‹ Nestorius et EutychèsChapitre 9 sur 279 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

qu'on le cultivait alors soit sur le forum des villes, soit dans l'enceinte des églises. Il possédait d’ailleurs une belle prestance, une voix pleine et sonore‘, et sa figure naturellement pâle et ascétique, son regard lumineux et profond, donnaient à toute sa personne quelque chose de ce qui constitue l’orateur dans tous les temps. Ces qualités extérieures déterminèrent sa vocation. Il prit en dédain l'étude solitaire et patiente, et ne se cacha pas pour le montrer. À propos de l’exégèse et de la science des canons, qui devenaient de plus en plus indispensables à mesure que la doctrine ou les conciles accumulaient leurs solutions, on entendit Nestorius dire plus d’une fois que, dans l'interprétation des livres saints, il ne faisait pas plus de cas des morts que des vivants. Les vivants s’en vengèrent bien, et les morts encore davantage. Un auteur du temps le peint en deux mots : « il avait assez d’éloquence et peu de jugement ?. »

Entré dans les ordres, il fut chargé par l’évêque d’Antioche des catéchèses ou instructions aux fidèles de son Église, emploi qu’avait jadis occupé Chrysostome et dans lequel il avait gagné sa réputation : Nestorius y gagna la sienne. La foule se pressait à ses homélies, où l’indigence de l'argumentation se déguisait sous la cadence des phrases et l'appareil théâtral de la figure et de la voix. Au fond, il obtint un succès mérité dans

4. Vocalis et facundus Nestorius, in dicendo promptus et facilis. Niceph., XIV, 31. — Sonora voce et expedita facundia. Socr., VII, 29, 2. Marcel, Chron., an. 428.

40 NESTORIUS ET EUTYCHEÈES.

ce genre d’éloquence sans contradiction, où l’orateur n’avait à compter qu'avec lui-même : sa vive imagination saisissait les choses avec promptitude et les rendait avec éclat; malheureusement ses succès lui apprirent à ne douter ni de sa parole, ni de son savoir. Il était donc pour l'Orient un orateur en renom lorsqu'il reçut la lettre de Théodose qui l'appelait au siége épiscopal de Constantinople. Nestorius accepta, mais en accepiant il crut de sa dignité de faire attendre la ville impériale et l’empereur. L'histoire nous dit qu’il mit trois mois pour se rendre d'Antioche à Constantinople en traversant l'Asie Mineure !, ce qui n'était assurément pas la route la plus courte : il n'était pas fâché qu'on lui supposât des hésitations. Dans ce voyage, il fit halte à Mopsueste, petite ville située sous le plateau occidental du Taurus; j'insiste un peu sur ce séjour, parce qu’il eut une influence marquée dans la destinée du futur patriarche.

Mopsueste avait pour évêque un personnage alors célèbre, mais que l’histoire ne nous montre qu’à travers un demi-jour mystérieux ; il se nommait Théodore, et était déjà avancé dans la vieillesse, aveugle ou presque aveugle. Au cœur le plus droit, le plus généreux, à une honnêteté devant laquelle ses ehnemis mémes s’inclinaient, Théodore joignait un esprit original et un caractère indépendant. Ami constant des persé-

4. Elapso trium mensium spatio, Nestorius Antiocha adducitur. Socr., VII, 29.— Præterierant menses tres, et ille adducitur, et episcopus constantinopolitanus creatur. Niceph., XIV, 31. — Cassiod., XII, 4, |

Page 1