UN CAS D'HÉMIANOPSIE INTERNE
Toutes ces idées fixes, l'idée primitive comme les idées secondaires, avaient un caractère particulier, elles se présentaient le plus souvent d'une manière spéciale que j'essaie de mettre en lumière depuis quelque temps dans plusieurs travaux. Elles me semblent pouvoir être désignées sous le nom d idées fixes de forme hystérique. Les idées fixes constituent dans la pathologie mentale un véritable chaos, et la plupart des classifications qui en ont été faites sont loin d'être définitives. Il ne me semble pas suffisant de les distinguer en obsessions, impulsions et phobies; ce sont là des distinctions justes mais un peu superficielles qui tiennent compte du contenu psychologique de l'idée maladive, plus que de sa constitution et de ses lois. Une même idée chez le même malade peut passer par ces trois formes: il est bon, sans doute, de les distinguer; mais pour étudier la formation, pour déterminer le pronostic et la thérapeutique des idées fixes il faudra, je crois, préciser davantage. Sans chercher à classer pour le moment toutes les idées fixes, je cherche à mettre h part un groupe assez net.
Certaines de ses idées fixes non seulement se présentent chez des hystériques, mais encore possèdent elles-mêmes, dans leur nature, les caractères des phénomènes hytériques. Ces idées sont peu ou même point du tout connues par le malade lui-même qui n'en voit que les conséquences ou les manifestations extérieures. Elles se manifestent complètement dans l'attaque d'hystérie, dans le somnambulisme, en un mot pendant la durée de certains états dans lesquels la conscience normale du malade est interrompue et qui ne laissent pas de souvenirs nets ; ou bien elles se manifestent sous la forme de phénomènes subconscients qui se développent parallèlement à la conscience normale, mais à son insu. Ce sont ces caractères psychologiques dont les conséquences sont fort importantes qui m'ont conduit à désigner ce groupe de phénomènes sous le nom « d'idées fixes de forme hystérique ».
Les idées fixes de la malade que je vous décris se présentaient de cette manière sous forme d'attaques extrêmement curieuses, de somnambulismes, de contractures permanentes, d'écritures subconscientes, etc. A la suite d'un traitement moral assez prolongé, cette prédisposition aux phénomènes subconscients et aux idées fixes diminua et, depuis deux ans, on peut dire que cette personne n'a pkis présenté aucun symptôme appréciable.
11 était utile de vous rappeler ces faits pour vous faire mieux
268 UN CAS DHÉMI.VNOPSIE HYSTÉRIQUE
comjiiciulio les phciiotiu-iics pit'-sents. Depuis quelques mois, à peu près depuis le mois de juiu 189 'i, cette femme a présenté de glandes irrégularités de la menstruation, en particulier des hémorragies utérines considérables au moment de ses époques. Inquiet de ces hémorragies, j'avais même envoyé la malade à M. Potheratqui, av(>c une obligeance dont je le remercie, a bien voulu examiner son état. 11 n'a observé aucune lésion sérieuse et ([U(»i(|ue cette personne n'ait que quarante-deux ans, il attribue ces irrégularités et ces hémorragies au début de la ménopause.
Quoi (|u'il en soit, ces hémorragies amenèrent un ad'aiblissement considérable, cl j)r(d);d)lcm('nt un épuisement cérébral, à la suite duquel les tioubles nerveux et mentaux qui avaient disparu depuis longtemps réapparurent sous une forme au moins singulière. La malade vint se plaindre ;i moi vers la fin de décembre de troubles oculaires que nous constatons encore aujourd'hui. D'abord elle décrit un petit détail intéressant mais que nous ne pouvons étudier maintenant, c'est Va persistance des images visuelles. Quand elle a regardé un objet A et ([u'elle passe à un autre objet B, l'image du premier A persiste et empêche de voir le second ; il faut qu'elle attende quehpie temps pour que l'image de B apparaisse peu à peu au travers de celle de A. Autrefois Justine a éprouvé des faits analogues, mais c'était alors une certaine image déterminée, un certain objet, toujours le même, qui persistait ainsi et gênait la vision, et le phénomène se rattachait aux idées fixes. Aujourd'hui le même fait se reproduit à peu près constamment pour tous les objets dès qu'ils sont regardés attentivement. Cette persistance des images visuelles semble se rapprocher maintenant d'autres phénomènes, tels que la répétition des mouvements, celle des par(des, etc., qui sont bien caractéristiques chez elle.
Mais nous (l(M{)iis nous occuper plus exclusivement du second symptôme. Quand Justine regardait un objet attentivement, elle s'apercevait qu'un des côtés, le côté situé à sa droite, était mal vu, (ju'il disparaissait peu à peu. Au bout de peu de jours ce symptôme s'accentua et au début de janvier elle vint se plaindre elle-même^ notez le fait, ([u'elle ne voyait plus que le cote gauche (toujours par rapport à elle) de tous les objets. L'hémiopie qui n'existait au début que pendant les instants de fatigue était devenue permanente : la malade était obligée de faire des mouvements des yeux et de regarder de côté pour voir les objets en
UX CAS D'HÉMIVNOPSIE FMERNE
entier, dans la fixation normale elle n'en voyait que le coté fifauehe.
Aujourd'hui encore Justine décrit complètement les symptômes d'une hémianopsie droite. Pour les vérifier, il faut examiner les yeux au périmètre et constater aussi exactement que possible quel est leur champ visuel; cet examen que j'avais fait d'abord a été répété ensuite par plusieurs personnes, en particulier par M. Parinaud, toujours avec les mêmes résultats. La recherche est facile pour l'œil gauche, elle donne des résultats très nçts. Le champ visuel est partout rétréci, il n'est que de 70° du côté externe, mais il est énormément rétréci du côté interne où il est plus petit que 10° (fig. 28;, Ce n'est pas, si l'on veut, une hémiopie complète puisque la limite du champ visuel ne passe pas par le point de fixation, mais se trouve o à 8° au delà. C'est là un caractère bien
FiG. 28. — Limites du champ visuel liémiopique.
connu des hémiopies de cause centrale dans lesquelles une petite portion du champ visuel entourant le point de fixation est toujours respectée. Malgré ce détail, il y a dans ce cas une perte presque complète de la moitié du champ visuel.
L'examen de l'œil droit est plus dilïicile pour des raisons que nous étudierons tout à l'heure, mais on peut cependant mesurer le champ visuel. On constate un rétrécissement beaucoup plus considérable que du côté gauche, puisque la limite la plus éloignée est à 35° au lieu de 70°. Mais on observe aussi qu'une moitié du champ visuel est supprimée d'une façon plus complète encore, puisque de ce côté la vision ne s'avance qu'à 5° du centre. En même temps, nous constatons un fait étrange qui m'a beaucoup
•Î7n UN (:\S DIIKMI \N()1'SIF. lUSTKlUQUE
surpris, oosî (|iu' pour Id'il droit, la parhe supprimée est à i;;ui<li(' ; rhémianopsie est donc Interne, elle est nasale, le fait est sini^ulier, mais il faut le constater tel (ju'il est. Nous avons donc all'aiie ii une personne (jui se plaint de ne voir les objets que du côté gauche et (pii ;i l'examen périmétiique présente un rétrécissement concentrique des deux champs visuels, plus accentué pour l'œil droit avec hémianopsie interne ou nasale.
3. — Stigmates hystériques, asthénopie, spasme de la convergence, hémi-diplopie monoculaire, hémimacropsie, hémi-micropsie.
Que cette hémianopsie existe et qu'elle soit permanente, cela est incontestable, mais pouvons-nous rattacher ce phénomène à l'hvstérie ? Pouvons-nous dire qu'il s'agit d'une hémianopsie hystérique ? Cette question est fort délicate et, sans me prononcer d'une manière catégorique, je vais vous indiquer certaines remarques (jui peuvent, à mon avis, militer en faveur de cette opinion, en réservant pour la dernière le fait à mon avis le plus important.
1" Je dois rappeler d'abord sans y insister outre mesure que la malade est bien réellement une hystérique et qu'elle a déjà présenté un très grand nombre de troubles de la vision bien nettement en rapport avec la névrose. Le fait est loin d'être insignifiant mais il n'est pas démonstratif; car, en réalité, une hystérique peut avoir une hémiopie tenant à toute espèce de cause en dehors de l'hystérie. Nous pouvons supposer ici que cette femme, en outre de son hvstérie qui produit le rétrécissement concentrique du champ visuel, a dans son cerveau une lésion quelconque qui exerce une double compression sur chacun des côtés du chiasma de manière à supprimer la vision dans les parties latérales externes de chaque rétine et à réaliser l'hémianopsie nasale * que nous voyons; cela est à la rigueur possible. N'insistons donc pas sur les symptômes de l'hystérie, l'aboulie considérable et intéressante, la suggestibilité énorme, les phénomènes amnésujues, les somnambulismes, etc.
Signalons seulement les stigmates de la sensibilité et en particulier les troubles de la vision qui sont intéressants. Justine a été
1. CAiarrol. Mnlndii-s du système nci\-cu.r. FV, \i'i. Paris, V. Alcan.
STIGMATES IIYSTÉRIOUES
quelquefois au plus fort de sa maladie anesthésique totale. Il est à remarquer que cette anesthésie était en effet plus considérable au moment où les idées fixes étaient plus nombreuses et plus puissantes. Puis elle a été longtemps hémianesthésique à droite. Cette anesthésie qui avait complètement disparu réapparaît, aujourd'hui, la malade n'est pas complètement anesthésique, mais très fortement hypoesthésique sur tout le côté droit du corps. Certaines régions, comme la main droite jusqu'au poignet, sont complètement anesthésiques ; d'autres, comme la région postérieure du bras droit où siégeaient autrefois des contractures, sont plutôt
Figure "29.
I anesthésie.
ftyjgsthésie.
l liyperesthésie.
dysesthésiques, c'est-à-dire présentent une hypoesthésie douloureuse. Vous remarquerez aussi une plaque d'anesthésie bien intéressante qui occupe toute l'oreille externe et la région du visage et de la tète immédiatement environnante (fig. 29). Cette anesthésie de l'organe externe se rattache, suivant une loi bien connue, h une anesthésie de l'organe interne. L'ouïe est presque abolie du côté droit. La malade n'entend facilement que les sons très violents et le tic tac de la montre nest perçu que tout près de
•27.! UN CVS D'IIKMIANOl'SIF. li^ STKKIOL'K
rorcillc. l)('l;iil particulier, les sons ainsi pcM'çus par IOilmHo droite scml)l('iil il la malade venir du côté gauche, il y a là, si on [)eut me permettre ce barbarisme, une véritable allochirie de l'oreille, analogue au trouble des sensations visuelles (lui a été si^ualé par M. Magnin el' (|ut> j'ai étudié dans le chapitre précédent. Les autres sens sont aussi très fortement touchés, le sens musculaire est pres([uc complètement aboli à droite, le sens du goût et celui de l'odorat sont complètement supprimés des deux côtés.
Quant au sens visuel qui nous intéresse plus particulièrement, il a présenté et il présente à un haut degré les caractères hystériques. Les couleurs sont bien distinguées par les deux yeux, mais l'acuité visuelle est très faible. Avec correction de — 1 elle est de un tiers à gauche et de un dixième ii droite. Il est vrai que l'examen de cet œil est difficile parce qu'il présente à un haut degré un spasme de l'accommodation qui sera étudié tout à l'heure.
Le champ visuel des deux yeux a toujours été extrêmement variable: dans les instants de santé morale il grandissait jusqu'à devenii- presque normal. J'ai montré dans ces moments qu'il suffisait d'attirer plus fortement l'attention de la malade sur le point central pour déterminer un rétrécissement considérable de ce champ visuel en apparence normal \ D'ailleurs le plus souvent le chanq) visuel était rétréci cencentriquement comme il l'est encore maintenant.
.l'ai déjà insisté dans un précédent travail, au([uel je vous renvoie ', sur une asthénopie curieuse que présentait autrefois cette malade. Elle ne pouvait fixer longtemps les yeux sur un objet, au bout d'une minute à peine, ses yeux se brouillaient, se remplissaient de larmes, elle souffrait dans la tète surtout dans la région frontale, disait-elle, et cessait de voir. Le même phénomène, d'ailleurs, pouvait être observé quand elle essayait de prêter attention ii un son faible, souffrance rapide et surdité passagère. Au bout de quehpies instants, la vue ou l'ouïe se rétablissait pour disparaître de nouveau, si l'effort d'attention était continué.
Depuis rep()(|ue où j'ai décrit ce symptôme, j'ai eu l'occasion d'observer chez cette malade une autre forme d'asthénopie voisine
1. Of). cit.. p. l'1(> tl StigindU's mentaux des liyslétiques, \>. 76.