine la malade pendant ses convulsions et ses cris de terreur, on est disposé h croire qu'elle n'a conscience de rien, on peut lui crier aux oreilles sans qu'elle répond(\ la pi(pier et la brûler sans qu'elle réagisse. C'est là, comme on sait, une illusion, les phénomènes conscients ne sont pas abolis; mais l'esprit des malades absorbé par une idée envahissante n'est plus capable de les percevoir ni d'en conserver le souvenir. Il sulllt, pour provoquer des manifestations intelligentes, de déterminer des phénomènes en rapport avec ceux que la malade perçoit encore, d'entrer pour ainsi dire dans le rêve. Au moment où Justine s'écrie: « F^e choléra, il va me prendre... », je lui réponds: « Oui, il te tient par la jambe droite », et la voici qui retire violemment sa jambe droite. De cette façon, on arrive, avec un peu de patience, à provoquer des réponses et à causer même avec la malade : a Où est-il donc ton choléra? — Là, vous voyez bien, ce mort tout bleu, comme ça pue! » Quand on en est arrivé à ce point, on peut diriger l'esprit lentement sur d'autres sujets et causer un peu de choses et d'autres. Il est vrai que la conveisation va être fréquemment interrompue par des contorsions et des cris de terreur, mais elle sera bientôt de plus en plus complète. A la fin de l'attaque, Justine ne se souvient pas plus de la conversation intercalée que du d«'lire lui-même. Ce sont là des jthénomènes bien connus sous le nom de somnambulisme, qui vont nous permettre d'entrer plus avant dans la connaissance de l'attaijue elle-même. Dans les premières expériences, nous étions obligé de provo(|uer l'attaque avant de faire naître cet état somnand)uli([ue, plus taid il fut possible de suppi'imer pi-esque complètement les convulsions du début et de piovoquer le somnambulisme plus directement.

Ce procédé, (pii consiste à transformer l'attaque d'hystérie en somnambulisme, présente un grand intérêt théorique, il est aussi pratiquement utile. Aux nombreux exemples que nous avons déjà rapportés nous pouvons en joindre un nouveau. Gu., parmi difierents symptômes d'hystérie, présente des attaques violentes qui surviennent en apparence sans cause; en outre, elle a une horreur singulière poui' la cmilcnr rouge et elle est obsédée au point de voir frécpicmment des points rouges devant elle et une teinte rouge sur tous les objets. On peut appeler ce dernier synq^lôme

Page 1