CHAPITRE IX
Spectacles. — Quiconque a souffert et pleuré connaît ce sentiment presque voluptueux de détente et de soulagement qu'on éprouve à la suite d'une forte crise de larmes. Le rire a des effets analogues: quand épuisé par un labeur excessif ou trop prolongé, les membres brisés, la tête vide, on rencontre la source du rire, il faut s'y abreuver largement. Le rire repose ; sous son influence, la contention d'esprit se résout, le cours des idées change, la fatigue disparaît. Nos pères, pour exprimer les heureux effets du rire, disaient qu'il désopilait la rate, entendant parla, suivant les théories médicales anciennes, qu'il chassait de cet organe Tatrabile, les vapeurs et la mélancolie.
En principe donc, le spectacle ne saurait être interdit aux personnes d'un tempérament nerveux. Si en allant au théâtre, elles doivent y trouver une aimable distraction, une diversion à de pénibles travaux et à une tension intellectuelle prolongée, il faut, je ne dis pas seulement
LES DISTRACTIONS 2i,J
le permettre, mais encore le conseiller. Mais nos spectacles actuels ne remplissent pas toujours ce programme. Amuser semble être le moindre souci de beaucoup de nos écrivains dramatiques; soutenir une thèse de philosophie ou d'histoire naturelle leur paraît un but plus original. Dans ces conditions, le spectacle n'est pour beaucoup de gens qu'une fatigue nouvelle à ajouter à tant d'autres. Un avocat, un magistrat, un homme politique, un médecin peuventils prendre quelque plaisir à voir disséquer devant eux, le vice, l'immoralité, la vénalité, la maladie, tous les maux dans l'abîme desquels ils passent leur vie à jeter la sonde ?
Si nous ne rions plus guère au théâtre, nous n'y pleurons pas davantage. Le drame, qui fit verser tant de larmes aux générations précédentes, est lui-même à demi mort et n'intéresse plus qu'un petit nombre de personnes naïves dont le nombre décroît de jour en jour. Et pourtant, une émotion passagère peut produire sur des nerfs fatigués une impression vive, une dérivation énergique, une transformation complète dans rétat de la sensibilité générale. Le pleur qu'arrachent les malhears imaginaires d'i^n héros sympathique ne manquera pas d'amener une détente salutaire pour peu qu'on se sente dans cet état de souffrance morale, de lassitude et d'affaissement dont nous parlions.
Pourtant, ceux qui sont doués d'une sensibilité trop grande, dont l'impressionnabilité est maladive et l'imagination exaltée, feront bien de s'abstenir du théâtre dont les émotions pour-
raient augmenter leur irritabilité nerveuse, et leur causer de nouveaux malaises, des rêves pénibles et de rinsomnie. Il en est de même des gens portés à se voir dans toutes les images qu'on leur présente, à reconnaître dans les personnages de comédie les propres particularités de leur personnalité morale : ce travers d'esprit ne peut qu'être pour eux la source d'émotions dangereuses ayant pour effet d'augmenter leur tendance naturelle à l'hypocondrie.
De même, les personnes inexpérimentées ou trop jeunes, les adolescents, les jeunes filles ne doivent pas être conduits au théâtre : leur imagination ne pourrait qu'y perdre de sa fraîcheur, et s'y exalter outre mesure, leurs passions naissantes y puiser des encouragements inopportuns, leur tendance à l'imitation y rencontrer de dangereux modèles. Nos spectacles ne convi ennent pour la plupart qu'à ceux qui n'ignorent rien de la vie.
Quelques considérations purement hygiéniques sont encore de nature à éloigner du théâtre les personnes nerveuses d'une constitution affaiblie ou trop susceptible. Les salles de spectacles réunissent en effet une foule de causes d'insalubrité, telles que la viciation de Tair par l'acide carbonique fourni par la respiration de milliers d'individus et la combustion des becs de gaz, le méphitisme provenant des matières animales volatilisées, une chaleur excessive et moite, des courants d'un air glacial provenant de nombreux couloirs et de portes qu'on ouvre et qu'on ferme incessamment, la gêne qui résulte pour le
spectateur de la mauvaise installation desplaces, enfin Theure avancée à laquelle finissent de nos jours les spectacles. Entre le repos indirect que peut procurer à l'esprit Taudition d'une pièce de théâtre et le repos complet qu'apporte le sommeil, il ne saurait y avoir d'hésitation possible, et d'ailleurs il ne peut plus même être question de repos dans des conditions semblables ; c'est une fatigue de plus à ajouter à celles dont on est déjà accablé. En cela comme en bien d'autres choses nos ancêtres étaient plus respectueux que nous des lois de Thygiène. Leurs spectacles finissaient à une heure qui n'empiétait pas sur celles qu'il convient de consacrer au sommeil.
Musique. — La musique a une influence très marquée sur le système nerveux, soit qu'on ne lui demande qu'une simple distraction favorable au repos de l'esprit, soit qu'on réclame d'elle une action forte sur la sensibilité physique et morale. Tour à tour gaie ou triste, énergique ou langoureuse, elle modifie la sensibilité générale de façon à l'amener en quelque sorte à vibrer à l'unisson de ses propres accords, ou à faire naître des impressions et des sentiments en rapport avec ses modulations.
De tous temps, chez les peuples civilisés, on a reconnu les puissants effets de la musique. Pendant que David jouait de la harpe, Saûl était délivré de l'esprit malin. Timothée en tirant certains accords de sa lyre inspirait à Alexandre une fureur sanguinaire (i). Les an-
(i) Voy. H. Chomet, Effets et influence de la musique sur la santé et sur la maladie, Paris, 1874.
ciens employaient la musique pour atténuer les souffrances causées par certaines maladies. Athénée, Aulu-Gelle, Théophraste, Caelius Aurélianus s'en sont servis pour calmer les douleurs des névralgies, de la sciatique et de la goutte. On lui attribuait un pouvoir curatif contre la peste. Gelse conseille le mode phrygien aux mélancoliques et le mode dorien aux maniaques furieux. Selon Grétry, certaines gammes sont nobles et pathétiques, d'autres éclatantes et guerrières, d'autres mélancoliques, d'autres naïves et folâtres. Le mode majeur exprime les passions expansives, le mode mineur, les passions tristes. Les accents du basson seraient lugubres, ceux de la clarinette, douloureux, ceux du hautbois, rêveurs, ceux de la flûte, tendres, ceux de la trompette, déchirants ou furieux. Le violon, comme la voix humaine, peut exprimer tous les sentiments.
On cite certaines cures merveilleuses obtenues par la musique dans l'hypocondrie, l'hystérie et d'autres maladies nerveuses. Chez une jeune fille atteinte d'hystérie convulsive, au dire de Quarin, la musique suspendait les attaques, et finit par les supprimer complètement. Pomme, Pinel citent plusieurs faits d'amélioration ou même de guérison obtenues dans des circonstances analogues.
Passons sur ces prodiges auxquels nous ne nous résignons à croire qu'en raison de leur excessive rareté. G'est bien plutôt dans ces états nerveux vagues engendrés par la tristesse, le dégoût de la vie, l'hypocondrie morale, que la
musique peut être utile. Elle dégage l'esprit de ces bandelettes du spleen qui Tenserrent et rétouffent, et l'emporte dans des régions élevées où il trouve quelques instants de liberté, de calme et d'oubli.
« Il y a deux aïs, écrivait George Sand à Meyerbee'r, j'allai au milieu de l'hiver passer à la campagne deux des plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accès je n'étais pas très loin de la folie. Il y avait alors dans mon cœur toutes les furies, tous les démons , tous les serpents, toutes les chaînes brisées et traînantes de votre sabbat. Quand les crises, suivant la marche connue de toutes les maladies commençaient à s'éclaircir, j'avais un moyen infaillible de hâter la transition et d'arriver au calme en peu d'instants. C'était de faire asseoir au piano mon neveu, beau jeune homme tout rose, tout frisé, tout sérieux, plein d'une tendre majesté monacale, doué d'un front impassible et d'une santé inaltérable. A un signal qu'il comprenait, il jouait ma chère modulation d'Alice au pied de la croix (i), image si parfaite et si charmante de la situation de mon âme, de la fin de mon orage et du retour de mon espérance. Que de consolations poétiques et religieuses sont tombées comme une sainte rosée de ces notes suaves et pénétrantes ! ))
Pourtant, chez certaines personnes extrêmement impressionnables la musique, au lieu de calmer, peut augmenter l'éréthisme nerveux, et dans ce cas, il vaut mieux s'en abstenir. Elle produit d'abord une jouissance voluptueuse, mais qui ne tarde pas à dégénérer en souffrances
(i) Dans uRobert-le-Diable*.
A. CULLERRE. ly
2t;8 LE REPOS
aiguës. Berlioz a dépeint avec énergie l'action produite sur son organisme névropathique par une musique expressive. Après la sensation de plaisir survenaient une excitation générale, une activité plus grande de la circulation, des battements dans les artères de la tête, une crise de larmes, des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement de tous les membres, puis un engourdissement progressif des extrémités, du vertige et un commencement de syncope : en un mot, une crise complète d'hystéricisme (i). Tous les gens nerveux amateurs de musique ne sont pas exposés à ces accidents, mais il en est bien peu qui n'éprouvent, à l'audition d'un morceau favori, quelque phénomène spasmodique, comme la chair de poule, du tremblement, un serrement à la nuque ou le besoin de pleurer.
Voyages. — Les voyages sont un des moyens hygiéniques les plus prônés contre les désordres nerveux. Ils conviennent surtout à ceux dont l'esprit est fatigué par l'excès de travail; à ceux qui ont une tendance à l'hypocondrie, aux idées fixes, et dont les souffrances morales ont, par voie de propagation, entraîné peu à peu des troubles de tout le système nerveux. Les impressions sans cesse renouvelées que l'on recueille dans le cours d'un voyage opèrent une puissante
(i) «La célèbre cantatrice Malibran, entendant pour la première fois, au Conservatoire, la symphonie en ut mineur de Beethoven fut saisie de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. » H. Chomet, Efets et influence de la musique, Paris, 1874.
diversion sur le cerveau ; la tension de la pensée diminue, les obsessions se relâchent; de nouvelles images, de nouvelles sensations viennent jeter de la diversité dans le cours des idées; peu à peu l'exercice intellectuel reprend un cours régulier. En outre, le mouvement, l'exercice, l'activité musculaire que nécessitent toujours les changements de lieu, contribuent pour une part importante à la dérivation de l'influx nerveux et au rétablissement de la santé générale.
Les voyages étaient recommandés au temps passé par les plus grands médecins, les Stahl, les Hoffmann, les Lorry, en raison de l'heureuse influence qu'ils leur attribuaient contre la plupart des maladies nerveuses. Bouchut (i) dit avoir vu bien souvent des malades atteints de nervosisme gastralgique ou cardiaque, de névralgies, de vertiges, de spasmes, se guérir par les voyages. Il conseille surtout ceux qui conduisent aux eaux minérales, où l'on rencontre une société nombreuse, avide de distractions, et des moyens variés d'amusement. Selon Esquirol (2), Sénèque prétend que les voyages sont très peu utiles dans les affections morales; à ce propos, il cite la réponse que fit Socrate à un mélancolique qui se plaignait d'avoir retiré peu de profit de ses voyages : « Je n'en suis pas surpris ; ne voyagiez- vous pas avec vous ? » Cependant les anciens prescrivaient les voyages; ils envoyaient leurs malades prendre l'ellébore à
(i) Bouchut, Du Nervosisme, 2« édit., Paris, 1877. (2) Y.sciViUo\, Maladies mentales, Paris, i838.
Anticyre ou faire le saut de Leucate. Le célèbre aliéniste ajoute qu'il a lui-même constaté que les personnes atteintes de troubles intellectuels sont toujours soulagées par un long voyage, surtout si elles ont visité des pays éloignés. Il recommande de suivre l'exemple des Anglais qui envoient leurs mélancoliques dans les provinces méridionales de la France, en Italie, et même dans les colonies.
Il est cependant des gens à qui ces voyages sont nuisibles. Ce sont ceux qui ne peuvent s'éloigner de leur pays sans éprouver de la nostalgie, sans soupirer mélancoliquement après l'heure du retour, ou encore ceux dont Timagination ardente s'exalte outre mesure à la vue des spectacles grandioses de la nature ou des chefsd'œuvre de l'art qu'ils rencontrent sur leur passage.
LES BATNS
L'action tour à tour sédative ou stimulante des divers genres de balnéation est favorable aux gens nerveux. Des diverses propriétés que les bains possèdent, ce sont les seules dont nous ayons à nous occuper ici : ce qui nous a permis de les rapprocher, dans ce chapitre, de tout ce qui concerne le repos du système nerveux.
Bains chauds. — Quand on entre dans un bain tiède, on ressent aussitôt une douce chaleur à la peau et une sensation de bien-être qui pénètre de proche en proche jusqu'aux organes profonds. Les nerfs s'apaisent, le pouls se calme après s'être un peu accéléré, les muscles se détendent, la peau s'assouplit et se déterge.
Après les fatigues d'une marche ou d'un voyage, le bain repose admirablement. Il résout les spasmes, modifie la tendance aux troubles convulsifs, et lorsquMl est suffisamment prolongé, il est un des meilleurs agents de sédation du système nerveux qui soient à la disposition de la médecine.
« Les hommes nerveux, bilieux et secs s'en trouvent fort bien; aussi tous ceux qui s'agitent dans les contentions de l'esprit et dans les passions de l'âme en usent avec prédilection, et un médecin allemand est allé jusqu'à attribuer aux bains tièdes la faculté de prolonger la vie (Michel Lévy). »
Les bains tièdes, selon Gelse, conviennent aux vieillards et aux enfants. Les premiers y trouvent un milieu des plus favorables à leurs téguments. Les bains excitent leur peau sèche et rugueuse, y activent la circulation et y ramènent un peu de vitalité. En même temps ils produisent une stimulation générale des plus favorables à l'entretien de la santé. Cependant il ne faut pas en abuser parce qu'à la longue ils augmentent la susceptibilité à Tégard des agents extérieurs.
Ils conviennent encore aux femmes nerveuses
2t)2 LE REPOS
et excitables, surtout pendant la période de la grossesse dont ils calment Téréthisme.
Pour n^être pas débilitants, les bains chauds doivent être maintenus aux environs de 3o^ centigrades et ne pas dépasser 34°. On peut en prendre à partir de 25^. Si on en use fréquemment, ils seront de courte durée ; dans le cas contraire on pourra les prolonger un peu sans inconvénients.
L^usage quotidien des bains hygiéniquement réglés est exempte d^inconvénients. On les a accusés d'amollir la constitution et d'affaiblir les forces. Cette accusation convient mieux au genre de vie que mènent les gens qui sont en mesure de contracter cette habitude presque luxueuse. On sait quel usage, ecmême quel abus les anciens faisaient impunément des bains chauds.
Les effets sédatifs des bains tièdes prolongés sont si marqués qu'ils produisent des résultats favorables dans les névroses les plus graves. Le bain de 28 à 3o° prolongé pendant plusieurs heures a été suivi d'effets merveilleux entre les mains des aliénistes, dans les formes aiguës de la folie.
Bains froids. — L'action des bains froids sur l'économie est des plus heureuses ; ils modèrent les sueurs, fortifient la peau, la rendent moins impressionnable aux modifications de la température, tonifient les muscles et leur procurent l'énergie et l'élasticité nécessaires à un exercice qu'on aurait cru au-dessus de leurs forces. L'appétit devient plus vif, les digestions
plus faciles ; le sommeil plus profond. Les personnes douées d'une trop grande irritabilité, ou qui se livrent avec trop d'énergie aux dépenses nerveuses se sentent calmées et réconfortées.
« Le poète, le compositeur, l'artiste, l'orateur y puiseront, dit un hydropathe autorisé, l'apaisement del'excitation cérébrale qui succède à l'essor de leurs facultés brillantes. Dans tous les cas, le bain frais sera de beaucoup préférable au bain tiède pour obtenir une sédation que l'on demande trop souvent à ce dernier. Dans les pays méridionaux, dans les étés brûlants de nos climats, le bain froid est urî moyen précieux de combattre l'influence énervante de la chaleur. Il ravive les sources de l'innervation enchaînée, sinon épuisée par l'action d'une trop haute température (i). »
Le bain froid convient à peu près à tout le monde, sauf aux très jeunes enfants, aux vieillards, aux goutteux et aux rhumatisants. La longueur du bain, la température de Teau, seront proportionnées à la susceptibilité des sujets et à leur puissance de réaction. Le bain en eau courante doit être plus court que dans une eau tranquille, car le refroidissement est plus rapide *, la natation contribue à préparer la réaction, qui devra être provoquée par Texercice après la sortie du bain. D'une façon générale, l'immersion doit être très courte et ne doit pas dépasser quelques minutes dans une eau inférieure à 14° degrés centigrades. On ne doit pas attendre que le frisson qui succède à la sen-
(i) Tartivel, Dict. encyclop. des se. méd., i« sér., t. VI
sation de bien-être causée par rmimersion dans le bain froid se fasse sentir. On risquerait de dépasser la mesure, de rendre la réaction difficile et même impossible ; dans ce cas, il survient une horripilation générale, du claquement des mâchoires, une gêne de la circulation qui se traduit par une teinte violacée des téguments, de Tempâtement de la langue, la suppression de Tappétit, le mal de tête et la fièvre.
Si Ton est en sueur au moment de prendre le bain, il vaut mieux s'immerger immédiatement à la manière des jeunes Romains, que de rester sur la berge enveloppé dans un peignoir. L'air frais arrête en effet la sueur, mais refroidit le corps, et prédispose aux congestions pulmonaires ou cardiaques.
Les bains froids conviennent admirablement au tempérament nerveux. Si nous recherchions dans quelles maladies les auteurs en recommandent remploi, nous y verrions les convulsions, le tétanos, Thystérie et même Tépilepsie, certaines douleurs, certaines toux spasmodiques, les palpitations, le délire, la manie, la mélancolie, rhypocondrie, le delirium tremens^ la nymphomanie, le priapisme, la frigidité, la chorée, les insomnies persistantes des jeunes filles ; Tincontinence nerveuse d'urine, les toux spasmodiques, la chloro-anémie, etc. Mais dans toutes ces maladies, il serait souverainement imprudent d'user de bains froids sans demander au préalable des conseils à un homme de l'art autorisé ; car les contre-indications sont nombreuses et ne permettent que dans des cas
restreints, de conseiller ce mode de balnéation. Bains de mer. — Les eftets du bain de mer sont ceux du bain froid, niais plus énergiques. En général, sur les plages de la Manche ou de rOcéan, Timpression de froid est plus vive, l'oppression thoracique et la constriction cérébrale plus grandes, Tengourdissement de la peau et des muscles plus prononcé. Mais la réaction n''en est que plus rapide, et au bout de quelques instants, on éprouve un bien-être d'autant plus grand que Teau est plus agitée. La supériorité du bain de mer sur le bain de rivière est due à Faction excitante des lames, de la densité et de la salure de la mer.
« Le bain de mer expose moins aux dépressions excessives, donne plus de force de résistance à l'organisme et relève plus promptement les fonctions opprimées que le bain froid ordinaire ; et c'est dans la facilité et la promptitude plus grandes du mouvement d'expansion, désigné sous le nom de réaction^ que réside sa caractéristique hygiénique. »
Nous dirons pour le bain de mer, ce que nous avons dit pour le bain d'eau de rivière, à savoir qu'il doit être court, et qu'on n'attendra pas pour y mettre un terme l'arrivée du deuxième frisson, sous peine d'inconvénients graves. On ne devra pas en user trop souvent en raison de ses effets excitants, et de la possibilité de dépasser la mesure. Le moment le plus convenable de la journée pour les gens forts et robustes est ]ematin;etraprès-midipourlespersonnesfaibles quisupportent plusdifficilementlaperte de calorique occasionnée par le contact de l'eau froide.
Les bains de mer ne conviennent pas a tous les névropathes. Ils sont favorables aux personnes atteintes d'hystéricisme ou de Pune des mille modalités de la neurasthénie, de crises vaporeuses, de crises de nerfs, de faiblesse irritable. Ils conviennent aussi à l'hystérie véritable qui réclame l'emploi des modificateurs les plus énergiques de la constitution et à la chloroanémie d'origine nerveuse.
La neurasthénie de l'homme, l'hypocondrie et ses nombreuses variétés se trouvent très bien d'un séjour à la mer et des bains, mais Tirritabilité excessive du système nerveux chez les énervés réclame de nombreuses précautions.
Ils trouvent un moyen d'améliorer leur situation non seulement dans l'usage du bain, mais encore dans le milieu de Pair marin, dans les distractions des stations balnéaires et dans le changement d'existence. M. Dutroulau (i) dit avoir connu des hystériques et des hypocondriaques ne se bien trouver qu'au bord de la mer et après avoir pris quelques bains ; mais dès qu'ils en sont éloignés, ils retombent dans les mille et un accidents de leur maladie.
Hydrothérapie. — L'hydrothérapie est peutêtre Tarme la plus puissante de la médecine contre les désordres et les maladies du système nerveux; mais son emploi ne saurait être abandonné sans contrôle à la discrétion des malades. Les hydropathes ont raison de faire observer
(i) Dutroulau, Dict. encyclop. des se. méd., i« sér., t , VIII.
qu'appliquée avec discernement, elle produit des effets toujours salutaires et souvent merveilleux; mais qu'administrée sans méthode, elle peut être nuisible.
Chez rindividu prédisposé aux névropathies, l'hydrothérapie peut, par ses ressources variées, modifier profondément la constitution, arrêter la prédisposition en germe, et permettre à l'organisme de lutter contre Tinfluence énervante des milieux où il est appelé à vivre.
Si la maladie est constituée, si la période d'excitabilité qui est au début de toutes les neurasthénies existe, Thydrothérapie fournira amplement les moyens de sédation nécessaire. Si, au contraire, la période d'épuisement est arrivée, il faut demander à l'eau froide, aux douches, aux immersions soudaines et de courte durée l'excitation qui activera la nutrition générale et tonifiera le système nerveux.
Ya-t-il une hydrothérapie hygiénique? Autrement dit, Tusage habituel des pratiques hydrothérapiques doit-il être toléré sans Tintervention des prescriptions médicales? Il faut répondre par l'affirmative. De nos jours, beaucoup de personnes se sont habituées à Teau froide, beaucoup se livrent à des ablutions froides quotidiennes et même prennent des douches générales; elles s'en trouvent bien, et nous ne songeons pas à leur interdire ces pratiques au nom d'une science jalouse à l'excès de ses prérogatives. Il faut du reste voir dans ces habitudes hygiéniques nouvelles l'intervention d'une sorte d'instinct naturel de conservation qui nous
anime tous; à notre époque de surchauffement nerveux et de détraquement intellectuel, on a senti qu'il y avait dans ces pratiques un préservatif contre les nombreuses causes de débilitation du système nerveux.
Les personnes délicates et très surexcitables, les femmes surtout, devront être très prudentes dans l'emploi des moyens hydrothérapiques. Souvent leur susceptibilité est telle que le seul contact de l'eau froide leur procure une perturbation organique considérable qui les éloigne pour toujours d'une médication héroïque à laquelle il est en général si facile de s'habituer. De là des préventions illégitimes, et un insuccès qu'on ne doit qu'à soi seul. C'est en pareil cas que les conseils d'un médecin expérimenté seront indispensables. Les pratiques hydrothérapiques doivent être savamment graduées, et leurs effets en sont parfois d'autant plus merveilleux que les premières applications auront été plus difficiles.
Nécessité du sommeil. — Le sommeil est indispensable à l'homme pour donner à son organisme le temps de se réparer et d'accumuler de nouvelles forces. L'homme qui ne dort pas
assez use son capital, selon l'expression de Lasègue. Les nuits passées sans sommeil abrègent les jours, dit Bacon. « Les cruelles insomnies qui tourmentent les penseurs, écrit Réveillé- Parise, usent l'existence avec une singulière rapidité. » Ainsi, on le voit, l'accord est unanime : le sommeil ou la mort !
Le sommeil doit être proportionné à l'âge, au tempérament, au sexe et aux fatigues de chacun. L'enfant, qui grandit et se développe, a besoin d'un long sommeil, tandis que le vieillard dort peu naturellement , ayant peu de pertes à réparer. Les femmes, les personnes nerveuses et impressionnables, dépensent une plus grande quantité de force nerveuse, et la recouvrent moins vite, de là pour elles la nécessité d'un sommeil prolongé. Il en est de même des gens faibles et maladifs qui ont besoin de dormir plus longtemps que les gens robustes et en bonne santé.
Combien de temps doit dormir un homme bien portant ?
Sex horas dormire sat est juveniqiie senique.
dit l'école de Salerne (i). Mais ce délai ne peut être considéré que comme un minimum, et il faut en général sept ou huit heures de sommeil à la plupart des individus pour se retrouver frais et dispos au réveil. Toutefois l'habitude joue un grand rôle en pareille matière et peut créer entre les diverses personnes des différences consi-
(i) L'École de Salerne, trad. Meaux Saint-Marc, Paris,
dérables qui n'entraînent aucune conséquence fâcheuse pour la santé générale.
Ce n'est pas assez de consacrer un temps suffisant au sommeil, il faut encore que le retour en soit soumis à une périodicité régulière. Le silence , l'obscurité, l'absence d'impressions de nature à tenir nos sens en activité étant nécessaires pour obtenir un sommeil calme et profond, il en résulte que la nuit est le moment le plus favorable à consacrer au r^pos quotidien. Le sommeil du jour est loin d'avoir les mêmes qualités réparatrices : il congestionne les centres nerveux, occasionne du malaise, de la fatigue, de la pesanteur de tête, et nuit plus qu'il n'est favorable à l'organisme.
Le sommeil est un puissant modificateur du système nerveux, puisqu'il suspend le cours de certaines névroses convulsives, telles que l'hystérie et la chorée. Aussi , heureux les névropathes qui dorment, car ils ne sont qu'à moitié malades.
Troubles du sommeil. — Chez certaines personnes nerveuses, la fonction du sommeil est souvent troublée. Elles sont sujettes à des hallucinations, à des rêves pénibles, à des cauchemars terrifiants. Au moment où elles s'endorment, où leur intelligence s'abandonne dans une détente plus ou moins complète, surviennent des visions fantastiques ou effrayantes; ou bien ce sont diverses sensations pénibles, des bruits, des voix, certains mots, certaines phrases qui viennent frapper l'oreille. Certaines précautions très simples suffisent parfois pour supprimer
ces troubles pénibles ; c'est ainsi que A. Maury cite l'exemple d'une vieille femme fort sujette à ces hallucinations, et qui avait si peur des vilaines figures qu'elle voyait au moment de s'endormir, qu'elle tenait constamment près de son lit une chandelle allumée. Nous conseillons aux personnes tourmentées par des phénomènes analogues de suivre cet exemple et d'avoir une veilleuse dans leur chambre.
Y a-t-il un sommeil sans rêves? En dépit de Descartes et des philosophes dont cela gêne les théories, la chose n'est pas douteuse, mais les gens nerveux connaissent peu ce genre de sommeil : ils ne dorment qu'avec des rêves. Si les rêves sont légers, fugaces, et ne s'accompagnent pas d'une trop grande activité des facultés intellectuelles, ils n'empêchent pas le sommeil d'être suffisamment réparateur; mais il n'en est plus de même quand ils dégénèrent en cauchemar.
« Le cauchemar, selon la définition de Motet, est un état de malaise passager, survenant pendant le sommeil, se caractérisant par une sensation douloureuse vaguement perçue dans un point du corps ; de l'anxiété; de l'oppression; l'impossibilité de pousser des cris, de se mouvoir ; et par un rêve pénible, véritable délire dans lequel se succèdent des idées et des images effrayantes (i). »
Le cauchemar s'observe chez les personnes très surexcitables, chez les hystériques et les hypocondriaques, en particulier. Il peut être
(i) MotQtfNouv. dict. de méd. et de chir. prat., t. VI,
spontané ou provoqué par certains écarts de régime, l'ingestion de substances indigestes, de boissons excitantes ou alcooliques, même en très petite quantité. On évitera cet accident pénible en n'omettant aucune des précautions de régime dont l'expérience a démontré la néces- •31 te.
Chez quelques personnes névropathiques, on observe une véritabletendance maladive au sommeil. Certains neurasthéniques, certains mélancoliques sont pris dans le jour d^un besoin irrésistible de dormir : quelques instants de som niation les rendent à leur état normaL Dans quelques cas, cet appétit maladif peut aller jusqu'au sommeil somnambulique, cataleptique ou léthargique. Lasègue cite quelques exemples singuliers des diverses formes de cette névrose :
« Un crarcon marchand de vin s'endort un verre à
la main, en servant les pratiques, et se réveille au bout d'une minute.
« Un autre jeune homme, un fardeau sur l'épaule, pris subitement d'un besoin impérieux de dormir, s'appuie à un mur ou à un bec de gaz, s'endort et se réveille deux minutes après.
« Une jeune fille de dix-sept ans, prise du même besoin à l'église, revient chez elle, se couche et reste pendant trois jours plongée dans un profond sommeil.
« Un fermier s'endort à la chasse, on le trouve, on le rapporte chez lui, et il ne se réveille qu'au bout de sept heures. A partir de ce moment, il s'endort chaque jour, mais il suffit de lui souffler sur le visage pour le réveiller.
« Une dame belge s'endort chaque soir, pendant deux ans, à neuf heures précises, avec tous les symptômes de la catalepsie (i). »
Uhygiène ne peut pas grand'chose pour prévenir de pareils accidents, mais il est de son devoir d'en signaler Pexistence. Il en est de même de divers autres troubles nerveux qui surviennent pendant le sommeil normal, tels que les crampes, Pagacement désigné sous le nom d'inquiétudes dans les jambes, l'accès d'asthme qui survient si souvent entre minuit et une heure du matin; lasciatiquequi est quelquefois presque exclusivement nocturne \ les atroces démangeaisons de Feczéma sec de Fanus et de l'urticaire, enfin Tépilepsie vraie, dont les accès reviennent habituellement à la période de décroissance du sommeil.
Insomnie. — Les gens nerveux sont prédisposés à rinsomnie ; la cause la plus légère trouble ou interrompt leur sommeil. Les émotions, les préoccupations fortes de la journée retentissent longuement en eux, et se prolongent pendant la nuit. Ils sont en outre sujets à des troubles douloureux, à des névralgies, à des gastralgies dont les exacerbations sont très fréquemment nocturnes.
Les femmes sont particulièrement sujettes à cet inconvénient, tant en raison de leur tempérament nerveux plus prononcé que des indispositions périodiques auxquelles elles sont soumises et qui s'accompagaent souvent de troubles névropathiques.
(i) Lasègue, Etudes médicales, t. I., Paris, 1884.
A. CULLERRE. i8
Le genre de vie joue un rôle considérable dans la tendance à Tinsomnie. Ceux qui se livrent avec ardeur aux travaux de l'esprit, les écrivains, les savants, les penseurs en sont souvent tourmentés. C'est en vain que leur esprit fatigué recherche le sommeil ; Texcitation prolongée à laquelle il a été soumis ne s'arrête pas ; par une sorte de vitesse acquise il continue à combiner des images ou des idées qui deviennent incohérentes et dégénèrent en rêves pénibles si la conscience un moment assoupie cesse d'en diriger les combinaisons.
Les femmes mondaines^ qui mènent une vie molle et oisive et qui font du jour la nuit et de la nuit le jour (i), qui se livrent à tous les raffinements du luxe et s'abandonnent à la débauche de l'esprit, si je puis ainsi parler ; de même celles qui vivent dans les bas-fonds de la société et s'abandonnent à la débauche du corps, celle (?qui vivent dans l'air vicié des fabriques, celles qui n'ont ni famille, ni foyer domestique, sont bien plus sujettes à Tinsomnie que les femmes qui se livrent aux travaux des champs ou qui se consacrent activement aux occupations du ménage ou aux soins de la famille. Michel Lévy fait un saisissant tableau des conséquences qu'entraîne Tabus des veilles :
« Si l'homme prolonge outre mesure les veilleSj dit-il, il ne tarde point à ressentir tous les effets d'un exercice immodéré, d'une surexcitation soutenue de toutes les fonctions. La fatigue, la lassitude, la cour-
(i) Marvaud, Le sommeil et l'insomnie^ Paris, i88i.
bature l'avertissent par une progression aggravante de symptômes que l'équilibre est rompu entre la dépense et la réparation... les digestions deviennent difficiles, laborieuses; un sentiment d'ardeur et de picotement travaille l'épigastre ; la circulation s'accélère, il y a des palpitations ; le cœur et les gros vaisseaux tendent à s'hypertrophier, la circulation des membres inférieurs est gênée ; l'haleine devient brûlante, la gorge se dessèche et s'irrite ainsi que la muqueuse des bronches et des fosses nasales : la peau est le siège d'une chaleur acre, surtout aux mains; le visage est tiré, les yeux s'injectent, la vue s'émousse, la peau perd sa fraîcheur; la constitution s'affaisse et présente les lignes d'une usure prématurée. Faiblesse, amaigrissement, sénescence, tel est le résultat des veilles, et si le sommeil manque totalement, fièvre, délire et mort. »
L'hygiène, en réformant des habitudes mauvaises, en modifiant le régime et le genre de vie peut beaucoup pour ramener un sommeil qui ne s'obstine à fuir que parce qu'on le recherche à contretemps. Mais si l'insomnie persiste malgré ces réformes, si elle se produit dans la cours d'une existence calme et bien réglée, elle doit être considérée comme un signe fâcheux, comme l'avant-coureur de quelque maladie, et Ton doit alors avoir recours aux lumières de la médecine. Les affections cérébrales sont d'une telle gravité que ce n'est qu'au début qu'on peut espérer d'en enrayer la marche ; encore le succès est-il, même dans ce cas, l'exception.