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La suggestibilité et l'aboulie

Les idées fixes accidentelles que l'on vient d'étudier ne sont pas pour nous un phénomène inconnu, elles sont tout à fait identiques à des phénomènes bien analysés dans des études expérimentales, les suggestions. Dans les unes comme dans les autres, nous trouvons ce même développement des éléments sensoriels et moteurs contenus dans une idée, ce même isolement de la pensée ([ui se sépare de la conscience normale. C'est lii une supposition facile à veiilier sur notre malade.

I. Jules Jancl, Rôcoptivilô de I urètre ni de l'utérus. Jniialcs des mnliidii's des oigane.i L'cnilo-uriitaircs, août 1893.

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Justine était, dès les premiers jours où nous l'avons connue, étonnamment suo-ofestible. Il suffit de lever un de ses bras en l'air pour qu'elle l'oublie dans cette position bizarre; bientôt même le membre se contracture in situ, ce qui nous donne la reproduction expérimentale des contractures systématisées. Un mot, pendant son état de veille le plus normal, provoque toutes les hallucinations ou détermine des rêves qui seront accompagnés d'hallucinations spontanées. Ces idées suggérées se développent avec force et tout à fait en dehors de sa personnalité normale. Il ne serait pas prudent de se mettre sur son passage et de chercher à l'arrêter quand je lui ai donné une suggestion; elle devient aussi entêtée, aussi violente, aussi peu consciente que dans ses attaques naturelles. Le souvenir d'ailleurs est rapidement perdu après ces actes suggérés, comme après les idées fixes. ?2nfin il est facile de provoquer des actes subconscients de toute espère, des écritures et même des paroles tout à fait automatiques qu'elle prononce sans s'en rendre compte et sans pouvoir les arrêter, comme elle murmurait jadis le mot choléra. L'origine même de ces idées fixes accidentelles (une parole entendue par hasard, un fragment de journal qu elle a lu, etc.) est la même que celle des suggestions ; et l'on peut conclure en réunissant par un même mot les deux phénomènes : c'est à l'extrême suggestibilité de cette femme que sont dues les idées fixes sans cesse renaissantes.

Certains auteurs n'ont pas hésité à affirmer que la suggestion n'était pas un phénomène propre h certains malades et que nous étions tous suggestibles. Cette opinion provient sans doute de certaines confusions de langage, car sous le nom de suggestion on a voulu confondre tous les phénomènes mécaniques de la pensée, mémoire, association d'idées, habitude, etc. Mais si on restreint le mot suggestion à un fait précis, le développement complet et automatique de certaines idées en dehors de la volonté et de la conscience personnelle, on sera convaincu, crovons-nous, que la suggestion est un phénomène nettement pathologique. Va\ tous les cas, l'exemple de Justine nous paraît instructif: voici une personne véritablement suggestible et l'on a vu quelles conséquences amenait chez elle la suggestibilité. Sommes-nous tous semblables h cette femme? Sommes-nous à chaque instant obsédés par toutes les idées fixes que la suggestion devrait faire naître en nous ? On nous accordera évidemment qu'il y a quelque différence entre la suggestibilité d'un homme normal et celle

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(l(> notre iii;il;i(l(' ; (tu \()iicli;i bien reconnaître (|u'il y a au moins une clinV'ience considérable de degré. C'est cette différence (lue nous essayons de comprendre en cherchant dans les autres perluibations des fonctions cérébrales la raison de cette suggeslil)ilite anormale.

Beaucoup d autres troubles, en effet, se mêlaient aux idées fixes nue nous avons décrites isolément. Signalons d'abord certains phénomènes accidentels et transitoires que l'on pourrait aussi appeler des attaques, mais qui nous semblent bien distincts des attaques précédemment décrites. De temps en temps, surtout dans les périodes de malaise et de fatigue, ou bien ii la suite d'un travail qui demandait quckjue attention, elle s'arrêtait immobile, les yeux fixes, la bouche à demi ouverte. Elle restait ainsi des heures entières ; quand on l'interpellait, elle répondait par des paroles dénuées de sens ou par des interrogations : « Où suis-je? je ne comprends pas..., je ne sais plus..., ma tête est vide..., je suis morte... » Au lieu de résister avec furie, comme elle faisait d'ordinaire dans ses attaques, elle se laissait conduire docilement et obéissait h des ordres très simples: « Viens, assieds-toi... » Mais elle ne tardait pas à retomber dans son engourdissement. Cette stupeur ne durait chez elle que quelques heures; une seule fois, à ma connaissance, elle a duré deux jours. Si on cherche, par les procédés déjà décrits, ce qui remplissait l'esprit pendant cette attaque, on ne constate aucune idée précise, mais seulement des rêves fort vagues, « des gens qui remuent, qui se battent, des voitures qui passent renversées, avec des chevaux qui ont les pattes en l'air... » Le plus souvent même, il n'y a pas de rêve, Justine ne pense à rien, ne perçoit et ne comprend plus rien, elle a (c la tête vide » et le sentiment « de ne plus vivre, d'être morte ».

Cette attaque de stupeur est très importante, elle est, à bien des points de vue, identique à ces états de confusion mentale qui ont récemment été décrits après des maladies infectieuses. Mais ici cette confusion mentale n'est pas un fait accidentel et primitil, c'est une exagération momentanée d'un état d'affaiblissement généi-al des fonctions cérébrales qui est chez cette malade continuel, et cette absence de perception n'est qu'un degré ultiiue tles ti'oubles de l'attention qui existent pendant toute la vie de la mahide. Les diveis svndromes qui sont d(''crits sons les noms d'état

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neurasthénique, d'aboulie, de coniusion mentale, de stupeur nous semblent former les divers degrés d'une même perturbation psychologique et la malade peut sous différentes influences passer facilement de l'un à l'autre.

Nous allons donc retrouver chez Justine tous les symptômes que nous avons décrits chez d'autres malades sous le nom de phénomènes d'aboulie. Il est intéressant de voir encore leurs caractères et de constater qu'ils accompagnent encore les idées fixes et la suggestibilité. Nous étudierons ces phénomènes dans la volonté, dans l'attention, dans la mémoire et dans la perception des sensations.

Nous n'avons vu jusqu'à présent Justine que dans ses attaques et nous l'avons trouvée agitée et violente. Elle est tout autre dans l'intervalle et surtout beaucoup plus calme, car elle est depuis fort longtemps absolument incapable de ne rien faire. Elle est comme un enfant sans décision et sans résistance, n'agissant un peu que sous l'impulsion continuelle des personnes qui l'entourent et souvent même incapable malgré ses efforts de leur obéir : « Je voudrais bien travailler, mais je n'ai pas le courage de me lever, de me débarbouiller... Se lever de son lit, de sa chaise, c'est un travail qui n'a rien d'humain. » Comme nous le savons, elle peut continuer indéfiniment le travail une fois commencé, mais ne peut l'interrompre pour en commencer un nouveau. Elle est restée toute une journée à coudre des boutonnières sans pouvoir se lever pour aller manger un peu. Nous n'insistons pas sur ces faits, ni sur la lenteur et l'hésitation des actes volontaires opposée à la brutalité des actes impulsifs, ce sont des faits maintenant bien connus.

L'attention est nulle, ce qui trouble toute l'intelligence des choses présentes. Bien entendu, Justine lit sans comprendre, c'est là un symptôme vraiment caractéristique de ces malades. « Il y a entre moi et votre journal un obstacle monstrueux, un brouillard épais... )) Ne prenons pas ces paroles avec trop de précision: la malade voit clair et elle distingue les lettres qu'elle épelle fort bien, c'est la synthèse des mots qu'elle est incapable de faire. Ce défaut de l'attention s'accuse même dans la perception des objets; elle ne reconnaît pas les gens qui viennent la voir et demande à son mari l'usage des objets les plus usuels. Elle comprend mal le langage, n'a plus aucune confiance dans ce qu'on lui dit et finit par douter de ses propres paroles: « Ai-je dit une bêtise?... je

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dois avoir iiK'iiti, etc. » Ces peiceptioiis iiicxacles Ictouiiônt et elle se plaint de ne plus voir les choses comme à l'ordinaire : « Le monde est bien changé... On ne s'y reconnaît plus,... un brouillard enveloppe les choses et les gens parlent au travers d'un mur ». Il est vraiment curieux de constater combien tous ces malades se ressemblent, « le vide dans la tète, le brouillard, le mur », sont des expressions caractcristi(|ues que l'on peut considérer comme des symptômes, car elles se retrouvent exactement les mêmes dans toutes les observations.

La mémoire présente des troubles fort complexes; certaines amnésies sont nettement systématisées : par exemple Justine oublie la figure de son mari, qui était absent depuis quelques heures, au point de ne plus reconnaître ses portraits. Nous avons déjà décrit certaines de ses amnésies systématisées qui portaient sur le langage. « .Justine perd la mémoire motrice de certains mots, elle les entend, mais ne peut pas les prononcer : il faut que son mari les articule nettement devant elle pour qu'elle voie le mouvement des lèvres et essaye de le reproduire. Quand elle est seule et qu'elle veut prononcer ces mots, il faut qu'elle évoque l'image visuelle des lèvres de son mari pour copier le mouvement. Elle a beaucoup d'oublis de l'écriture et tout d'un coup ne sait plus du tout comment s'écrit un mot, ou elle l'écrit avec une orthographe fantaisiste ou elle le passe tout simplement \ » Ces petits oublis dans la parole ou l'écriture d'une hystérique sont intéressants au point de vue clinique, car ils simulaient quelquefois à s'y méprendre les oublis caractéristiques de la démence paralytique.

D'autres amnésies localisées étaient produites par les attaques et par les somnambulismes. Tous les phénomènes qui se groupaient autour des rêves subconscients étaient pour ainsi dire entraînés par eux et se rattachaient à cette seconde existence. Ces amnésies, cependant, présentaient chez Justine une irrégularité intéressante et déjà souvent signalée. L'oubli était complet au réveil du somnambulisme, mais le lendemain et les jours suivants quelques souvenirs de l'état second réapparaissaient pendant la veille. Ce retour des souvenirs peut s'expliquer, suivant les cas, de différentes manières; il est dû ici, croyons-nous, à ce fait que le sujet rêvait pendant la nuit suivante ;i la séance de somuani-

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