LIVRE III
laïques nos défenseurs que de ces faux moines. L'Empereur a su que le peuple s’assemblaït avec nous, et, m'ayant rencontré seul, il m'a dit: « J'ai appris que vous tenez des assemblées irrégulières. » Je lui ai répondu: « Puisque vous me donnez la liberté de parler, écoutez-moi avec indulgence. Est-il juste que ces hérétiques excommuniés remplissent les fonctions sacerdotales, et que nous, qui combattons pour la foi, nous soyons exclus des églises? — Que voulez-vous que j'y fasse? me répondit-il. — Ce que fit le comte Jean quand il débarqua à Éphèse, ai-je répliqué: voyant que nos ennemis tenaient des assemblées et célébraient des collectes et non pas nous, il les en empêcha en disant : « Je n’y autoriserai ni les uns, ni les autres, jusqu’à ce que vous ayez fait la paix. » Vous devriez ordonner de même à l’évêque de cette ville de ne laisser tenir d’assemblées ni à nous, ni à eux, jusqu’à ceque nous nous soyons mis d'accord... »
« L'Empereur m'a répondu : « Je ne puis commander aux évêques. — Alors, répliquai-je, ne nous commandez donc rien non plus. Nous prendrons une église, nous l’ouvrirons au peuple, et vous verrez qu’il viendra beaucoup plus de monde avec nous qu'avec eux. » J'ai ajouté : « Dans les assemblées que nous tenons, il n’y a ni lecture des saintes Écritures, ni oblation, mais seulement des prières pour la foi et pour vous, très-religieux prince, ainsi que des discours
4, Et ille respondit: Et ego quid faciam? Respondi igitur illi : Quod fecit magister tuus comes largitionum in Epheso, Concil., III, p. 733.
de piété. » L'Empereur a trouvé que cela était bien, et n’a rien fait jusqu'ici pour nous l’interdire. Nos assemblées croissent sans cesse; toutefois nous sommes chaque jour en péril et en crainte, voyant la violence des moines et la lâche connivence des grands’. »
Les Orientaux enfermaient leurs adversaires dans ce ditemme : « Si vous croyez que les anathématismes sont bons, discutez-les avec nous en présence de l’Empereur, et nous nous chargeons de les mettre à néant; si vous ne le croyez pas, reconnaissez votre erreur et abandonnez-les. » Théodose approuvait la proposition comme raisonnable et juste, mais les cyrilliens refusèrent le débat, ne voulant ni d’une chose ni de l’autre. « Ils parlent avec beaucoup de hauteur et de bruit, écrivaient les Orientaux à leur assemblée, et les puissances et les ministres souffrent cette insolence sans la réprimer. » À force d’instances, les Orientaux obtinrent enfin de l’Empereur la promesse formelle d’une confcrence écrite. On appelait ainsi les conférences où des notaires assistaient pour consigner dans un procèsverbal authentique les dires de chaque partie ; c'était la forme la plus solennelle des discussions théologiques. |
Confiants dans la parole du souverain, Jean d’Antioche et les siens se préparaient en gens de cœur à des débats où ils allaient engager la foi, lorsqu'ils furent
4. Nos enim quotidie periclitamur, et insidias monachorum et clericorum suspicantes, et potentiam et incuriam videntes. Concil., I, p. 723.
informés subitement que la conférence n'aurait point lieu : Théodose était parti pour Constantinople le jour même, et il avait donné ordre à plusieurs évêques cyrilliens de le suivre ; ils allaient ordonner dans la ville impériale le successeur de Nestorius. Ce fut un coup de poignard pour les Orientaux. Il y avait dans cet acte du remplacement de Nestorius le déni de toutes les promesses faites par le prince, le désaveu de ses propres opinions, la reconnaissance enfin de ce concile d’Éphèse qu'il n'avait cessé de déclarer depuis six mois illégitime et séditieux.
L'archevêque appelé à ce siége, dont on contestait la vacance, était un simple prêtre nommé Maximien!, né et élevé à Rome, où il avait été compagnon d’enfance du pape Célestin, venu ensuite à Constantinople, où Chrysostome l’avait attaché à son Église. Les historiens le représentent comme un homme honnête, mais nul, sans lettres, sans pratique des affaires, menant la vie d’un moine dans sa maison, généreux d’ailleurs et s'occupant beaucoup des pauvres. Il s'était rendu populaire par un mode assez étrange de charité; sa manie était de faire construire à ses frais des sépulcres de pierre où il faisait déposer les personnes qui mouraient saintement*, ct dont la famille n’était pas assez riche pour leur donner une telle sépulture. Les survi-
1. Ecclesiæ procuratio Maximiano commissa est, qui in ordine presbyterorum erat, et in monastica vita vixerat. Niceph., x1v, 37.
2. Hic sanctitatis opinionem jampridem fucrat adeptus, eo quod propriis sumptibus monumenta construxisset, in quibus religiosi viri post obitum sepelirentur. Socr., vi, 35.
162 , NESTORIUS ET EUTYCHÉES.
vants lui en furent reconnaissants, car il eut tout le peuple dans son parti. Les gens éclairés lui opposèrent en vain cet éloquent Proclus!, l'avocat des traditions de l'Église de Constantinople contre les nouveautés de Nestorius, et celui dont le courage avait ouvert la lutte contre l’hérésiarque : Proclus fut battu. Maximien présentait du reste cet avantage, qu’il était un lien nouveau entre l'Église de Rome et l'assemblée de Cyrille.
Tout était fini. Les Orientaux exhalèrent leur douleur dans une dernière remontrance très-véhémente et très-libre, où ils se plaïignaient de la manière dont on les traitait après l’obéissance qu'ils avaient montrée pour les moindres ordres de l’Empereur. « On ruine la foi, disaient-ils, on introduit l’hérésie d’Apollinaire dans l’Église malgré nos observations réitérées. Puisqu’on ne nous écoute pas, nous n'avons plus qu’à secouer la poussière de nos souliers et partir, protestant comme saint Paul que nous sommes innocents de votre sang et de votre perte®. »
C'était trop pour les forces d'esprit et de corps que pouvait posséder Théodose : il rompit avec tant d’ennuis en fermant la conférence, et la clôture de la conférence était également celle du concile d’Éphèse. La lettre qu'il écrivit à ce sujet et que le temps a conservée est empreinte d’une tristesse profonde et du