LIVRE IX
cruellement sur toute sa postérité. Pleine d’angoisse et de trouble, elle envoya le chorévêque de Jérusalem, Anastasius, consulter en son nom un saint personnage qui était le conseiller ordinaire des rois et des peuples dans leurs calamités, pour savoir de lui comment elle pourrait détourner ce courroux suspendu sur elle et sur les siens. Le saint personnage s’apelait Siméon, et on l'avait surnommé le Stylite, parce qu’il habitait au-dessus d’une colonne ou style à quinze lieues environ de la ville d’Antioche. |
Siméon avait été autrefois pâtre dans les vallées du mont Amanus, puis, saisi d’une passion inextinguible de solitude et d’austérités, il était allé s’enterrer tout jeune encore dans un couvent de cénobites. Là, sa passion ne fut point satisfaite; la vie y était trop douce à son gré, et les rigueurs qu’il s’imposait contrairement à la règle de la maison lui ayant valu le blâme de son supérieur, il quitta le monastère et courut vivre en anachorète sur le sommet d’une montagne. II y mena un régime si étrange et soumit son corps à de telles tortures qu’il ne fut bientôt plus question dans toute la contrée que de l’anachorète du mont Télanisse; c'était la montagne qu'il habitait. L'enclos de terre sèche dans lequel il s'était enfermé garantissait à peine Siméon de la foule de curieux accourus pour l’admirer, toucher comme une relique le vêtement de peau qui le couvrait, et se recommander à ses prières.
Désireux d'échapper à cette admiration incommode, ’anachorète se fit construire au milieu de son enclos un énorme pilier de trente-six coudées de haut et de
deux coudées de diamètre, environ trois de nos pieds en largeur. Au-dessus il plaça une cellule sans toit, ouverte à toutes les intempéries des saisons, à l’ardeur torride du soleil comme aux orages et au froid. L’espace qui formait le plancher de la cellule étant trop étroit pour qu'on püt s’y étendre tout de son long, Siméon dormait debout, le dos appuyé contre un poteau auquel il s’attachait lui-même avec une corde pour ne point choir. Un jour les vents enlevèrent la porte, ainsi qu’une partie des murs de la cellule, et on put depuis lors l’apercevoir de la campagne courbé jour et nuit sur lui-même et les bras levés vers le ciel. Le peu de nourriture que l’anachorète acceptait de la charité publique lui était porté au moyen d’une échelle qu’il faisait enlever ensuite pour rester dans un isolement complet de la terre et, comme il le supposait, plus près de Dieu‘.
C'était aussi par cette échelle que les rares consultants qu'il daignait recevoir et entendre parvenaient à sa cellule. Beaucoup sollicitaient cet honneur, peu l’obtenaient, et les foules qui s'amassaient au-dessous de Sa colonne devaient se contenter de quelques exhortations données d’en haut et de sa bénédiction. Les plus grands personnages se déguisaient parfois pour l'approcher, témoin l'empereur Marcien?, à ce qu’on prétend. Les barbares en faisaient autant, et l’on rapporte qu’un phylarque sarrasin qui n’avait point d'en-
1. Evagr., I, 13. — Theodoret., Vit. Patr., III, 26. 2. Marcianus imperator privati habitu sumpto ad sanctum Simeonem occulte ventitabat. Theod. Lect., II.