CHAPITRE X
Sensibilité cutanée. — i"' Anesthésies et hypéresthésies . — Les névropathes éprouvent fréquemment des troubles de la sensibilité tactile et cutanée que l'hygiène peut prévenir ou atténuer dans bon nombre de cas.
Le trouble le plus sérieux est Tabolition de la sensibilité ou anesthésie : il est presque toujours l'expression d'une lésion irrémédiable des centres nerveux ou d'une maladie grave, comme Thystérie. Cette anesthésie est tantôt complète, tantôt limitée à un des modes de la sensibilité tactile, comme la douleur, le sens de la température; tantôt partielle et localisée en certains points des téguments ou à un côté du corps. Ce phénomène est connu depuis une époque reculée, et au moyen âge on y voyait un signe de possession démoniaque; aussi le recherchait-on avec soin sur le corps des sorcières, qui expiaient sur le bûcher le tort d'être anesthésiques.
L'excitation exagérée de la sensibilité ou hypéresthésie n'est pas un phénomène aussi grave et est excessivement commun chez les personnes nerveuses. La peau acquiert parfois une sensibilité tellement exquise que le moindre souffle, le moindre contact, le frottement des vêtements, le simple frôlement du duvet provoquent des frissons et un sentiment de malaise douloureux. Une pression légère exercée en certains points du corps, tantôt fixes, tantôt variables, cause de vives douleurs; tels sont l'épigastre, la peau qui recouvre les vertèbres dorsales, la région des côtes, les parties latérales et inférieures du ventre chez les femmes, le cuir chevelu, la plante des pieds, l'extrémité des doigts.
On s'accorde à considérer ces troubles douloureux de la peau comme une manifestation du rhumatisme nerveux. En fait, ils reconnaissent souvent comme cause l'impression du froid ; aussi ceux qui y sont sujets feront-ils sagement de prendre les précautions nécessaires pour échapper aux atteintes du froid et de Thumidité.
L'hyperesthésie peut, de simple trouble douloureux, devenir une véritable affection nerveuse de la peau dont les manifestations se produisent sans cause provocatrice. On a alors affaire à la dermalgie, qui peut être fixe ou devenir ambulante à la façon d'un érysipèle, et se promener sur toute la surface des téguments.
Une autre forme de l'hyperesthésie est le prurit, démangeaison insupportable qui se loca-
lise le plus souvent à la peau voisine des orifices naturels, mais peut se généraliser. Le prurit le plus pénible et le plus fréquent est celui de l'anus et des organes génitaux de la femme. Il fait parfois le désespoir de ceux qu'il atteint. Il se montre en général aux changements de saison , principalement au retour des froids. C'est une manifestation nerveuse de nature herpétique ou arthritique; elle coïncide souvent avec d'autres phénomènes neurasthéniques.
Chez la femme, en effet, le prurit vulvaire est rarement isolé. Les précautions hygiéniques contre ce trouble pénible consistent dans les moyens propres à activer les fonctions de la peau, les bains chauds, les sudations; moyens indiqués par la nature elle-même puisque pendant la saison chaude, alors que la peau transpire abondamment, le prurit cesse de faire sentir ses morsures.
2° Troubles psychiques liés à la sensibilité tactile. — Au sens du tact se rattachent diverses aberrations de la sensibilité très complexes, et dans lesquels l'élément psychique prend une part de plus en plus grande jusqu'à devenir prédominant. Il est des personnes, — des femmes surtout, — qui ne peuvent passer leur doigt sur une pêche, sur une étoffe de velours, sans éprouver une horripilation qui peut aller jusqu'à l'angoisse, aux sueurs froides, à la syncope. Par contre, le musicien Richard Wagner, nature vraiment psychopathique, avait la manie du satin et en faisait ses délices. Dans quelques cas exceptionnels, le nombre des objets qui de-
viennent ainsi des noli ^^;2^ere est considérable : la craie, l'ardoise, le papier, les coquilles d'œufs, les crayons taillés, les poteries et la terre cuite non vernissée, etc. C'est ce qu'on appelle la crainte du contact des objets. Limitée à certains objets, cette particularité ne constitue qu'un trouble de peu d'importance. Mais chez certains névropathes, elle s'étend à tous les objets en général et devient un véritable délire du toncher, dans lequel le trouble déterminé par le contact est purement psychique et n'entraîne pas nécessairement une sensation pénible et douloureuse de la sensibilité tactile.
Ce trouble physique se manifeste à l'occasion des objets les plus divers. Tel névropathe a peur des épingles, tel autre des boutons de porte, un autre du verre; d'autres ne veulent rien toucher parce qu'ils ont peur des souillures dont les objets peuvent être recouverts, des maladies contagieuses, des virus, de la rage. A une première période de simple appréhension succède celle des obsessions, des idées fixes, de l'anxiété, et du doute continuels, véritable vertige mental ; et la maladie finit par entrer dans le domaine des psychopathies lucides.
Ces étranges aberrations se rencontrent plus fréquemment dans les classes élevées de la société que dans les autres; elles sont le produit d'une mtelligence oisive et désœuvrée et d'une émotivité exagérée. Il faut que le malade renonce à son genre de vie, prenne des habitudes actives, se livre aux exercices, aux voyages. En rendant le corps plus robuste,
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mieux équilibré dans ses diverses fonctions, on rendra à la volonté sa puissance, et la possibilité d'exercer sur ces troubles psychopathiques un empire réel; en même temps les occupations qui sont ainsi offertes à l'esprit constituent une excellente diversion contre Tidée fixe qui s'est emparée de lui.
Goût, odorat. — Le goût et l'odorat ne sont, dans notre état avancé de civilisation, que des sens dépravés et notablement diminués. Ils ne nous rendent pour ainsi dire aucun service en ce qui concerne notre conservation, mais en revanche, ils nous procurent de très vives jouissances. Ils intéressent moins souvent Thygiéniste et sont moins fréquemment troublés que les autres sens, mais par contre ils donnent lieu à de nombreuses idiosyncrasies ; tout le monde sait qu'il y a des substances agréables aux uns tandis qu'elles inspirent à d'autres une invincible répugnance; tels sont le fromage les fruits, certains mets, certaines odeurs dont impression peut déterminer des spasmes, des vomissements et des troubles nerveux excessivement pénibles. La mode et les mœurs sont pour beaucoup dans ces appétences et ces répugnances ; ainsi les mets favoris de quelques nations ou usités à certaines époques de Thistoire nous inspireraient un profond dégoût, tandis qu''au jugement de certains autres peuples, quelques-unes des substances que nous ingérons avec délices, le gibier faisandé par exemple, paraîtraient peu recommandables.
La maladie joue un certain rôle dans les sen-
sations troublées que nous procurent le goût et Todorat. Dans certains états d'énervement et de fatigue mentale, on est souvent poursuivi par des sensations subjectives de saveurs et d'odeurs : Ce sont de véritables hallucinations du goût et de Todorat. A qui n'est-il pas arrivé de se croire environné d'odeurs épouvantables, d''être poursuivi par la puanteur du cadavre, le relent de choses malpropres et écœurantes ? Chez les gens nerveux doués d'une vive sensibilité, l'imagination à elle seule peut produire de ces illusions dont la vivacité ne le cède en rien aux sensations réelles.
Les perceptions subjectives du goût et deTodorat constituent^ dans certaines psychoses, le fondement le plus solide des idées délirantes. La migraine produit une vive surexcitation de Tcdorat et des sensations subjectives pénibles. L'aura des accès d'épilepsie est parfois caractérisée par un goût désagréable qui envahit la bouche. Certaines affections, Thystérie, la chlorose, la grossesse provoquent souvent des dégoûts imprévus ou des appétences inusitées. Dans rhystérie les sens sont parfois complètement abolis ; les habitudes professionnelles rendent insensibles à certaines saveurs et surtout à de nombreuses odeurs.
Beaucoup de ces idiosyncrasies dont nous avons parlé en commençant sont sous la dépendance complète du nervosisme. Dans les exemples suivants, on peut les considérer comme de véritables manifestations névropathiques.
Schneider parle d'une femme qui se trouvait mal en respirant l'odeur de la fleur d'oranger; Piesse (i) cite le cas d'une jeune dame chez qui la même odeur déterminait des spasmes violents. Un militaire perdait connaissance à l'odeur de la pivoine. On a signalé certaines femmes frappées d'aphonie nerveuse pour avoir respiré le parfum du musc ou d'un bouquet. Grétry et le peintre Vincent étaient incommodés par les senteurs de la rose. Certain secrétaire de François l'^r ne pouvait supporter l'odeur d'une pomme; le duc d'Epernon et M"^ Contât s'évanouissaient en respirant le fumet du lièvre (2). En revanche Schiller aimait passionnément l'odeur des pommes pourries.
L'appétit exagéré des substances odoriférantes est encore une dépravation maladive du système nerveux^ et coïncide presque toujours chez les individus avec d'autres affections névropathiques, et chez les peuples avec des mœurs dissolues. Les Grecs et les Romains de la décadence se livraient à de véritables orgies de parfums. Selon Pline, Néron briala sur le bûcher de sa femme Poppée plus de parfums que l'Arabie n^en produit en une année, et M^^ de Pompadour dépensait, dit-on, pour cet objet cinq cent mille francs par an.
Ce goût exagéré pour les odeurs aux époques de débauches tient certainement à Faction positivement aphrodisiaque des parfums. Certaines odeurs physiologiques ont les mêmes propriétés et sont passionnément recherchées par quelques natures dépravées.
(i) Piesse^ Des odeurs.
(2) Dict. ehcyclop. des se. méd., 2*. sér., t. XIV,
Certaines odeurs sont dangereuses, et, répandues dans un appartement, peuvent occasionner des accidents graves et même la mort. Les personnes nerveuses, par conséquent impressionnables, devront se défier, par exemple, de la senteur du laurier-rose, du jasmin, de la tubéreuse, de la jacinthe, des oranges, des coings, des abricots. Les huiles essentielles que contiennent ces fleurs et ces fruits^ et qui leur communiquent leur parfum, déterminent un véritable empoisonnement, par leur volatilisation et leur mélange à une atmosphère confinée.
Le danger qu'il y a à séjourner et surtout à dormir dans un milieu imprégné de certaines odeurs pénétrantes a été signalé depuis longtemps.
« Ingenhousz cite le cas d'une jeune fille morte à Londres en 1799, par l'odeur des lis. Triller a donné l'histoire d'une autre femme, dont la mort a été causée par l'odeur des violettes. Suivant Cromer, l'odeur des roses amena la mort d'un saint évêque de Pologne. J. Schenckins nous apprend que des personnes ont été asphyxiées par l'odeur de safran ; les fleurs de sureau et de magnolia ont occasionné plus d'une fois des nausées et des troubles nerveux. Gardanne raconte que des hommes qui dormaient dans un grenier où l'on avait disséminé des racines de jusquiame noire se réveillèrent atteints de stupeur et de céphalalgie ; l'un d'eux éprouva des vomissements et une hémorrhagie nasale abondante (i). »
Vue. — 1° Troubles de la sensibilité visuelle.— L'impressionnabilité de Porgane de la
(i) Ann. d'Iiyg-., 1" sér., t. XXIII, p. 29? tlDict, encyclop., 2« sér., t. XIV, p. 168.
vue est très grande dans certaines formes de nervosisme. Le moindre rayon de lumière qui frappe la rétine produit un ébranlement douloureux du cerveau. Les malades contractent alors l'habitude de faire autour d'eux une obscurité de plus en plus complète; mais ils s'enferment dans un cercle vicieux, car l'habitude de Tobscurité ainsi acquise rend la rétine encore plus sensible, plus irritable, et le moindre rayon lumineux provoque alors des éblouissements, des douleurs, et une photophobie qui peut avoir les conséquences les plus graves, l'affaiblissement de la vue et même l'amaurose.
Les patients doivent réagir contre la tendance qui les pousse à s'isoler dans un milieu obscur : ce n'est pas seulement leur vue qui a à en souffrir, mais encore leur [organisme entier , que rétiolement ne tarde pas à plonger dans Panémie. En faisant subir à la rétine une gymnastique appropriée, en la protégeant contre l'éclat trop vif de la lumière par l'interposition de verres légèrement teintés de bleu ou de vert, on pourra peu à peu l'habituer à affronter l'éclat du jour, au grand avantage de la vue et de la santé générale. Mais il faudra ne se servir des verres colorés que comme transition et arriver rapidement à les supprimer, car ils occasionnent eux-mêmes les mêmes inconvénients que l'obscurité artificielle. Sichel a guéri des amblyopies et des photophobies en éloignant par degrés l'usage des verres colorés et le séjour dans l'obscurité. Desmarres ne juge même pas ces précautions nécessaires; quand il est certain que
la maladie n'est quMne exagération de la sensibilité de la rétine occasionnée par le séjour dans l'obscurité, il supprime brusquement l'usage des verres colorés, les rideaux, les voiles, tous les écrans propres à amortir la lumière, et cette pratique ne lui a donné que des succès (Michel Lévy).
Il existe une affection de Toeil, ou plutôt une infirmité — car la plupart du temps le mal est congénital — qui est caractérisée par la perte du sens de certaines couleurs : on Tappelle <ia/tonisme^ du nom de celui qui Ta découverte, ou encore dj^schromatopsie . Cependant cette maladie n'est pas toujours congénitale, on la rencontre assez fréquemment dans Thystérie confirmée. A ce titre elle ne relève pas plus de l'hygiène que le daltonisme de naissance. Mais il n'est pas rare de voir les malades atteints de troubles nerveux vagues, des névropathes et hypocondriaques se plaindre de ne plus distinguer les couleurs, de voir tous les objets revêtus d'une grisaille uniforme. En général ce trouble nerveux est passager, et, d'un jour à l'autre, il disparaît pour revenir plus tard, selon l'intensité des troubles nerveux. Il n'exige aucune précaution hygiénique particulière, et disparaît avec les autres accidents nerveux combattus suivant les conseils donnés précédemment.
De nombreux troubles visuels peuvent exister dans la migraine : l'abolition partielle de la vue causée par une tache noire, qui apparaît en face des objets et s'accompagne de scintillement-, l'hémiopie ou abolition de la moitié du champ
visuel, de sorte que pendant un certain temps le malade ne voit que la moitié des objets ; enfin Tamaurose passagère ou perte totale de la vision avec phénomènes scintillants et irisés. Ces troubles sont purement dynamiques et essentiellement transitoires.
Dans la névropathie cérébro-cardiaque, Krishaber a observé l'amblyopie et la diplopie. L'affaiblissement de la vue est constant; la cécité peut même se produire, mais elle est passagère. La diplopie se montre quand le patient veut fixer un objet; alors il le voit double, surtout s'il est luisant ou très éclairé. Il survient encore des étincelles, des mouches volantes et de véritables hallucinations. Ces dernières se produisent en général dans l'obscurité, sous l'apparence de visages difformes et de monstres grimaçants (i).
Le sens de la vue s'associe parfois à certains troubles névropathiques. Tel est le vertige visuel qui se produit au sommet d'un monument, sur un lieu élevé, à la vue d'un objet animé d^un mouvement rapide de rotation, par la fixation d'un point lumineux, d'un mur blanc, d'un grillage... On éprouve un sentiment d'anxiété, d'angoisse, de défaillance; les jambes s'affaiblissent et se mettent à trembler, la vue s'obnabile, la face pâlit, le corps se recouvre d'une sueur froide. Ce qui prouve bien que ce vertige a pour point de départ une impression visuelle, c'est que si celui qui en souffre, pendant une
(i) Dict. encyclop. des se. méd., i^ sér., t. XIV.
ascension par exemple, la recommence les yeux bandés, il n'éprouve plus aucun malaise. Ce trouble est si essentiellement nerveux que le seul souvenir des circonstances dans lesquelles on a eu le vertige suffit à le faire naître à l'état initial.
2° Aberrations du sens visuel. Troubles psychiques liés à ce sens. — Quelques personnes ne peuvent voir certains objets sans éprouver aussitôt ce malaise vertigineux dont nous avons déjà parlé à propos de quelques autres impressions sensorielles. Il y en a qui ne peuvent voir sans répulsion certains animaux^ tels que le chien, la souris, la grenouille, le crapaud, l'araignée. On rapporte que Meyerbeer se trouvait mal à la vue d'un chat. Gœthe avait en horreur tous les gens à lunettes. Ce trouble névropathique d'origine visuelle est intimement lié à la crainte du contact (i). Il est parfois héréditaire. Le raisonnement, la volonté peuvent parfois l'atténuer, mais n'arrivent pas d'ordinaire à en triompher complètement. On doit éviter de chercher à vaincre brusquement ces répugnances instinctives; il pourrait en résulter les conséquences les plus graves , la peur et les maladies convulsives qu'elle cause quelquefois.
Un autre trouble très commun, essentiellement névropathique, qui se présente soit d'emblée et isolément, soit à titre de symptôme d'une affection plus complexe, est ce qu'on a appelé agoraphobie^ ou peur des espaces. Il consiste en un état d'angoisse, de serrement épigastrique,
(g Voy. p. 278.
de faiblesse dans les jambes qui saisit pendant qu'on traverse une place, un pont, un endroit découvert. Le patient qui subit ce malaise, convaincu qu'il ne pourra franchir l'espace qui se présente devant lui, se refuse à avancer et ne peut plus remuer qu'avec l'aide de quelqu'un.
Gomme pour les répulsions idiosyncrasiques précédentes, les agoraphobes, qui appartiennent pour la plupart aux classes élevées et intelligentes de la société, luttent souvent avec énergie contre ces craintes ridicules. Au début, ils parviennent à se vaincre, mais il arrive un moment où ils sont maîtrisés par la névrose.
Pour lutter contre la peur des espaces^ le patient doit commencer par franchir, en dépit de Tangoisse qui Tétreint, des espaces limités, puis il abordera progressivement les espaces plus vastes. Il commencera par une rue, une cour, puis un carrefour, une promenade, enfin une place. Au début, il se fera accompagner, en ayant soin d'augmenter progressivement la distance qui le séparera de son compagnon, et il se hasardera seul enfin quand il se sentira suffisamment confiant dans ses propres forces.
L'agoraphobie est un trouble purement psychique survenant à l'occasion d'une impression visuelle, et non une aberration véritable du sens de la vue. Il en est de même de la claustrophobie^ ou peur des espaces fermés, qu'on rencontre chez certains névropathes d'une grande émotivité, soit isolément, soit concurremment avec Tagoraphobie, la crainte des contacts et le délire du toucher. Ces patients sont saisis d'une
terreur panique à l'idée qu'ils peuvent se trouver enfermés seuls dans un espace clos. S'ils sont dans un appartement, il faut que les portes et les fenêtres restent ouvertes. S'ils trouvent par hasard devant eux une porte fermée à clef, ils perdent la tête; et, en proie à une anxiété sans cesse grandissante, s'enfuient, sautent par les fenêtres, et ne s'arrêtent que lorsqu'ils se trouvent en plein air dans un endroit découvert.
Quelques autres éprouvent un sentiment de frayeur moins vif, mais en revanche sont pris de dyspnée et de vertige s'ils se trouvent dans une pièce de dimensions étroites.
Il existe en somme une certaine variété dans les manifestations de cette sorte ;de névrose qui, comme l'agoraphobie, sera combattue par le traitement moral , sans négliger cependant les indications fournies par la santé générale.
Ouïe. — L'ouïe est souvent troublée chez les névropathes. Les personnes simplement nerveuses sont déjà d'une grande susceptibilité à regard de certains bruits, dont l'impression leur cause un agacement violent, et même une véritable douleur suivie dans quelques cas de faiblesses et de spasmes convulsifs. Tel est le bruit de la scie dans la pierre, celui que produit le frottement du verre par le doigt, celui de la lime sur le métal, le grattage des murs, le repassage des couteaux, le bruit que produit Faction de déchirer du papier ou une étoffe.
\^ Hyper acousie; vertige auditif. — Chez certains névropathes, l'hyperesthésie auditive est tellement intense que le moindre bruit provoque
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de la douleur, que les sons musicaux eux-mêmes ne sont plus tolérés, et que les bruits de la rue, le roulement d'une voiture, entretiennent un état de vertige, une sorte d'ivresse continuels. L'hyperacousie est poussée parfois à un point tel qu'il n'est pas permis de tousser, d'éternuer ou même de parler en présence de ces malades ; le frôlement d'une étoffe, le tic tac d'une montre, leur sont insupportables et provoquent des spasmes douloureux. A ces troubles de cause externe viennent s'en ajouter de subjectifs, des bourdonnements, des sifflements, un bruit de cascade, le son des cloches. Ces illusions auditives peuvent être assez intenses pour priver de sommeil.
Ces désordres ne peuvent être combattus que par les moyens généraux qu'offre Fhygiène contre le tempérament névropathique. Se séquestrer dans un silence absolu est une mesure qui va directement contre le but à atteindre, puisque son principal effet est d'augmenter la délicatesse du sens auditif et de le rendre encore plus impressionnable.
L'hyperacousie se rencontre principalement dans la migraine, l'hypocondrie, Thystérie, et diverses formes de la neurasthénie.
Les troubles nerveux du sens de l'ouïe peuvent être le point de départ d'un vertige particulier, auquel nous avons déjà fait allusion. Ge vertige revêt des formes multiples; il consiste tantôt en une sorte de tournoiement qui semble entraîner la personne elle-même ou les objets qui l'environnentj tantôt en une sensation de
translation d'avant en arrière ou dans le sens opposé, ou bien encore dans une sensation de chute, de rotation autour d'un axe transverse, ou enfin en une sorte d'attaque apoplectiforme avec perte de connaissance, nausées et vomissements; — le tout accompagné de bruits auditifs très intenses de la nature de ceux que nous avons déjà décrits. Ce vertige, très analogue à celui qui est causé par certaines maladies des centres nerveux ou de l'organe de Pouïe, se reconnaît à la coexistence d'autres troubles nerveux se rattachant à la névropathie générale dont il n'est lui-même qu'une manifestation.
2° Troubles psychiques en rapport avec le sens de rouie. — Sur certaines natures impressionnables, un bruit soudain et inattendu produit des effets psychiques dangereux : une peur violente, une stupeur passagère, des pesanteurs de tête; une sorte d'engourdissement général avec tendance à la catalepsie, ou la catalepsie elle-même. La foudre a souvent causé cette névrose, et on cite de nombreux exemples de gens pétrifiés par Téclat du tonnerre : des moissonneurs dans un champ, un prêtre à Tautel, des serviteurs occupés aux soins du ménage.
Chez les hystériques hypnotisables, on utilise souvent cette action d'un bruit inattendu pour produire la catalepsie, soit en frappant sur un corps sonore tel que le gong ou le tam-tam^ soit en laissant tomber un corps lourd sur le plancher.
Appétit. — L^âge, le sexe, rétat de santé OU de maladie, les habitudes, le genre de vie, et surtout la façon dont fonctionne le système nerveux, ont une action décisive sur l'appétit.
L'inappétence se rencontre dans les névralgies, dans la chlorose, dans l'hystérie. En raison du ralentissement de la nutrition qui existe chez certains de ces malades, elle n'a pas de conséquences graves et cède la plupart du temps à quelques moyens sagement combinés, tels que l'exercice, le changement d'air, qui sont de véritables apéritifs hygiéniques. Il n'est personne qui n'ait eu Toccasion de constater les heureux effets d'un voyage, d'un déplacement, d'un séjour à la campagne ou au bord de la mer.
Souvent l'inappétence est le fait d'une hygiène alimentaire mal entendue, de l'entêtement qu'en vertu de préjugés médicaux peu justifiés, on met à vouloir gorger les patients de mets qui leur répugnent, de potages, de viandes saignantes, qui leur inspirent un profond dégoût.
Cette anorexie nerveuse cède en général assez facilement à une meilleure hygiène. On arrive à la vaincre en présentant aux malades des aliments appropriés à leur goût, et en se faisant un devoir de céder de bonne grâce à leurs fantai-
sies gastronomiques, toutes les fois qu'il n^y a pas de contre-indication absolue. Tous ceux qui ont exercé dans les grandes agglomérations d'hommes et de femmes, vivant séparément, connaissent les profondes divergences qui existent entre les deux sexes au point de vue de l'appétit. Autant les premiers sont indifférents aux mets qu'on leur présente, autant les secondes sont capricieuses,, manifestent des goûts idiosyncrasiques, recherchent le lait, le café, les mets sucrés, les fruits, les légumes savoureux. Cette différence tient à la prédominance chez les femmes du tempérament nerveux.
L'appétence spéciale pour tel ou tel aliment est une indication précieuse qu'il ne faut pas négliger, quelque peu rigoureuse qu'elle paraisse au point de vue hygiénique. Tout organique qu'elle soit , la digestion n'en est pas moins soumise à l'influence du cerveau^ qui, selon qu'il aura reçu une impression de satisfaction ou de déplaisir, ne manquera pas d'exercer sur cette fonction une action favorable ou contraire.
Au reste, l'appétit est, dans beaucoup de cas, sous la dépendance exclusive de l'action du cerveau, comme le prouvent les psychopathes, qui, sous l'influence de leur délire, refusent ou acceptent les aliments sans qu'il existe de trouble manifeste des fonctions digestives.
L'excès d'appétit se présente dans les mêmes cas que l'inappétence, et souvent alterne avec elle. On le rencontre en effet chez les mêmes personnes, les énervés, les hystériques, les fem-
mes grosses. Très fréquent chez les névropathes dyspeptiques, l'excès d^appétit est presque toujours le signal dYm retour des accidents nerveux gastralgiques. Il importe de ne pas céder à ses sollicitations, de ne pas changer l'heure des repas, ni augmenter la quantité des aliments, sous peine de produire un véritable affolement de Testomac. On cherchera à tromper cette faim factice par l'ingestion d'un léger excitant ou de quelque substance peu nutritive exempte de propriétés indigestes. Ce qu'il y a lieu de combattre, ce n'est pas le trouble lui-même, mais la maladie à laquelle il est dû.
Poussé jusqu'à un degré considérable et établi en permanence, l'excès d'appétit constitue une véritable maladie qui a très probablement son point de départ dans le système nerveux : c'est la boulimie, sorte d'appétit insatiable que rien ne justifie au point de vue physiologique. On la rencontre dans les familles où sévissent les maladies du système nerveux. Nous avons connu un père boulimique qui avait une fille hystérique et une autre épileptique. Les boulimiques sont des dyspeptiques *, ils digèrent mal ; les uns vomissent, les autres rendent intacts les aliments ingérés. Leurs sécrétions sont viciées, ils ont une transpiration d'une fétidité particulière. Cet appétit maladif est si impérieux qu'on a vu de ses victimes manger les choses les plus repoussantes et même des cadavres. Il existe dans la science quelques exemples marquants de boulimiques : tel est le célèbre Tarare, dont Percy a raconté l'histoire, et qui, à dix-sept ans, mangeait en
vingt-quatre heures un poids d'aliments égal au sien propre. Cette curieuse maladie n'a rien à voir avecThygiène, qui,en face d'elle, se trouve sans ressources.
L'appétit n'est pas seulement susceptible d'être diminué ou augmenté ; il peut encore être perverti. Certaines personnes, — des enfants, dès femmes enceintes, des chlorotiques, des hystériques, des psychopathes, manifestent de singulières dépravations du goût, recherchent comme une friandise des substances non alimentaires, insipides ou nauséeuses, parfois repoussantes. Nous avons déjà parlé de la prédilection de certaines névropathes pour les liqueurs fortes et brûlantes. Un aimable écrivain a vulgarisé le goût des femmes enceintes pour les substances bizarres, en faisant déguster à son héroïne une gelée de colle de pâte qu'elle avait aperçue à l'étalage d'un marchand de son quartier. Les déments les plus dégradés s'offrent en guise d'extra les divers résidus de leurs digestions. N'insistons pas sur des troubles qui sont plutôt du ressort de la thérapeutique que de celui de l'hygiène.
Sécrétions. — Les sécrétions sont fréquemment troublées chez les personnes nerveuses, soit supprimées momentanément ou d'une façon habituelle, soit exagérées.
Parmi les hypersécrétions, nous avons à signaler l'excès du flux salivaire, appelé sialorrhée ou pt/alisme^ très commun chez beaucoup de femmes vaporeuses. Il revient par accès d'une durée de quelques heures à quelques jours,
disparaît définitivement ou pour reparaître plus tard, sans autre cause connue que le caprice du système nerveux. C'est une indisposition gênante, désagréable pour les personnes qu'elle atteint, mais sans conséquences nuisibles, et contre laquelle l'hygiène est à peu près désarmée.
Les sueurs, soit généralisées, soit localisées à un membre ou à une partie du corps, sont dans le même cas et apparaissent souvent à titre de symptôme névropathique. Elles exigent certaines précautions dirigées principalement contre réventualité des refroidissements. Elles surviennent parfois chez les gens qui ont eu des névralgies et à la place d'un accès douloureux. Nous les avons vues se localiser au bras, à la tête chez des personnes qui avaient eu des névralgies brachiales et faciales.
Les sueurs profuses constituent une forme de rhystérie qui ne se manifeste parfois que sous cette forme unique.
Fonction rénale. — Les troubles nerveux de la sécrétion rénale consistent tantôt dans la diminution ou la suppression, tantôt dans l'exagération du liquide urinaire.
Vanurie est un des phénomènes les plus sérieux de rhystérie. Le plus souvent partielle, elle est quelquefois absolue, et peut durer huit ou dix jours, sans inconvénients graves pour la santé. Alors surviennent soit une débâcle urinaire, soit des vomissements ou des sueurs exagérées destinés à éliminer les principes excrémentitiels, et par conséquent nuisibles, de Furine.
On ne la constate que dans des cas d'hystérie grave.
Le phénomène opposé, Idipolyurie^ a moins de gravité. Il est très commun chez les personnes nerveuses : à la suite d'une grande émotion, d'une crise de nerfs ou de vives souffrances, elles rendent des flots d'un liquide clair et limpide qu'on a désignée sous le nom d''nrines nerveuses. La polyurie permanente se rencontre dans quelques cas rares d'hystérie. Habituellement elle constitue une maladie connue sous le nom de diabète simple ou insipide, maladie en général peu grave, mais pénible, exigeant Pingestion de quantités considérables de liquide et des mictions répétées. La polyurie est encore excitée chez la plupart des personnes nerveuses par des substances dont il faut savoir s'abstenir : le café, le thé, le vin blanc, la bière. Elle s'accompagne parfois de spasme vésical et devient douloureuse, mais n'offre aucun danger.
Fonctions de l'intestin. — La constipation est un phénomène habituel chez les personnes nerveuses. Tantôt elle tient à un spasme des fibres musculaires du gros intestin, tantôt elle est causée par une diminution des sécrétions intestinales ou encore par un spasm.e de l'orifice anal. La vie sédentaire, le travail intellectuel, certains exercices comme ceux du cheval et de la voiture, certains modes d'alimentation y prédisposent.
Les troubles qu'occasionne la constipation sont nombreux et pénibles; ce sont des pesanteurs du bas-ventre et la congestion hémorrhoï-
daire des veines du bassin. Chez les femmes, elle cause souvent de l'engorgement de la matrice et de la leucorrhée; chez les hommes, de la dysurie, la compression des vésicules séminales et la spermatorrhée. Ces divers accidents donnent à leur tour lieu à des angoisses morales, à des préoccupations exagérées au sujet de la santé, et à une véritable hypocondrie.
Il en résulte souvent aussi des troubles de la digestion, de l'inappétence, des céphalalgies, des bourdonnements d'oreilles et de l'insomnie. Les tendances hypocondriaques en sont favorisées d'autant, et prennent dans certains cas graves une forme bizarre, constituée par l'idée que le tube digestif ne peut parvenir à se vider, malgré des défécations répétées.
Parmi les cas de constipation nerveuse se place celle des hystériques.
La rétention fécale des hystériques^ dit Lasègue, n'est pas un léger étonnement pour le médecin : sa durée est comprise entre huit jours et six semaines. J'en ai constaté une de trois mois. J'en ai même observé une qui, au dire de la malade, aurait duré six mois... L'indifférence avec laquelle les hystériques supportent une pareille rétention n'est pas une des moindres curiosités de son histoire.
L'hygiène peut avantageusement combattre les accidents provenant de la constipation et parfois la supprimer elle-même. Le genre de vie sera modifié, l'alimentation devra comprendre des aliments ratraîchissants, les fruits, les légumes herbacés. Enfin, on emploiera dans certains cas
avec succès les douches ascendantes, susceptibles de rendre à l'intestin sa contractilité. L'emploi habituel des lavements n'est qu'un palliatif qui a ses mérites à la vérité, mais que ses inconvénients, dont le principal est Tassuétude, ne placent qu'au second rang.
La diarrhée nerveuse est en général essentiellement transitoire, et due à une émotion vive, ou à la peur. On lui a donné pour cette raison le nom de diarrhée éiîîotive. Nous ne sommes pas beaucoup mieux instruits sur le mécanisme de ce phénomène que ne l'était Voltaire, qui demandait, je ne sais dans quelles circonstances : « Pourriez-vous me dire quel rapport il existe entre un boulet de canon et le dévoiement ? »
La diarrhée nerveuse se produit encore quelquefois chez des femmes à l'époque de la ménopause. Trousseau en a fourni des exemples. Au lieu des crises sudorales habituelles survient un flux intestinal séreux accompagné de borborygmes, et se produisant d'une façon soudaine sans cause déterminante.