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L'IDÉE DU CHOLÉRA

de l'érytropsie, mais cela ne Texplique guère. Il est impossible de rendoi-mir ni d'o])tenir d'elle un renseignement sur ses attaques et son horreur du rouge. Pendant une attaque, je l'entends parler : « Otez-le, ôtez la bière, lermez-la, je ne veux plus voir sa tête, oh! ce tas de fleurs rouges, ôtez-les. « Je déclarai à la malade toujours en attaque que j'allais ôter les fleurs rouges, elle répondit: « Non, elles sont là. — Eh bien! j'ajoute des violettes. — Je veux bien. » Et la conversation s'engage. Pendant très longtemps il a été impossible de provoquer le somnambulisme de Gu., autrement que par ce procédé.

En constatant ainsi que le somnambulisme de ces malades n'est qu'une légère transformation de l'attaque, nous ne serons pas surpris de constater encore une fois un fait que nous avons souvent décrit. Le sujet dans cet état se souvient parfaitement des détails de l'attaque, tandis qu'il les a complètement oubliés, quand il est dans l'état de veille. La malade précédente, Gu., nous explique fort bien pendant le somnambulisme comment son attaque est provoquée par la reproduction d'une ancienne émotion qui date de plusieurs années. Elle a vu le cadavre de son père au moment où l'on fermait la bière et à chaque attaque elle contemple de nouveau ce spectacle cruel. Elle nous explique aussi son horreur du rouge par le souvenir des fleurs qui étaient sur le cercueil. Le plaisir ou l'horreur que les hystériques éprouvent à voir du rouge ou d'autres couleurs est associé, dans bien des cas, comme on le sait, avec tout un groupe d'idées fixes.

Ces souvenirs étaient aussi nets pendant le somnambulisme de Justine provoqué de la même manière. Il faut beaucoup de précaution pour l'interroger sur le choléra, car cette question tend à reproduire le délire, mais on parvient à obtenir tous les renseignements. L'esprit, loin d'être inactif pendant l'attaque, est, au contraire, occupé par des images nombreuses et variées qui se groupent de manière à former un tableau plein d'unité. Ce sont d'abord des images visuelles : deux cadavres, dont l'un surtout est visible au premier plan, a un pauvre vieux tout nu, vert et bleu » ; des images olfactives, une odeur infecte de putréfaction, des images auditives : « on sonne les morts, on crie : choléra, choléra », des images kinesthésiques qui se manifestent par les crampes, les cris, les vomissements, la diarrhée. Toutes ces images ont une origine bien nette, elles représentent toutes les sensations que cette femme a pu éprouver pai' rapport au choléra.

NtVROSES ET IDÉES Fl.XES. ' 11

in? HISTOIRE irUNE IDKK FIXE

Les philosophes se sont souvent demandé ce qu'était une idée, ce (lui existait dans notre esprit au moment où nous pensions à teMe ou telle idée. M. Ribol faisait récemment une enquête de ce genre sur les idées générales. Cette malade nous présente un exemple intéressant d'un certain genre d'idées. Nous voyons ce qu'est actuellement chez elle l'idée de choléra, parvenue, si l'on peut ainsi dire, au dernier degré de la perfection : un ensemble, un système d'images empruntées à tous les sens, dont chacune est assez nette et assez complexe pour se réaliser, s'objectiver sous forme d'hallucinations et de mouvements. Ajoutons aussi que, précisément parce qu'elles forment un système, ces images sont rattachées les unes aux autres de telle sorte que la présence de Tune d'entre elles suflit pour évoquer les autres dans un ordre déterminé. L'atta([ue de Justine n'est pas un phénomène nouveau indépendant de ces préoccupations hypocondriaques, c'est l'idée même de choléra qui se présente d'une façon parfaite en même temps que l'émotion systématique dont elle est inséparable.

L'aspect anormal que cette idée a pris pendant l'attaque résulte uniquement de son développement excessif. L'idée semble s'être isolée du reste de la vie, elle ne se développe qu'au moment où la malade perd la conscience et semble ne laisser après elle aucun souvenir. En réalité, cette idée est accompagnée d'une certaine conscience et laisse un certain souvenir, mais c'est une conscience et un souvenir spécial propre à cette idée qui semble constituer à elle seule toute une existence psychologique. Les éléments suscités à propos de cette idée sont si nombreux et si complexes qu'ils remplissent totalement le champ de la conscience et suppriment toute autre fonction et toute autre pensée. Cet isolement de l'idée du choléra contribue encore par une sorte de cercle vicieux ii augmenter sa force, les images se développent librement en hallucinations et en mouvements. En un mot, les caractères de cette attaque sont la conséquence tlu développement extrême de l'idée fixe, de lémotion systématique.

Nous trouverons d'ailleurs une vérification facile de ces relations entic l'attaque et l'idée, si nous parvenons à diminuer un peu la puissance de cette pensée, nous la verrons se réduire aux proportions ordinaires et apparaître de nouveau comme une simple idée.

Comment s'attaquer ;i une pareille idée fixe qui, malgré tous les tiaietments. avait grandi d'une manière aussi démesurée pen-

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(Jaiil vingt-deux ans. Nous pouvons discuter à ce propos plusieurs procédés de thérapeutique psychique qui ont été indi([ués. Deux autours allemands, MM. Breuer et Freud, ont reproduit, nous en sommes très heureux, nos anciennes études sur les idées fixes subconscientes'. Ils ont constaté, comme nous, des accidents très graves déterminés par des idées fixes que le sujet ne pouvait exprimer, qu'il ignorait même totalement. L'existence de telles idées ne pouvait être mise au jour que pendant les attaques, les rêves, les somnambulismes, ou par les actes subconscients et les écritures automatiques. En un mot, ces idées restaient en dessous ou plutôt en dehors de la conscience normale. MM. Breuer et Freud en ont conclu que ces idées étaient dangereuses précisément parce qu'elles étaient cachées et ne s'exprimaient pas au dehors d'une manière suffisante. Pour guérir le malade, il suffisait de faciliter l'expression extérieure des idées fixes; quand le sujet aurait bien avoué son idée fixe pendant le somnambulisme, il serait guéri. Il y a dans ces remarques un peu théoriques des points qui nous semblent assez justes. Il est vrai que les sujets de ce genre éprouvent un grand plaisir à exprimer leurs idées fixes subconscientes pendant le somnambulisme ; ils ont un besoin curieux de se confesser. Il nous semble nécessaire, également comme nous l'avons dit souvent, de faire ainsi une enquête dans les couches profondes de la conscience, et il faut mettre au jour ces idées fixes avant de chercher à les guérir. Mais ce n'est là malheureusement que la première partie du travail et la plus simple ; car une idée fixe n'est pas guérie quand elle s'exprime, bien au contraire. Est-ce que Justine dans ses innombrables attaques n'a pas exprimé suffisamment son idée fixe du choléra? Il suffit d'un mot pour la lui faire exprimer encore, pourra-t-on considérer cette nouvelle expression, c'est-à-dire cette nouvelle attaque, comme une guérison ?

Ea suggestion proprement dite, l'interdiction pure et simple, peut certainement rendre plus de services. Nous ne croyons pas, sans doute, qu'il sulfit dédire à un aliéné : « Allez et soyez guéri » pour le rendre parfaitement raisonnable ; mais nous pensons qu'il est possible dans certains cas de prendre quelque empire sur les phénomènes automatiques. On peut, comme je l'ai indiqué souvent,

1. J. Breuer cl S. Freud, Ueber den psychischen Mechanismus hystericher Phanomene (ans neuvologischen Centralblatt, E. Mendel, 1893, u'"" 1 et 2).

ICC, llIsrolHK D'UNE WiŒ FI\F,

étonner le siiji't vn jiiovociiuuit des halliiciiiatioiis variées, en devinant SCS pensées grâce aux mouvements subconscients, etc. Ces prt>nuèi'es snogostions réussissent facilement et ne provoquent pas lie résistance, si l'on a soin au début de ne pas s'attaquer au ilélire pr()j)reiuent dit: on peut ensuite essayer de lutter avec quehjue succès contre 1 idée fixe elle-même. Ces procédés m'avaient permis (b; transformer l'attaque en somnambulisme, d'arrêter l'iilée de cboléra dans son développement, de tenir la malade dans un état presque raisonnable, ((uand elle était devant moi. Cette influence se conservait quelquefois un peu quand Justine m'avait quitté, il lui airivait de penser à moi, de me voir apparaitie au moment de faire quelque sottise et elle s'arrêtait. Mais il faut avouer que l'idée automatique du ciioléra restait plus puissante ([ue mes suggestions ; elle n'était enrayée que pour un moment, et au bout d'un jour ou deux, les attaques cholériformes réapparaissaient un peu moins violentes peut-être, mais tout aussi nombreuses.

Essayons donc d'un autre procédé plus lent, plus Indirect, mais peut-être plus puissant. L'idée fixe nous a paru être une construction, une svntbèse d'un très grand nombre d'images; au lieu de 1 atta(iucr dans son ensemble, il faut cberclier à la décomposer, h détruire, ou ;i transformer ses éléments, et il est probable que l'ensemble ne pourra plus subsister. C'est une application \\ la tliérapeutique de l'axiome connu : « diviser pour régner ». Pendant quelque temps je ne me suis occupé que d'un seul élément de l'attaque, les contractures par exemple ou les liallucinations olfactives. Des procédés variés de suggestion eurent ici un succès plus facile et parvinrent à i-etranclier de ratta([ue tel ou tel élément.

D'autres éléments, les liallucinations visuelles, par exemple, restèrent indestructibles; au lieu de les supprimer, je me bornais il les modifier par une sorte de substitution. Ainsi j'ai cbercbé à transformer l'aspect des cadavres et surtout j'ai passé plusieurs séances à les babiller. L'hallucination d'un vêtement, puis d'un autre, réussit assez bien ; enfin le cadavre principal parut affublé du costume d'un général chinois que Justine avait vu à l'Exposition. Le succès fut surtout complet, quand je parvins à faire lever et maicher le général chinois, il n'était plus terrifiant et mêlait à l'attaijue un élément comique de l'effet le plus heureux. Il est inutile de raconter par le détail plusieurs transformations du même genre ([ni lendaient toutes au même but, décomposer l'idée

LiDtr-: DU ciioli:rv Hib

(If choléra et la rendre méconnaissable. Sous cette influence, la maladie se transformait très rapidement, les crises devenues très incomplètes n'amenaient plus de vomissements ni de diarrhée, elles ne consistaient plus qu'en quelques cris mêlés d'éclats de rire. Chose singulière, mais que j'ai notée déjà fréquemment, les crises cessèrent de se produire pendant le jour et n'apparurent plus que pendant la nuit. Il semblait, si l'on peut faire cette supposition, que l'idée subconsciente de choléra était trop faible pour apparaître au milieu des sensations et des idées de la veille, mais qu'elle se développait plus facilement à la faveur du sommeil. Justine pendant la nuit avait des mouvements de terreur, des convulsions, appelait au secours, etc. Une dissociation plus avancée, la substitution de rêves suggérés réduisirent encore ces cauchemars et la maladie semblait considérablement réduite au moins sous cette première forme.

Ce travail, cette lutte contre l'idée fixe que je résume ici en quelques mots, fut en réalité fort difficile. On peut remarquer un fait intéressant, c'est que cette malade éprouva pendant la destruction de l'idée fixe de violentes douleurs dans la tête, analogues à celles que M""" D. éprouvait pendant la disparition de l'amnésie et la restauration des souvenirs. Au lieu de parler comme M™*D. de coupures, de déchirures dans la tête elle décrivait la sensation d'une boule qui éclatait dans son cerveau. Quand la boule avait éclaté, l'idée fixe était disparue. Comme dans le cas précédent, ces sensations nous indiquent qu'il se fait un travail cérébral, probablement considérable et que ce changement d'état se manifeste par des troubles de la sensibilité comme il arrive pour tous les organes; personne n'ignore que le cerveau peut présenter des phénomènes de sensibilité et que nous pouvons avoir mal à la tête. Mais à mon avis ces troubles de la sensibilité sont secondaires à une modification cérébrale qui peut être quelconque et qui peut porter sur n'importe quelle fonction physiologique du cerveau. Ce n'est pas parce que Justine souffre dans son cerveau qu'elle est débarrassée de son idée fixe, c'est parce que l'état cérébral quel qu'il soit qui était la condition de l'idée fixe se transforme qu'il y a des phénomènes de sensibilité et des douleurs.

Le bénéfice était cependant minime, car la maladie s'était transformée et apparaissait tout aussi redoutable sous un autre aspect. Au moment de ses grandes attaques, Justine était malade d'une façon irrégulière et par intervalles. Quand la crise était terminée,

l(i(i IIISTOIllE D'IM' IDKE FIXC

elle riait st)iila<^ée et calme peiulatit plusieurs licures, ([uelquefois neiulant un ou tleux jours. Kn outre, elle ne se rendait pas bien compte de sa njaladie, elle savait va<^uement que depuis longtemps elle était tourmentée par la peur du choléra, mais elle n'en parlait pas et même n'v pensait guère d'une façon consciente. En effet, dès que l'émotion survenait, elle ne restait consciente que peu d'instants et amenait tout de suite une attaque, avec perte de souvenir consécutive. Depuis que les attaques avaient disparu, Justine quoi(|uc plus calme en apparence était devenue en réalité beaucoup plus malheureuse. L'idée de choléra n'était plus assez forte, assez complexe pour supprimer la personnalité, elle se développait sans amener d'attaque, sans provoquer la perte de conscience et la perte des souvenirs, en un mot elle restait consciente et obsédait continuellement la malade. (( Je n'ai plus, disait Justine, cette grande peur qui me faisait m'évanouir et me donnait des attaques, mais je pense bien plus au choléra, je n'ai plus que Vidée dit choiera, mais je l'ai continuellement comme autrefois. »

Cette distinction paraîtra subtile, elle est cependant très importante. L'attaque, disions-nous, avec tout son cortège de mouvements, de troubles physiologiques et d'hallucinations n'est que le développement d'un système psycho-physiologique que, selon ses aspects, on peut appeler émotion systématique ou idée. Elle n'est pas un phénomène psychologique nouveau, elle nous montre seulement les éléments (jui sont contenus dans une idée et qui probablement sont contenus dans toutes nos idées. Elle nous les montre avec exagération, mais sans transformation de nature. Cette identité de nature est montrée par l'évolution clinique de la maladie : au moment où nous enlevons à ces éléments leur puissance démesurée, ils reprennent leur aspect naturel, ils ne forment plus qu'une simple idée. D'autre part, on est disposé à séparer nettement dans les classifications médicales les malades qui ont des attaques avec perte de conscience et de mémoire, et les malades qui sont obsédés par des idées avec conservation de la conscience et de la mémoire. Nous avons déjà indiqué à plusieurs reprises combien ces maladies que l'on peut appeler l'hystérie et la psvchasthénie sont voisines l'une de l'autre, combien leurs symptômes sont psychologiquement comparables'. « Les exercices

1. .Irrhiit's do iiciirologif. juillet t8!t;>, p. 22, et Acridcitts inriitau.r chez les hysti'ii'/iirM, 18'.»:j, [>. 291.

L'IUKK DU CHOLHRV Ki?

de mouvements ;iu moyen des imafres visuelles, disions-nous ;i propos de Marcelle, avaient un résultat bizarre et plutôt mauvais. En effet, les mouvements se faisaient bien un peu mieux, mais les bras et les mains devenaient totalement anesthésiques ; à la place de la distraction et de l'aboulie propres h la psychasthénie, je développais sans m'en douter l'anesthésie hvstériqueV » L'étude de Justine vient ajouter un argument à notre démonstration : nous voyons ici comment l'attaque (symptôme hystérique) peut se transformer et devenir l'obsession (symptôme psychasthénique) ; nous pourrions dans d'autres observations très fréquentes montrer comment, d'une manière inverse, des obsessions à forme psvchasthénique se transforment en attaques h forme hystérique'. Il est très vraisemblable d'ailleurs que cette dernière transformation a eu lieu autrefois chez Justine, qui est restée obsédée consciemment pendant des années avant d'avoir les attaques que nous avons constatées. Cette nouvelle forme que prenait l'idée fixe était donc importante et méritait une étude nouvelle.

En quoi consiste cette idée du choléra qui reste maintenant dans l'esprit de Justine? Les anciennes hallucinations constitutives sont disparues, il n'y a plus d'odeur, plus de cadavres, plus de son de cloches. Que reste-t-il? d'abord une émotion vague, c'està-dire un ensemble de sensations dans toutes les parties du corps, froid, frisson, nausées, etc. Mais cette émotion bien réelle paraît, d'après les affirmations répétées de la malade, venir en second lieu : (( Je pense malgré moi au choléra, j'en ai Vidée, et c'est alors que j'ai peur ». On décrit très souvent chez les aliénés des émotions, des terreurs vagues qui semblent sans raison ; bien souvent, à notre avis, il serait facile, par un examen plus sérieux, de constater l'idée fixe plus ou moins consciente qui accompagne, à l'insu du sujet, cet état émotif. Récemment encore, nous avions cru pouvoir étudier sur une malade intéressante ces émotions persistantes sans phénomènes intellectuels. Cas., en effet, depuis son accouchement, est dans un état de terreur continuelle, de véritable panophobie. EUe tremble surtout quand elle voit une personne s'approcher d'elle, et cependant elle prétend n'avoir peur de rien, ne penser à rien de terrifiant. La malade étant isolée et

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