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CHAPITRE II

DU SCEPTICISME EN GRÈCE AYANT iGNÉSIDÈME.

Quand ^nésidème vint à Alexandrie fonder son enseignement , Técole pyrrhonienne qu41 rajeunit et releva j avait déjà trois siècles d'existence. Nous devons remonter à Torigine de cette école trop dédaignée , reconnaître son vrai caractère et la suivre dans ses fortunes diverses , si nous voulons estimer à son juste prix r œuvre philosophique de son second fondateur, et mesurer la part qu'il prit à sa destinée.

L'école pyrrhonienne est dans l'antiquité l'école sceptique par excellence. Nous pensons même qu'à parler rigoureusement, il n'y a eu en Grèce d'école vraiment sceptique que celle-là.

Quoique de très-savants hommes , Gicéron (a) , Sénèque (6), Sextus (c), et à une autre époque , Bayle (rf),

(a) Ac. qu, 1. 13.— n , 28.

(b) Epist. 88.

(c) Adv, Math, p. 146, G.

(d) Dïet, Art. Xénoph. et Zenon d'Elée.

Brucker (a) , Stœudiin (b) , aient cru voir apparaître le scepticisme , dès l^origine de la philosophie grecque , dans la doctrine des Eléates, dans celles d^Héradite et de Démocrite, on est généralement d'accord aujourd'hui , grâce aux efforts d'une critique plus éclairée , pour restituer à ces grands systèmes leur caractère éminemment dogmatique.

Mais un préjugé subsiste encore: c'est que la Sophistique , la seconde et la troisième Académies furent des écoles sceptiques (c). Nous ne pouvons donner les mains à cette opinion , et il nous parait nécessaire ici de la combattre.

La même confusion d'idées qui a fait ^enrôler Xénophane et Zenon d'Elée parmi les sceptiques , a associé dans les esprits Pyrrhon avec Gorgias , iEnésidème avec Carnéade. Nul doute que Gorgias n'ait préparé Pyrrhon, et Carnéade iEnésidème, mais la vérité est que les écoles de ces philosophes n'ont pas cessé de se combattre , et qu'elles diffèrent de tout point , soit par la nature des doctrines, soit par l'influence qu'elles ont exercée sur le développement de la philosophie grecque.

Il semble que deux choses profondément distinctes n'aient pas été suffisamment démêlées , je veux dire , l'esprit critique et négatif, et l'esprit sceptique proprement dit; et cependant, il y a la même différence entre ces deux directions de la philosophie qu'entre ces deux opérations de l'esprit, la négation et le doute. Selon nous,

(a) Hist. erU. phU. 1 » U70.

(b) Geschichte tind Geist der Seeptie. Ver. I et H .

(c) Tennetnann. Man. de l'Mst. de laphil. 1 , 228 sqq.

une seule école en Grèce a professé le doute , c^est Técote pyrrlionienne. Deux esprits éminents ont seuls compris et organisé la philosophie du doute , savoir , Pyrrhon et ^Enésidème.

Il nous importe d^établir solidement ces deux points. Car si Tesprit et le rôle de Técole pyrrhonienne étaient méconnus , on ne comprendrait plus ni Tesprit ni le rôle du scepticisme d^iEnésidème. Cette introduction sera donc consacrée à un double objet :

V Eclairer Torigine et déterminer le vrai caractère de Técole pyrrhonienne en la distinguant fortement de toutes les autres , particulièrement de Técole des Sophistes , de la seconde et la troisième Académies.

2" Décrire le mouvement et marquer le progrès du scepticisme en Grèce, depuis Pyrrhon jusqu^à iEnésidème.

C^est un point désormais acquis à Thistoire de la philosophie que Xénophane et Zenon d^Elée n^ont été sceptiques à aucuA titre; mais quUls ont servi tout au contraire , celui-là h fonder , celui-ci à défendre le dogmatisme le plus absolu et le plus exclusif qui fut jamais (a).

Mais, dib-on, ces deux philosophes niaient pourtant le mouvement. Je réponds : si Ton veut que nier , ce soit faire acte de scepticisme, voilà Parménide sceptique; car lui aussi a nié le mouvement (b). Mais à ce

(a) Voir les art. Xénophane et Zénoo d'Ëlée , dans les Nouv. fragm. philos, de M. Cousin , Tom I.

(b) Sext. Adv, Math. 388 , Â.

compte , Heraclite est un autre se i se que tout s^écoule et a nié l^é trouvera-t-on un philosophe qui i i tout dogmatisme, si profond et i pose , n^est-il pas toujours plus ou i à-dire plus ou moins négatif? Ide I négation, c^est identifier le dogii i cisme , c'est tout confondre.

Au lieu de raisonner ainsi : les E i vement, Heraclite nie Tétre absoli i les Eléates sont sceptiques; il falli Eléates nient le mouvement , c'est doute sur Fimpossibilité du mouvei i dite nie Tétre absolu y c'est qu'il n l'impossibilité de l'être absolu. D< Eléates ne sont point sceptiques.

Et cependant , il est vrai de dire et celle d'Heraclite ont puissammc leur insçu , la cause du scepticisme mains la plupart des instruments de nés ensuite contre elle&-mémes. Ai i s^est emparée des arguments de Zénc ment, et leur attribuant une portée i I Eléate ne leur donnait pas , elle s'en i tre en brèche le dogmatisme Ionien coleMégarique s'appropria cesargun compliquant encore des nœuds inexl i lactique (c). Enfin , le pyrrhonisme

(a) Plat. Theœt.—C(. Sext. ffyp. Ptjr. 1 , 29. U ,

(6) Arist. de Xén, Zen. et Gorg, 5.

(c) Sext. ffyp. Pyrr.Ul , 7.— Cf. Âdv. Math. 38«

un tout autre but que les sophistes et Euclide , sut comme eux les faire tourner à ses fins (a). De mèm e , Protagoras mit le système d^Héraclite au service de ses propres vues (6). De la mobilité universelle , il déduisit habilement Tuniverselle relativité, et par une conséquence inévitable y Tégale valeur des assertions contradictoires. Vint alors Técole de Pyrrhon qui , prenant acte de tout cela , institua son ènoyih , à égale distance de Taffirmation et de la négation , sur la ruine de tous les systèmes.

A ce point de vue , qui est celui des faits et des témoignages , la Sophistique prépare le scepticisme , mais elle s^en distingue.

Attachons-nous à marquer et à établir cette différence , et pour cela , jetons un coup-d^œil attentif sur les doctrines des sophistes les plus célèbres et les plus sérieux.

Les sophistes étaient de ces hommes avides et déliés , comme il en nait aux âges de profonde corruption. Courtisans du vice, ils flattèrent en esclaves les mauvaises passions de leur temps , comptant bien asservir les âmes après les avoir abaissées. Dans un siècle de superstition y ils eussent poussé la dévotion jusqu'au fanatis-^ me ; mais Tesprit du temps était libre ; ils furent esprits-forts (c). La jeunesse d'alors était amoureuse d'une science brillante et frivole ; ils affectèrent l'universa-

(a) Adv . Math. 392 sqq.

(b) Ibid. 148 sq.

(c) Sext. adv. Math. p. 319, B— Cf. Cio. De Nat. Deor. l, i.

lité (a). Citoyens de républiques démocratiqves où la parole , c^était le crédit , ils asservirent la pensée à une rhétorique menteuse dont le chef-d^œuvre était de fortifier les mauvaises causes et d^affaiblir les bonnes , afin d^avoir toujours raison.

Ils surent comprendre que la philosophie était la plus grande force morale du temps , et en firent le premier ressort de leur entreprise. Leur tactique fut très-habile dans le choix des systèmes , et peut-être Tesprit du temps la conduisait-elle à leur insçu. Gomme s^ils avaient voulu se partager le travail , ils mirent la main sur chacune des grandes doctrines dont la dissolution précoce était imminente; et démêlant avec une étonnante sagacité les côtés négatifs et les endroits faibles de ces doctrines , les tournant sans scrupule Tune contre Tautre , ils tendirent ouvertement par la confusion et la contradiction de toutes les idées à la négation universelle. Arrivés là , ils étaient sûrs d^avoir une raison à donner pour et contre tout. Leur philosophie était faite.

Gorgias partit de TEléatisme et le brisa contre le sensualisme Ionien. Protagoras adopta le système d^Héraclite pour en consommer la ruine.

Ecoutons Gorgias: « L'être n'est pas, dit-il. En effet s'il était , il serait éternel , ou engendré , ou l'un et l'autre. Or, ce qui est éternel n'a pas commencé, et par conséquent n'a pas de principe , et par conséquent est indéfini. Mais l'indéfini n'est nulle part. Car s'il était

(a) Plat. Protag. pas.

quelque part, il serait différent de ce en quoi il est, et il y aurait quelque chose de plus grand que lui. De plus , il ne peut être contenu dans lui-même. Car alors le contenant et le contenu , le corps et le lieu ne feraient qu'un, ce qui est impossible. Ainsi Têtre , dans Thypotiièse qui le fait éternel , n'est nulle part et par conséquent n'est pas — En second lieu , l'être n'est pas engendré. Car, il serait engendré de l'être ou du nonêtre. Or , pour qu'il fût engendré de l'être, il faudrait que l'être existât déjà ; et il ne peut pas non plus être engendré du non^être , car le non-être ne peut rien produire — Enfin , l'être ne peut être tout-à la fois étemel et engendré. Donc l'être n'est point.

a Autre preuve que l'être n'estpoint. L'être est un ou plusieurs. Or , l'être ne peut être qu'une quantité , un continu , une grandeur ou un corps ; et rien de tout cela n'est un. De plus l'être ne peut être plusieurs. Car, s'il n'y a plus d'unité , il ne peut plus y avoir de pluralité (a). »

Le caractère de cette argumentation , au premier abord, est Eléa tique. Mais quand on y regarde de près, on y voit les principes sensualistes réunis par un monstrueux assemblage aux dogmes de Parménide , pour les détruire et se détruire eux-mêmes du même coup. L'être, dit Gorgias, est engendré ou étemel. Il ne peut être engendré; j'en appelle à Parménide. Il ne peut être éternel , car tout ce qui est a commencé d'être ; demandez à Heraclite.

Je n'ai trouvé nulle part en traits plus sensibles le ca-

(a) Sext. Adv, Math. p. 149 sq —Cf. Arist. de Xen. Zén, et Gorg. 6.

ractère de cette dialectique toute négative qui dissolvait pour ainsi parler chaque système en y infiltrant tous les autres.

Le résultat définitif est celui-ci (a) : toute vérité y tout être sont absolument impossibles.

Suivons maintenant Protagoras dans une autre voie. Connaître, dit-il, c'est sentir; or, quel est le caractère de la sensation? c'est de varier à Tinfini suivant les dispositions de l'être sensible. Chacun connaît donc à sa façon , et chacun est bon juge et seul juge de sa façon de connaître. Ce qui est vrai pour celui-ci peut donc être faux pour celui-là et incertain pour un troisième. Tout le monde a tort, et tout le monde a raison. Â ce compte , toute chose est et n'est pas tout à la fois ; elle est ceci , et elle e^t cela ; et elle n'est aussi ni l'un ni l'autre. C'est ce que Protagoras exprimait en disant que l'homme est la mesure de toutes choses ; des choses qui sont, en tant qu'elles sont; et des choses qui ne sont pas , en tant qu'elles ne sont pas.

Aussi tout est relatif, parce que tout est sensible; et tout est vrai parce que tout est relatif. Et comme tout est vrai , le oui est vrai comme le non (b).

Mais Gorgias dit-il autre chose? Rien n'est, selon lui, et rien n'est vrai , ni le oui , ni le non. Or, qui ne voit que cette formule est identique à la précédente? Si tout est vrai , rien n'est vrai , et si rien n'est vrai , on

(a) Sext. àdv. Math. p. 149 sq.— cr. Arist. de Xen. Zén. et Gorg. 5.

(b) Sext. Adv. Math.^ p. 148. sq.— Cf. Ibid. p. 205» C. ; p. 209 , C ; p. 319, B.— €f. Cic. De Nat. Deor, I, 2.

peut tout soutenir et par conséquent tout est vrai. Acceptez les deux alternatives contradictoires ou niez-les; la vérité y succombe également, et le sens commun y reçoit pareil outrage.

Qu'on examine maintenant les doctrines de Métrodore de Chio (a) , de Prodicus(&) , d'Hippias(c), de Diagoras (rf), d'Anaxarque (e) , d'Eutliydème (/*), Ton y reconnaîtra le même esprit. Nulle part Pesprit de doute; nulle part la suspension du jugement , le véritable esprit sceptique {g). Partout Tesprit critique et négatif poussé à ses dernières limites et déshonoré par Teffronterie.

Il est certain que le scepticisme serait sorti de bonne heure de cette dissolution générale des idées et des mœurs , si une grande révolution n'eût renouvelé dans ses sources l'esprit grec épuisé.

Socrate vint à propos. L'influence qu'a exercée ce grand homme est incalculable. Les sophistes régnaient en maitres , il les discrédita ; la philosophie était mourante , il la ranima ; le scepticisme allait tout envahir , il l'arrêta pour un siècle. Accoucheur des esprits , sa méthode fit éclore tous ces beaux fruits que le doute eût desséchés dans leur germe. Apôtre de la vérité et

(a) Sext. adv. Math, p. 146, C— Cf. Ibid. p. 153, A— Cf. Ciccr. Acad. Quœst, II y 23.

{fi) Sext. Adv, Math, p. 311 , B.— Cf. p. 317 , D.

(c) Plat. Hip, maj, et min,

(d) Hyp, Pyrr, l\\ , 24.— Cf. Adv. Math, 318.

(e) Sext. Adv. Math, p. 153 ,B.

(f) Sext. Adv. Math. p. 149 , C.

(g) Ibid. p. 341 , D.— Cf. Hyp. Pyrr, 1 , 32.

de la vertu, il rendit à la philosophie, dont la sainte image était obscurcie , son caractère auguste et respecté, Socrate mort , plusieurs écoles se constituèrent ; mais toutes ne tardèrent pas à s^éclipser devant les splendeurs naissantes de l'Académie et du Lycée. Toutefois , Técole Mégarique doit nous arrêter un instant ; car elle aussi , comme celle des sophistes , a eu sa part d'influence sur la naissance et le progrès de la doctrine pyrrho* nienne.

L'école de Mégare , c'est l'Éléatisme qui décline et s'altère sous l'influence des sophistes. Comme les Eléates, les Mégariques se distinguent par l'esprit dialectique. Sur les traces de Parménide et de Zenon , Euclide et Diodore (a) argumentent contre la sensibilité et le mouvement. Mais la dialectique de Mégare , travaillée sourdement par l'esprit sophistique , oublie trop souvent le point de vue sublime qui faisait la force des Eléates , et dès-lors, séparée de son principe, elle prend un caractère exclusivement négatif , argumente pour argumenter, se crée des embarras pour en triompher, surprend et éblouit l'esprit , au lieu d'y porter la lumière , s'enchante de la. subtilité et de la souplesse de ses ressources , et n'est plus qu'un jeu d'esprit dangereux et frivole , tout-à-fait indigne d'hommes sérieux.

Déjà Euclide (6) attaque la légitimité de la preuve et mérite le blâme sévère de Socrate. Eubulide tend sous

(a) Sext. Adv. Math, 39C sqq.

(b) Laert. U. p. 69, E.

— scies pas des philosophes ses pièges subtils, le Menteur , le Voilé y le Chauve , le Trompeur , le Cornu , ingénieuses puérilités (a). Stilpon combat vivement la théorie des idées , mais avec les armes d^Aristote, Homme grave d^ailleurs et de mœurs socratiques , on est surpris de le voir attaquer en sophiste la possibilité de réduire une idée inférieure à une idée supérieure (b) , c^est-Adire , le raisonnement dans son essence. Et voilà donc où parvient enfln cette aveugle et stérile dialectique de Mégare? à détruire le raisonnement , et partant , ellemême. Son point de départ est Tétre ; elle se perd dans le Nihilisme.

Et ici encore , comme dans la route que nous venons de parcourir, nous trouvons Tesprit négatif, dans toute sa force , dans tous ses excès ; mais nous cherchons en vain Fesprit sceptique.

Pyrrhon tient à la fois de Técole Sophistique et de la Mégarique. Il est disciple d^Anaxarque (c) qui eut pour maitre le sophiste Métrodore , et de Dryson (cf) fils du mégarique Stilpon. Essayons de retrouver les traits un peu indécis de cet homme extraordinaire qui n^écrivit pas une ligne (e) ^ et qu'après vingt siècles on n'a pas oublié ; de cet homme qui le premier conçut et

(a) Laert. II. p. 60 , A. Vid.Menag. ad Laert. p. 74.— Cf. Plat. Buthyd. — Cic.ic. qu. IV, 26.

(b) Plut. Adv. Coht 23.— Cf. Cic. Ac. q^. II , 23.

(c) Laert. IX. p. 252yE.

\d) Id. Ibid. Vide Menag. ad Laert.

(e) Laert. IX. p. 262, D.— Cf. Arist. ap. Euseb. Prmp. XIV, 18. et Fabric BibU gr, m, 620. Ed. Harl.

— 57 ~ prit au sérieux Fidée sceptique, et la marqua si fortement de son empreinte qu^aujourd^hui encore elle porte son nom et parle son langage.

Pyrrhon commença ses études philosophiques par la lecture de Démocrite (a). Il s^attacha ensuite à Técole de Mégare et à celle des sophistes dont la dialectique stérile le dégoûta du raisonnement et de la science.

Fatigué des livres et des écoles , Pyrrhon voulut lire dans le grand livre du monde , et comme Descartes plus tard , il n^y recueillit que Tincertitude.

De retour en Grèce , il y retrouva ce qu^il y 9vait laissé. Au lieu de principes , Forgueil et la lutte des systèmes y et partout , en apparence y la raison aux prises avec la raison. Platon était mort, et FÂcadémie, que la forte main du maitre ne retenait plus sur ses mauvaises pentes , dérivait vers le Pythagorisme. Âristote , fatiguait de ses objections TAcadémie affaiblie , et lui-même parvenait à peine à désarmer d^ardents contradicteurs. A coté de ces grandes écoles, les Cyniques étalaient le scandale de leur extravagant rigorisme , tandis que les disciples d^Aristippe , beaucoup moins épris de Taustérité , s^abandonnaient mollement à la vie avec les sens pour guide et le plaisir pour boussole.

A qui se fier, où se prendre dans cette universelle variété? Où trouver la sagesse ? Dans ^affirmation ? Dans la négation ? Dans un autre parti ?

Ce troisième parti, Pyrrhon a Thonneur de Favoir conçu. Beaucoup de bons esprits avaient douté avant

(a) Uert. IX. p. 254, B.— Cf. Fabr. 1. 1.

Pyrrlion ; mais personne , avant lui , n^ayait élevé le doute an rang d^une méthode. La gloire des philosophes est moins dans les idées qu^ils prennent pour drapeau que dans l'emploi qu'ils en savent faire. Pyrrhon aperçut le premier Tidée du doute régulier et systématique , et si la force lui manqua pour l'organiser fortement, il sut du moins l'exprimer avec une netteté supérieure.

Suivant Pyrrhon, aussitôt que la raison entreprend de percer les mystères qui l'environnent, elle s'embarrasse entre deux alternatives contradictoires où il lui est également impossible de se fixer. Les uns disent qu'il y a une vérité absolue, les autres le nient .Chacun donne ses raisons , et ces raisons se valent. Choisit-on la première alternative? On y trouve la lutte et la contradiction. Choisit-on la seconde? Même lutte, même contradiction. Prend-on le parti désespéré de les nier Tune et l'autre ou de les affirmer ensemble? On est accablé du poids de toutes deux. Que faire? Pyrrhon répond : s'abstenir, èTréxetv.

Mais , dira-tron , il est impossible de s'abstenir en toutes choses. Un doute universel est le comble de l'extravagance ; car s'il doute de soi , il est assez réfuté ; et . s^il s'affirme , voilà le douteur qui malgré lui ne doute plus et se condamne à l'affirmation , c'est-à-dire , à la contradiction.

Raisonner ainsi, c'est selon nous, ne pas entendre l'èTTox^ pyrrhonienne. D'où vient cette èizoxin ? Des contradictions de la raison, dvciOeaiç tùv lôycùv. Mais où se rencontre cette oivziQeaiç ? Est-elle universelle ? Certai-

nement non. Elle est tout entière dans le domaine des choses obscures , airikcL^ c^est-à-dire , des essences, des rapports et des lois invisibles des êtres. Mais quant aux pures impressions de conscience, aux faits internes, elle n'y péoètre pas ; en un mot , sUI est permis d^appliquer à une école de Fantiquité une terminologie toute moderne y le doute pyrrhonien est tout entier dans la sphère de Fobjectif ; il n'atteint pas la région de la conscience et de la subjectivité.

Que ce soit là la doctrine avouée de Técole pyrrhonienne , c'est ce qui résulte évidemment de vingt passages décisifs de Sextus (a) , confirmés pleinement par Diogène Laërce (6). Et si Ton doutait que cette doctrine fût déjà dans Pyrrhon, voici un témoignage qui trancherait la question. Pyrrhon admettait positivement un critérium ; ce critérium , c'est l'apparence , to tpatyàpLgyov (c). Or, que signifie ce critérium de vérité dans la doctrine sceptique par excellence? Est-ce un critérium absolu , au sens où un matérialiste eût pu l'admettre? 11 est trop clair que non. 11 s'agit donc ici d'un critérium purement subjectif. Pyrrhon doute absolument de tout ce qui dépasse la conscience ; mais comme Pyrrhon n'est pas un sophiste , il ne doute pas de son doute, il ne doute pas de la conscience.

Ce point est capital. Ne craignons pas d'y insister encore.

Les sens disent que la nature est pleine de vie et de

(a) Sext Byp. Pyrrh. 1,11,13; Ibid. p. 13, A. p. 28 , D. Ibid. 31 , 32. Àdv. Math. p. 143.

(b) Laert. IX. p. 202 , £.

(c) Laert. IX. p. 263, B.

mouvement. Parménide démontre que le mouvement et la vie sont impossibles. Voilà l'antithae. Gorgias et Protagoras la résolvent en disant , Tun : il n^est pas vrai qu^il y ait du mouvement; il nW pas vrai non plus que le mouvement soit impossible; car rien nW vrai. — L^autre : Il est vrai qu^il y a du mouvement ; il est égetlement vrai qu^il n^y en a pas ; car tout est vrai. — Pyrrhon , témoin de ce conflit , en prend acte , et s^abstient purement et simplement, ov3iv SpiZti.

11 ne nie pas , il ne doute pas que le mouvement n^apparaisse aux sens ; c^est un fait. Il ne nie pas , il ne doute pas que la démonstration de Parménide ne semble irréfutable à Tentendement ; c^est un autre fait. 11 ne nie pas , enfin , il ne doute pas que les solutions de Protagoras et Gorgias niaient Fair d^étre contradictoires. C'est encore un fait, un fait de conscience, un fait qui est au-dessus de la négation et du doute. Mais maintenant, y a t-il du mouvement, absolument parlant? Il en doute. N^ en a-t-il pas? il en doute. Le mouvement est-il tout ensemble et n'est-il pas ? il en doute encore. Et ainsi, Pyrrhon évite la contradiction. Car que le miel paraisse tantôt doux et tantôt amer , il n'y a là que deux apparences successives ; il n'y a pas de contradiction. La contradiction commence quand on veut prononcer absolument sur la douceur où l'amertume du miel. Et là , suivant Pyrrhon , elle est ou du moins elle parait inévitable (a).

Et qu'on le remarque bien. Pyrrhon ne déduit pas Vèncxà de l'impossibilité absolue de nier ou d'affirmer,

(a) Adv. Math^^S , B , C— Cf! 391 , E.

comme on déduit uue conséquence de ses prémisses. Et tout en affirmant Vènoxri , il ne lui donne pas une valeur absolue et objective. Ce seraient là deux contradictions, puisque Pyrrhon n^admet ni la légitimité du raisonnement, ni Texistence absolue de quoi que ce puisse être.

En disant : Ovdèv jxâXXov, Ovièv èpiZoiy Pyrrhon exprime un fait , et rien de plus. Ce n'est pas une déduction logique , mais une apparence. Et Pyrrhon n^admet pas la réalité absolue de cette apparence ; il la donne comme subjective et ne Taffirme qu^en tant que subjective. En elle-même et absolument parlant, est-elle quelque chose ? Pyrrhon ne le nie pas , mais il ne Taf firme pas ; il n'en sait rien. C'est dans ce sens subtil , mais juste, qu'il faut entendre cette opinion pyrrhonienne que Vènoxà s'applique à elle-même et qu'en parlant de l'oOdèv fJidêXXov, on peut dire aussi : oùdèv (xâXXov (a).

Tel est le vrai caractère , telle est l'exacte portée de Vèitox^h pyrrhonienne (6), si généralement mal comprise.

Mais cette èizoxrt n'est pas seulement une règle spéculative. C'est encore un principe pratique. En effet, l'éirox^ en préservant de la contradiction donne à l'âme la paix et la sérénité, aTrâSsia, aTapa^ia. Celui qui cherche à des problèmes insolubles une solution dogmatique, positive ou négative, se tourmente de sa chimère. Le douteur , le vrai pyrrhonien , est au-dessus des orages, il n'est pas insensible à la douleur et au plaisir; mais il les subit avec calme , parce que là où son esprit dou-

(a) Sext. Hyp. Pyr. 1 , 30.

(6) Ib. lO.—Cr. Ibid. 20, 21 , 22 , 23 sqq. —Cf. Laert. IX. p. 256, A.

te , son cœur est indiiïércnt. Vàrapa^ia qui , suivant Timon, est comme Pombre de VènoxA (a), en est aussi le prix.

En deux mots, Pyrrhon part des antinomies de la raison spéculative , o^vréôeaeç zmv lôyoiv , et il arrive en les constalant à Voijdèv fxâXXov. Vovdèv (xâXXov dans la science, c'est le doute, ènoxà. Dans la vie, c'est Pindifférence, aTTi&eca.

Est-il possible maintenant de confondre cette doctrine avec celle des Sophistes ? Et d'abord , qu'y a-t-il entre ces rhéteurs décriés et sans foi , qui faisaient de la philosophie un vil trafic , et l'homme grave et sérieux , le sage respecté qu'Elis éleva à la dignité de grand-prêtre (6) , qu'Athènes voulut adopter parmi ses enfants (c)? Les doctrines ne se ressemblent pas plus que les caractères. Certes, s'il est un sophiste habile et qu'on puisse être tenté de rapprocher de Pyrrhon , c'est Protagoras. Tous deux admettent l'apparence pour critérium de la science et de la vie. Mais si l'analogie est dans les mots , comme la différence est dans les choses ! Y a-i-il rien au monde de plus contraire à la réserve pyrrhonienne que cette tranchante et hautaine formule où Protagoras est tout entier : l'homme est la mesure de toutes choses? Les sceptiques, loin d'adopter cette maxime dogmatique , la repoussent de toutes leurs forces ((/). Ajoutez que les livres de Protagoras étaient

(a) Cic. Ac, Quest. II, 42.— Laert. IX, p. 263, E.— Cf. Sext. Hyp. PyrA, 12. (6) Laert. IX, 253, D.

(c) Laert. IX, 253, F.— VoirBayle. Art. Pyr, p. 735. n^ h.— Cf. Isaac.Casaub. et Men. ad Laert.

(d) Sext. Hyp.Pyr.l, 32,

pleins d'affirmations systématiques comme celle-ci : Les apparences contradictoires ont leur raison commune dans la fluidité de la matière, vlm pevdrri (a); la matière est un écoulement perpétuel de phénomènes; elle fait succéder des apparences nouvelles aux apparences détruites, sans fin et sans repos.

On dira que ce système conduit au Nihilisme. Nous raccordons. Mais si le Nihilisme est le Dogmatisme en délire, il n'est toujours pas h Scepticisme.

Objectera-t-on enfin que les Sophistes niaient leurs propres négations , et par conséquent n'affirmaient pas plus que les Pyrrhoniens ; que Métrodore de Chio , par exemple, soutenait qu'on ne peut rien savoir, pas même que le savoir est impossible (6). Mais c'est à cause de cela même que je ne puis prendre la Sophistique au sérieux. C'est à cause de cela même que je la distingue du Scepticisme. Une négation qui se nie elle-même , un doute qui doute de soi et ne veut pas s'affirmer au moins comme doute , ce sont là des énormités où Ton ne peut tomber en conscience. Je dirai avec Pascal (c) : « La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. » Aucun sceptique de quelque portée et de quelque loyauté n'a nié la conscience. Hume est sceptique absolu en métaphysique ; mais il reconnait les sensations et leurs copies (d). Kant qui dans la Critique de la raison pure , a élevé le scepticisme

(a) Sext. ffyp. Pyr. 1, 32.

(b) Sext. Âdv. Math. p. 153, A.

(c) Pensées. Partie U. Art. i.

(d) Hume. Essais philos. Essai U.

ontologique à sa plus haute puissance , est dogmatique comme tout le monde dans la sphère de la subjectivité. Voilà le scepticisme sérieux et profond , le vrai scepticisme. Nous tenions à démontrer que Pyrrhon le premier Ta proclamé en Grèce, et nous allons établir qu^il nVst pas sorti de son école.

L'école fondée par Pyrrhon a duré six siècles. Mais si sa longue destinée n'a jamais été entièrement interrompue , il est certain qu'elle a subi de fréquentes éclipses. Depuis Pyrrhon jusques à iEnésidème , un seul homme s'est fait un nom dans l'école sceptique , c'est Timon le sillographe.

Poète satirique plutôt que philosophe , Timon (a) a servi à sa façon la cause du Scepticisme , mais il n^a rien ajouté de son propre fond à la doctrine de son maître. Au témoignage d^Aristoclès (6) , il réduisait la philosophie à trois questions: V Quelle est la nature des choses? Il répondait qu^elle est pleine d^incertitude et de contradiction. C'est ravTtSeo-iç de Pyrrhon. 2* Comment faut-il se comporter à cet égard ? Il faut douter. C'est Vè'Hox'n. 5** Quelles sont les suites du parti qu'on aura pris ? Le doute mène à sa suite le calme et la sérénité. C'est l'atapa^éa.

Si cette esquisse témoigne de la fidélité du disciple , elle fait peu d'honneur à son originalité (c). De Pyrrhon

(a) Voir sur Timon, l'article de M. Le Clerc, dans la Biog. univ.

(b) Apud £u8eb. Prcep. Evang. XIV , 18.

(c) 11 paraît , d*aprè8 un passage de Sextus (Adv. Math. p. 414, A,) que Timon s'était occupé de la question du temps; et peut-être faut-il lui attribuer l'argumentatiou que donne Sextus pour prouver que le temps ne peut être ni divisible ni indivisible. Ceci n'est qu'une coigecture. Voy. Sext. Âdv, Matk. 138, A.

— 45 ~ à Timon , le Scepticisme n^a donc pas fait un pas. Tout au contraire , il a perdu en gravité , et n^a rien gagné en étendue.

De Timon à iEnésidème , son déclin est encore plus rapide. Abandonné à des hommes sans nom (a) , il languit et reste dans Fombre. Trois écoles occupent et remplissent la scène de la philosophie , le Stoïcisme, TEpicuréisme et la seconde Académie. Or , nous pensons que celle-ci est dogmatique aussi bien que les deux autres , quoique son dogmatisme ait un caractère opposé au leur. Ceci peut avoir Fair d^un paradoxe , et cependant , c^est le fait le plus simple emprunté aux pins sûrs témoignages de Fhistoire.

Arcésilas introduisit dans TAcadémie (6) une méthode nouvelle. Au lieu de dire son sentiment , il demandait celui de tout le monde (c). Il n^eûseignait pas , il disputait. Dans cette inépuisable controverse , chaque système avait son tour, et celui d'Arcésilas était de détruire tous les autres.

On a cru dans Tantiquité qu ^Arcésilas avait une doctrine positive (d) ; mais il a fallu ajouter qu^il la gardait

(a) Eaphranor de Sélende , Eabalus , Ptolémée , Sarpédon et Héradide. Laert. IX, p. 265.

(b) Les nm admettent trois académies : la première, celle de Platon; la oioyeDDe , celle d'Âroésilas ; la nouvelle , celle de Caméade et Clitomaque. — Les antres en admettent quatre ; savoir , les trois précédentes , et une quatrième, oeUe de Philon et Charmide.— D'autres enfin reconnaissent une cinquième académie, celle d'AntiocIms. Sext. Hyp, Pyrrh. 1 , 33.

(c) Cic. De>în. U,l.

(d) Sext. Hyp. Pyrrh. 1 , 33. —Cf. Cic. Àc. qu. U. 18.— Augnst. Cmt, M. Ul, 90.

pour lui ou du moins qu'il la divulguait avec une confiance si discrète qu'il n'en a rien transpiré. Sa prétention avouée était de revenir à la dialectique de Socrate (a) ; mais il ne put s'y maintenir; l'esprit négatif était déchaîné, il emportait tout. « Je ne sais rien, disait Socrate, excepté que je ne sais rien. » Mais dans sa pensée , celui qui sait cela est bien près d'en savoir davantage. Arcésilas gftte , en l'exagérant , cette excellente maxime. Il ne sait , dit-il , absolument rien , et son ignorance elle-même il fait profession de l'ignorer. Rien , à son avis , ne peut être compris , et cette universelle incomprékensibilité est incompréhensible comme tout le reste (6). Gorgias et Métrodore disaient-ils autre chose ?

Arcésilas n'épargnait personne. Mais il devait trouver son adversaire naturel dans le Stoïcisme , la plus forte doctrine du temps. Aussi , l'enseignement d'Arcésiias fut-il un duel de chaque jour avec Zenon.

La doctrine de Zenon reposait sur sa logique , qui elle-même avait pour base une théorie de la connaissance. Dans cette théorie , trois degrés conduisent à la science , ValaO-ncTiç , la oi^yxaTaÔeo-eç et la ©avrao-ia qui seule constitue une connaissance complète et certaine (c).

Otez la (focvraaia x«TaXy37rTtx>7 , mesure et critérium de la vérité , c'en est fait de la logique stoïcienne et

(a) Cic. Ac. qu, 1. 13.-<3f. De fin. II, 1.

ifi) Gellius. IX y 5.

(c) Cic. Ac. qu. II , 47.— €f. Scxt. Adv. Math. 166, B.

la verve moqueuse de ses Silles (a). C'est qu'Arcésilas à ses yeux était plus qu'un dogmatiste ; c'était un transfuge. Un jour que le chef de rAcadémie s'approchait de lui. « Esclave , lui dit-il , que viens-tu faire au milieu d'hommes libres. »

Les différences du Pyrrhonisme et de la seconde Académie ne s'arrêtent pas là. Arcésilas veut que le sage retienne toujours son jugement , parce que la vérité est incompréhensible; mais le sage est homme; il faut qu'il vive , il faut qu'il agisse. Arcésilas , à qui la vérité échappe y se réfugie dans la vraisemblance (6). Ce n'est pas qu'elle doive pénétrer dans nos jugements ; mais on en peut faire la règle de sa conduite.

Arcésilas n'oublie qu'une chose , c'est que la vraisemblance suppose la vérité , puisqu'elle se mesure sur elle. La certitude chassée de l'entendement , y rentre , malgré qu'on en ait , à la suite de la vraisemblance. Car s'il n'est pas certain qu'une intuition soit vraisemblable , elle ne l'est déjà plus. Que nous sommes loin de la rigueur de Vèno)(ih de Pyrrhon 1

Après Arcésilas , l'Académie ne produisit aucun grand maître (6) , jusqu'au moment où Carnéade vint jeter sur elle l'éclat de sa brillante renommée. Carnéade était le génie de la controverse. Une imagination vive, une merveilleuse souplesse , une ardeur , une subtilité , une fécondité inépuisables , la nature lui avait tout donné ,

(a) Laert. IX, p. 265,C.

(6) Cic. Acad, gw. 11, 11.— Cf. Sext. Àdv. Math. p. 167, C. (c) Arcésilas eut poar disciple Lacyde qui fut le maître d'ËTandre. Celui-ci le fut d*Hégésinus , dont Carnéade reçut les leçons.

et Fart n^avait pas de secrets que Carnéade nVût surpris. Vif, mobile , insaisissable , mordant, impétueux , sa parole perçait comme un glaive , et mettait tout en pièces. Capable de tout oser et de réussir à tout , il savait tout rendre vraisemblable , même Tabsurde , et tout obscurcir, même Févidence. Un jour, devant Pélite de Rome , qui , pour Tentendre , désertait ses fêtes (a) , il peignit la justice avec une éloquence divine. Le lendemain , il démontra que la justice n^est qu^un mot vide de sens , et se fit applaudir du même auditoire (6).

Quelle doctrine eût subi impunément les attaques d^untel adversaire? Le Stoïcisme faillit y périr. La lutte s^engagea encore sur la ipavra^éa xaraXvifrTexiQ (c) , tant combattue par Ârcésilas. Armé du sorite , son argument favori (d), Carnéade s^attachaà prouver qu^entre une aperception vraie et une aperception fausse , il n^y a pas de limite saisissable , Fintervalle étant rempli par une infinité d^aperceptions dont la différence est infiniment petite (e). Il alla jusqu^à combattre Taxiôme des mathématiques : Deux quantités égales à une troisième sont égales entr^elles (f). Or dégagez cet axiome du caractère mathématique qui en voile la généralité , vous avez le principe de contradiction , qui , sous une forme logique , n^exprime rien moins que la foi de la raison en

(a) Lact Inst, div. V, 15.— Cf. Plat, in Cat. Maj. (h) Cic ne Oro^. m , 18.

(c) Sext. Ado. Math. p. 212 sqq.

(d) Ibid p. 339 sqq.-^llf. Ac. qu. Il, 29 sqq.

(e) Ck. Ac. qu. H, 16.— Cf. Sext. Adff. Math. 167 sqq.

(/) Galen. De opt. die. gen. dans l*éd. lat. de Sextus , p. 558.

elle-même. Le nier , c'est nier la raison , et atteindre la dernière limite et la suprême extravaganoé de la négation.

Caméade n'hésita pas. Seulement , il fit une réserve pour la pratique. Déjà la théorie du Vraiiemblable lui montrait la route de Finconséquenoe ; il y suivit Ârcésilas. Toutefois y disciple toujours original y il fit d'une opinion indécise un système régulier , et porta dans l'analyse de la probabilité , de ses degrés , des signes qui la révèlent , la pénétration et l'ingénieuse subtilité de son esprit (a). Mais à quoi sert tout l'esprit du monde , séparé du vrai ? La première condition d'une théorie de la probabilité, c'est unetliéorie de la certitude. Car, qu'estrce que la probabilité , sinon une mesure? Et comment mesurer sans une unité? Or, ici y cette unité , c^est la certitude.

On n'échappe pas à la logique par l'inconséquence. Arcésilas et Caméade avaient nié la certitude. Il fallut , bon gré , mal gré , aller jusqu'au nihilisme universel.

Concluons que la nouvelle et la moyenne Académies représentent dans le mouvement de la pensée Grecque , tout comme l'école des Sophistes , non pas l'esprit sceptique , mais l'esprit critique et négatif.

Et ce n'a pas été là un accident dans l'histoire de la philosophie, mais une suite des lois de l'intelligence humaine.

Il faut que l'esprit négatif se soit donné carrière , il faut même qu'il ait pénétré profondément dans les âmes, avant que l'esprit sceptique puisse avoir un déve-

(a) Sext. Adv, Math. 169, B.— Cf. Àc.qu. H, 22 aq.—Cf. ffyp. Ppr, 1 , 33.

loppement considérable. Qu^est-ce en effet que le doute? La tentative de la pensée pour échapper tout à la fois à Taffirmation et à la négation. Logiquement , il impliquerait contradiction que le doute précédât , soit Paffirmation , soit la négation. Transportez cette nécessité logique dans Thistoire ; le scepticisme ne s^y montrera qu^après le dogmatisme , et le dogmatisme y apparaîtra sous sa double forme , Tesprit de système et Tesprit critique. L^intelligence humaine est ainsi faite , qu'il faut qu'elle ait mis en usage tous les moyens de croire avant de se précipiter dans le doute. La foi, c'est la vie. Le doute n'est pas une situation normale de la pensée ; c'est une crise , c'est un désespoir. Après avoir épuisé l'affirmation y il reste encore un asile au besoin de croire qui tourmente l'humanité , c'est la négation. Nier , c'est croire ; car c'est encore affirmer. Cette foi, toute négative qu'elle est , trompe , si elle ne la satisfait pas , la soif de croyance dont nous sommes altérés , parce que la négation mène à la lutte , et la lutte ouvre une carrière à Factivité de l'esprit humain. C'est seulement à la fin du combat que l'âme, revenant sur soi, s'aperçoit qu'elle n'a poursuivi qu'un fantôme. Le prix de la lutle lui échappe , par l'effet même de la lutte , qui a tout détruit. Le doute alors peut et doit apparaître ; son temps est venu.

Appliquons ces principes au développement de la philosophie Grecque. L'école de Pyrrhon fondée après Socrate et s'éclipsant dès l'origine , voilà , ce semble , une anomalie. Mais l'anomalie est , en fait d'histoire , ce qu'est le hasard en physique , un asile où notre

ignorance prise au dépourvu met à couvert notre vanité. Le scepticisme est venu en Grèce quand il devait venir. Avant les sophistes , il était impossible ; Tesprit négatif n^avait pas fait son œuvre. Protagoras et Euclide devaient préparer Pyrrhon.

Le scepticisme est sorti de Técole de Mégare et de celle des sophistes. Il apparaît pour la première fois avec Pyrrhon , à côté du dogmatisme qui triomphe au Lycée , à TAcadémie. Déjà il se glisse dans les âmes, à la suite de Fesprit négatif que Socrate nWait pu détruire et y pénètre sourdement. Mais il était impossible , à une époque où Tesprit dogmatique avait encore tant de sève et de vie , et , à la place du Platonisme et du Péripatétisme affaiblis , enfantait des écoles nouvelles , pleines de force et d ^avenir , il était impossible que le scepticisme pût jouer un grand rôle sur la scène philosophique. Qu^arriva-t-il ? Pyrrhon laissa la place à Arcésilas. Le scepticisme s'éclipsa derrière Tesprit négatif , comme s'il avait compris qu'un autre ferait en ce moment ses affaires beaucoup mieux que luimême. Il y a un mot spirituel d'Ariston sur Arcésilas qui rendra fort bien notre pensée. « Arcésilas, disait-il, est triple comme la chimère. Parrdevant , c'est Platon ; c'est Diodore par le milieu ; par derrière , c'est Pyrrhon (a). » Arcésilas, en effet , n'a d'un platonicien que le nom. L'esprit des sophistes revit en lui (6), et il semble que le scepticisme le pousse par derrière pour précipiter sa chute dans le nihilisme universel.

(a) Scxt. Adv, Math, I, 33 , p. 48, C— Cf. Laert. IX, p. 104 , E. {b) Vid. Numen. ap. Enseb. Prœp. Bvang. XIV, 5, p. 731.

Cette chute ne se fit pas attendre. Après Caméade (a) , Philon et Antiochus fatigués de la lutte , passent à Tenneini.

Philon combat avec mollesse le critérium stoicien , et il accorde qu'à parler absolument , la vérité peut être comprise (b). L'académie n'existait plus après cet aveu.

Antiochus donne la main au Portique (c). Il ne veut reconnaître dans les diverses écoles académiques que les membres dispersés d'une même famille , et rêvant entre toutes les philosophies rivales une harmonie fantastique 9 du même œil qui confond Xénocrate et Arcésilas, il voit le stoïcisme dans Platon (dj.

Cette tentative impuissante d'Antiochus est le signe manifeste de la décadence de l'esprit de système à cette époque de l'histoire de la philosophie.

Représenté par quatre grandes écoles , celles de Platon , d'Aristote , de Zenon et d'Epicure , le dogmatisme positif est épuisé. Le dogmatisme négatif dont Arcésilas et Caméade sont les grands représentants , en détruisant les autres doctrines, s'est détruit lui-même. C'est alors que le scepticisme qui depuis Timon suivait dans l'ombre la Moyenne et la Nouvelle Académies , lève la tète et prend position à Alexandrie , avec ^Enésidème.

(a) Le disciple immédiat de Caméade fut Clitomaque » qui écrivit les doo trioes de son maître , mais saos y rien ajouter de considérable. Cic. Ac. qu* 11, 31 sqq. — Cf. Sext. Âdv. Math. p. 308. — Après Clitomaque, Tacadémie eut pour cbefo Charmadas , Mélauchtas de Rhodes, Métrodore de Stratonioe et Philon. Ck. Àc, qu. U> 6.

(6) Sext. Pyrrh. Hyp, l, 33.

(c) Cic. Ac. qu. U , 22. Ibid. 42, 43. Ibid. 46.

(d) Sext. Pyrrh. Hyp. 1 , 33, p. 48 , C— Cf. Cic. De Nai. Deor. I, 7.

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