CHAPITRE VI
UN GAS I) ALLOCIIIRIE
1. Description générale. — 2. Allocliirie simple. — 3. AUochirie complète. — 4. Tenlallves d'interprétalion de l'allochiiie simple. — ."). Le problème de l'allochirie complète.
Cette observation de trou})les dans la localisation des sensations, toujonrs rapportées au côté opposé du corps, a été présentée à la Société de psychologie physiologique dans la séance du 31 mars 1890 et publiée dans \a Rei^ue phi/osophirjiie de juin 1890, I, p. 659; elle a été également signalée dans mon étude sur les stigmates des hystériques, 1893, p. 67. J'ai eu l'occasion de revoir récemment la malade qui a fait l'objet de cette communication, et j'ai pu constater que malgré l'intervalle de 7 années les phénomènes ne s'étaient guère modifiés ; cette durée de l'illusion localisatrice ajoute encore îi l'intérêt de l'observation. C'est pourquoi, sans pouvoir faii'e mieux qu'autrefois une étude de Tallochirie, j'ai cru utile de publier de nouveau ici un résumé de cette observation au moins l\ titre de document. Je profite seulement de l'occasion pour ajouter quelques détails que j'avais négligé de signaler et pour compléter sur certains points ma première description.
i. — Description générale et méthode de restauration des sensibilités.
Il s'agit (rime jeune femme, M., âgée maintenant de 30 ans, que j'ai déjà signalée dans divers travaux à propos des curieuses modifications de la sensibilité, de la mémoire et des fonctions viscérales (ju'elle présente.
Dès les |)r(Mni(Ms examens que j'ai eu ii faire de cette malade
j'ai été frappé d'une attitude singulière, surtout manifeste, quand je cherchais à examiner l'état de ses mouvements. Je lui demandais, en effet, pour chercher les troubles de la mobilité, de lever les bras, de les baisser, de remuer les jambes, etc. Tant que je lui parlais d'une manière indéterminée: « T^evez le bras..., remuez une jambe », tout se faisait correctement au moins quand elle avait les yeux ouverts, car M. présente au plus haut degré le syndrome de Lasègue *, mais quand je lui fis un commandement plus précis : « Remuez la main gauche..., levez le bras droit », je constatai un manège singulier. Au lieu de m'obéir tout de suite, M. baissa les veux et se mit ii regarder ses mains avec une sorte de préoccupation, puis fit le mouvement demandé. « Pourquoi, lui dis-je, regardez-vous ainsi vos mains? — C'est, répondit-elle, par ce qu'on se moque de moi quand je me trompe,., je cherche hi main qui a une bague pour savoir que c'est la main droite et faire ce que vous me demandez. » En un mot elle ne semblait pas savoir distinguer son côté droit de son côté gauche; en l'interrogeant sur ce point j'appris que depuis plusieurs années elle commet à ce propos de singulières bévues qui ont été remarquées par beaucoup de personnes. Il paraît même qu'elle se désolait autrefois et se mettait à pleurer quand on lui indiquait un chemin par ces mots : « Tournez à droite, ouvrez la porte à gauche », car elle n'en comprenait plus le sens et se perdait complètement. Aujourd'hui elle est un peu plus adroite et se tire d'affaire au moyen de quelques procédés dont nous avons vu un exemple. Elle suit en cela la pratique habituelle des hvstériques qui savent masquer leurs diverses anesthésies et les corriger par d'autres sensations ou d'autres images.
Ce premier point m'a semblé intéressant, car dans la plupart des cas d'allochirie ou de confusion des deux côtés du corps on n'a guère signalé qu'une confusion expérimentale qui se produit au moment où l'on touche le sujet sur certaines régions et où on l'interroge sur la localisation de ce contact, mais il est rare que l'allochirie se manifeste spontanément et gène le sujet dans la vie pratique.
Pour éludier avec quelque précision cette singulière confusion des deux côtés du corps que la remarque précédente nous fait
l. Pour la description du syndrome de Lasègue, voir : Stigmates mentaux des hystériques, 1892, j). \l't.
oar, UN CVS ivalloghiiue
soiijKMtniKM', il laiil coiiiKiili»' dahoid crime façon sonniiaire la maladie de relie personne et les niétliodcs ([lie j'ai essayé d'ap- |)li«|iier pour analyser le Irotible de la sensation et du mouvement.
Parmi l<'s antt'cédents héréditaires de M. il faut remarquer ce l'ail eiiriciix: du côté paternel, la grand'mère, le père, un oncle et deux tantes ont |)résenté à plusieurs reprises et d'une manière orave des vomissements incoercibles; il semble (lue dans certaines familles la |)rédisposition au vomissement soit héréditaire. M. apiès uni' enlanee clKHivc présenta à deux reprises à 13 ans et à 15 ans de la ehoré<\ tantôt générale, tantôt hémi-latérale avec une anesthésie toujours correspondante aux membres affectés. A l'âge de 20 ans elle eut de violentes attaques d'hystérie et Tannée suivante, en 1887, fut amenée à l'hôpital de la Pitié dans le service de M. le D'"Brouardel, remplacé à ce moment par M. le D"" Brissaud, à la suite d'anorexie hystérique et de vomissements incoercibles qui mettaient réellement sa vie en danger*. Elle a d'abord été étudiée et traitée par mon frère, le D"" Jules .)anet,quia pu la sauver de l'inanition, puis elle a été remise entre mes mains depuis plusieurs années. C'est, en effet, une malade dont l'état hystérique est fort grave et (pi'il est intéressant de suivre régulièrement pendant des années.
Depuis l'âge de 20 ans, les accidents sérieux n'ont jamais siégé sur les membres et son hystérie est surtout viscérale. M. présente à tout instant, à propos surtout de la plus légère émotion des contractures de la bouche, de la langue, du pharynx, de l'œsophage, de l'estomac, du diaphragme, des viscères abdominaux, du rectum, de la vessie, (mi même temps ([ue des contractures des muscles, du thorax et de l'abdomen. Ces phénomènes sont accompagnés naturellement par toutes sortes de troubles viscéraux, en particulier, des vomissements incoercibles, de la rét(Milion des matières fécales et de l'urine, et les troubles les plus bizarres de la nutrition. Je rappelle ces faits sans pouvoir y insister ici pour montrer qu'il s'agit d'une hystérie extrêmement grave qui a troublé toutes les fonctions physiologiques.
Ces accidents s'accompagnent d'une anesthésie la plus complète et la ])lus profonde (|iie l'on puisse rencontrer dans l'hystérie. Cette anesthésie porte sur la j)eau, les sens et les viscères et, comme je l'ai déjii montré", c'est elle qui détermine les accidents
1. Jules Janct, Uu cas d'Iiystcric grave. La France médicale, 6 avril 1889.