LIVRE II
"qu'il avait si vaillamment confessée. Trop ébloui par son admiration des anciens, il semblait ne plus entrevoir le christianisme qu'à travers les allégories des poëtes. Ainsi il ne put admettre que Dieu, descendu sur la terre pour sauver les hommes, eût pris une chair semblable à la leur, et se fût fait consubstantiel à ses créatures. Il voulut que les éléments dont s'était formé le corps de Jésus dans le sein de Marie fussent des éléments particuliers, créés de la substance même de Dieu pour être l'enveloppe passagère de sa divinité; quelquefois même il les prétendait coéternels au Verbe, ayant existé avant les temps dans les prédestinations divines. Il soutenait aussi que le corps du Christ, doué comme les corps humains d’une âme sensitive, manquait d’une âme raisonnable, sa divinité lui servant d'âme et d’entendement. Il ajoutait que c'était le Christ enfanté hors de la nature humaine, et où la chair était consubstantielle à l’esprit, qui avait souffert, qui était mort, qui était ressuscité.
Le sacrifice de la croix se, transformait par là en un spectacle fantastique qui n’était dénué ni de grandeur, ni d'éclat, mais qui laissait complétement de côté le crime de la race humaine et sa rédemption. Apollinaire semblait n’avoir eu en vue qu'une paraphrase poétique du mot de saint Paul : « il a pris une forme d’esclave. »
Telle qu’elle était, cette doctrine plut à des imagi-
1. Greg. Nazian., Ep. 1. — Athanas., ad Epict. — Epiphan., Hæres., 71. — Hieron., Ep. 13 et passim. — Theodor., V, 3. — Socr.. 11, 46.
nations exaltées comme la sienne; mais Apollinaire ne dévoilait pas ses mystères à tout le monde, et dans l'Église qui se forma rapidement autour deluiilinstitua deux enseignements : l’un public, et qui ne différait en rien de l’enseignement catholique; l’autre secret, où on se livrait aux hypothèses les plus hardies, tendant toutes à faire disparaître dans la personne de Jésus son humanité. Les disciples de ce rêveur mystique se multiplièrent en un grand nombre de sectes sous des noms d'aventure, car celui d’Apollinaire ne fut prononcé qu'après sa mort. L'hérésiarque put voir ses doctrines anathématisées par plusieurs conciles sans que son siége lui fût enlevé, ni qu’il fût lui-même inquiété. Bientôt les nouveaux sectaires se glissèrent partout sous une apparence hypocrite d’orthodoxie. Antioche eut même un évêque apollinariste qui sema le principe de son hérésie chez beaucoup de fidèles, et la malheureuse ville se trouva à cette époque ballottée entre quatre évêques en guerre les uns contre les autres. On avait beau prodiguer contre les partisans de la nouvelle doctrine les condamnations et les anathèmes; ils se dérobaient, par des professions de foi simulées, aux sévices de l'autorité séculière non moins qu'à ceux de l'autorité ecclésiastique. Leurs adeptes étaient nombreux, surtout dans les couvents de moines, où des esprits naturellement enclins au mysticisme y étaient entraînés encore davantage par les habitudes contemplatives et la méditation solitaire.
L'hérésie d’Apollinaire, si bien accueillie par les consubstantialistes d'Orient, signalait un danger nou-