‹ Nérvoses et idées fixesChapitre 46 sur 326 · L.V SUGGESTIIULITE ET L'ABOULIE · texte numérisé non relu

L.V SUGGESTIIULITE ET L'ABOULIE

de la diplopie binoculaire qui, elle, est bien réelle et des plus intéressantes pour l'analyse psychologique de ces malades.

Quand Justine a les deux yeux ouverts, elle voit deux images dont chacune est fournie par un œil, on peut s'en assurer en couvrant un œil dun verre coloré, l'une des images est vue rouge tandis que l'autre reste blanche. Cette diplopie est due en partie au défaut de convergence des axes optiques et tu un véritable strabisme momentané. Mais ce défaut de convergence et ce strabisme ont eux-mêmes une cause plus profonde, c'est le défaut de fusionnement, de synthèse des diverses images fournies par les deux yeux'. Ce caractère est très général chez les hystériques, mais il se dissimule fréquemment comme cela arrivait d'ailleurs chez Justine. En effet, les malades font bientôt abstraction des images fournies par un œil, elles les laissent subconscientes, et quoique ayant les deux yeux ouverts, elles ne voient consciemment qu'avec un seul œil. Elles substituent instinctivement la vision monoculaire à la vision binoculaire. 11 est facile de s'en assurer par une petite expérience bien simple : pendant qu'elles lisent un livre, un crayon placé verticalement devant leurs deux yeux ouverts les empêche de lire certaines lettres, cela n'arriverait pas si elles voyaient avec les deux yeux. Cette négligence des sensations d'un œil me paraît dans bien des cas l'origine de l'amaurose unilatérale. On peut, comme M. Parinaud l'a montré si élégamment, remarquer que la vision binoculaire est proprement humaine et considérer sa perte comme une dégradation et un retour à la vision monoculaire des animaux. On peut surtout remarquer que ce trouble de la vision confirme complètement les idées que nous avons toujours exprimées sur les sensations de ces malades, le défaut de synthèse, la dissociation des fonctions s'accuse ici d'une manière peut-être plus précise que partout ailleurs".

Telles sont, sommairement résumées, les perturbations princi-

1. Consulter sur ce point le rapport si intéressant de M. Parinaud sur le traitement du strabisme, 1893.

2. Nos études sur la psychologie des hystériques nous ont amené à exprimer sur leur vision des idées en très grande partie analogues à celles de M. Parinaud. L'opposition apparente ne tient, croyons-nous, qu au langage employé. M. Parinaud exprime les laits en langage anatomique, nous croyons devoir nous borner à décrire CCS faits tels qu'ils sont actuellement connus, c'est-à-dire à les décrire en langage psycliologiquc.

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pales que nous eonstatons dans la volonté, dans l'attention, dans la niénioiro, dans la sensation de notre malade. Ces troubles des diverses fonetions se eombinaient, comme on peut le supposer, pour produire une altération générale du caractère et de la personnalité. Justine elle-même s'en apercevait, et elle répétait sans cesse la phrase stéréotypée : « Je suis changée, je ne me reconnais plus... )) Sorv caractère dans son ensemble était surtout enfantin : cette femme de quarante ans a des étonnements, des naïvetés de petit enfant, elle veut que l'on joue avec elle, qu'on l'amuse, elle se dispute indéfiniment pour des vétilles comme un enfant de dix ans. Mais elle présente en outre bien des bizarreries souvent inexplicables, toutes les contradictions qui caractérisent la conduite et l'attitude des hystériques. Son esprit a de la finesse, des délicatesses qui surprennent, et il est cependant stupide, incapable de comprendre les choses les plus simples ; la sensibilité semble profonde, l'affection, le remords, tous les sentiments semblent exaltés et cependant l'indifférence et l'insensibilité sont aussi absolues. Cette femme s'étonne elle-même de son caractère : « Comment puis-je fondre en larmes pour un morceau de musique et avoir le cœur aussi sec ! je suis très bonne au fond, je veux du bien à tout le monde et je n'en fais à personne... » Nous avons déjà essayé bien des fois d'expliquer ces contradictions, nous avons peut-être indiqué quelques éléments de la solution, la différence entre l'intelligence passée et acquise et l'intelligence présente, entre le fonctionnement automatique et le fonctionnement personnel et conscient de l'esprit. Mais en regardant de près ces caractères toujours intéressants, nous voyons sans cesse des difficultés et des questions nouvelles.

Nous ne pouvons terminer cette étude sans signaler les troubles physiologiques qui accompagnaient ces perturbations mentales, ils sont aussi bien caractéristiques et se retrouvent chez la plupart des malades du même genre.

Nous n'insisterons pas sur les troubles digestifs, bien que, au premier abord, ils puissent paraître considérables; Justine qui mangeait très irrégidièrcment avait des digestions pénibles, des vomissements, des alternatives de diarrhée et de constipation extrêmement tenace. L'estomac cependant n'était pas dilaté et ne présentait pas d'altérations notables ; ces troubles semblent se rattacher très directement à l'émotion relative au choléia et au

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réffîme suivi; ils disparurent très vite et n'ont pas semblé accompagner les autres svmptômes de l'état mental.

Les troubles de la nutrition g-énérale étaient au contraire fort curieux : nous vovons d'abord, comme chez Marcelle, la peau sèche et pulvérulente, les ongles cassants, les cheveux qui tombent, etc. Mais nous sommes frappés en outre par une obésité singulière ; cet embonpoint est variable, il augmente dans les périodes de maladie grave et diminue quand Justine renonce à ses idées fixes et reprend quelque volonté et quelque ardeur au travail. Il en a été ainsi, comme on le verra, depuis l'enfance de la malade'.

Les troubles circulatoires et surtout les troubles des fonctions vaso-motrices sont des plus nets. Des ecchymoses apparaissent sur les membres à la suite des contractures déterminées par des rêves, des taches rouges sont fréquemment marquées sur la poitrine et sur la figure, des congestions de la face alternent avec des pâleurs subites, etc. Ces plaques rouges sur le nez, sur les oreilles, sous les veux sont très fréquentes chez tous les psychastliéniques et contribuent à caractériser leur physionomie. Mais chez Justine elles étaient si mobiles qu'elles semblent en rapport avec les émotions perpétuelles de la malade.

Depuis longtemps la menstruation est fort difficile et insuffisante ; cette époque d'ailleurs s'accompagne toujours d'un redoublement formidable de tous les symptômes. Non seulement les idées fixes anciennes revenaient à chaque époque avec intensité, mais encore c'est surtout à ce moment que le malade prenait le germe des idées fixes nouvelles. On ne saurait assez insister sur la suggestibilité énorme des femmes au moment des règles. C'est, à mon avis, le point de départ méconnu de bien des maladies nerveuses et mentales.

Enfin le trouble général du svstème nerveux se manifeste par des symptômes physiques que nous croyons devoir signaler. On sait que, en général, l'anesthésie et la paralysie hvstériques n'altèrent pas les réflexes, car elles ne sont le plus souvent que des symptômes psychologiques; mais indépendamment de Tanes-

1. Nous navons pu, dans ce cas, analyser les urines d'une manière assez précise, la malade était en dehors de 1 hôpital et ne nous donnait que d une manière imparfaite le volume des urines de la journée. Nous avons seulement constaté qu elles ne renfermaient aucune substance anormale.

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