Nau, p
3. Dans son compte-rendu de la traduction du Livre d’Héraclide, Revue d’hisloire ecclésiastique, juillet 1924, p. 513-519, M. Jules Lebon a formulé contre l'authenticité de cet ouvrage des doutes qui méritent d’attirer l'attention : « Par une faveur dont il serait. sans doute malaisé de signaler un second cas dans la critique récente de l'ancienne littérature chrétienne, le Livre d’Héraclide a vu ses prétentions à l'authenticité unanimement reconnues dès le premier instant de sa réapparition. Avant mème, qu'il fût publié et entièrement traduit, on ἃ revu, sur sa foi, tout un chapitre de l'histoire ancienne de l'Eglise et on lui ἃ ouvert bien larges les portes de la Dogmengeschichle ! À son tour, M. Nau ne doute aucunement de l'authenticité ; il écarte mème certaines objections ; sauf pour les litres des sections et pour la prophélie finale, on ne trouve sous sa plume nulle restriction au jugement catégorique formulé à la page x1x : « Son authenticité ne parait pas pouvo r ètre mise eu doute ». A tort ou à raison, je ne parviens pas à partager cette tranquille assurance. Un peu d'habitude de la littérature théologique et polémique provoquée en Orient par les luttes christologiques, met pour toujours en garde et en défiance contre les origines trop directes et trop glorieuses dont certains documents se prévalent, et plus encore, contre celles qu'on leur attribue dans la suite, comme c’est ici le cas ; ces prétentions sont souxent tendancieuses, intéressées el toujours sujettes à caution. »
Après celle remarque générale dont personne ne contestera la justesse, M. Lebon fait observer que la forme dialoguée de l'ouvrage présente des anomalies el qu'on est en droit de s'étonner de voir nommer Nestorius parmi les interlocuteurs : « Vu l’habileté qu’on lui connait par ailleurs, l’hérisiarque aurait sûrement dissimulé sa doctrine et son apologie sous le voile d’un dialogue non entre Sophronius et lui, mais entre Sophronius et Héraclide… Pourquoi ce der-
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nous avons cru pouvoir faire abstraction de ce problème : littéraire, qui n'atteint pas directement le fond doctrinal du- Livre d'Héraclide, fond que nous croyons être de Nestorius.
Si l'ouvrage, déduction faite de quelques interpolations, appartient intégralement à l'hérésiarque, celui-ci n’a pu le composer que pendant son exil en Égypte et ne l’a terminé qu'après le brigandage d'Éphèse, dont les Actes sont utilisés. La traduction syriaque fut faite sous le patriarche nestorien Paul, qui siégea de 539 à 540 !. Peu après cette date, le moine nestorien Bar Edtä avait le courage de l’apprendre par cœur :
«Mar Abraham m'ayant imposé, dit-il, de réciter les livres de l'Écriture sainte, j'arrivai, au bout de quelques années, à réciter les deux Testaments comme on récite les psaumes. Je récitai aussi par cœur les livres de l'abbé Isaïe, de Marc et de Mar Évagrius... etenfin le livre de Mar Nestorius qui est appelé de Héraclidos, qui a été traduit récemment de mon temps du grec en syriaque: je travaillai sur ce livre durant des années 3, au point de pouvoir réciter à chaque instant
nier ne serait-il pas non seulement un personnage historique, mais encore l’auteur même du dialogue ? » Cette objection serait très sérieuse, s’il était prouvé que l'original portait le nom de Nesturius. Mais qui nous le dira ? Le nom de Nestorius ἃ pu être substitué à celui d’Héraclide par quelque copiste, qui était au courant de leur équivalence.
M. Lebon insiste ensuite sur la rareté et le peu de valeur des témoignages externes qui attribuent l’ouvrage à Nestorius. La connaissance parfaite qu’a l’auteur des événements qui se sont déroulés entre 435 et 45o, loin d’être un£ preuve d'authenticité, inspire plutôt de la défiance : « Il a découvert la supercherie littéraire que l’histoire a appelée la fraude des apollinaristes (p. 292) ; il sait Dioscore sous le coup de préoccupations qui révèlent l’imminence, sinon la convocation déjà faite, du concile de Chalcédoine. D'autre part, comprend-on que Nestorius ait pu tant οἱ si vivement attaquer saint Cyrille défunt sans faire allusion à la mort de ce rival (444). Peut-on croire que Nestorius ait renoncé à faire ressortir, en écrivant à saint Léon, la conformité de la doctrine du Tome avec la sienne par amour de la vérité et par un héroïque souci de ne pas en compromettre le triomphe ? L’apologiste ne se serait-il pas trahi comme distinct de l’hérésiarque par tous ces indices, auxquels j’ajouterai encore la prophétie finale : prophélie ex eventä, je le veux bien, mais pourquoi nécessairement interpolée ὃ»
Toutes ces raisons sont loin d’être apodictiques, mais elles rendent vraisemblable l'hypothèse d’une compilation de pièces authentiques. Le difficile est de démêler la part du compilateur.
1. Cf. J. LasourT, Le christianisme dans l’empire perse, Paris, 1904, p. 150, note 5.
2. Ceux qui ont lu le Livre d’Héraclide n'auront pas de peine à comprendre tout l’héroïsme de ce labeur.
d'in Gr
toutes les sections qui se trouvent dans la Tegourlä!. »
L'ouvrage est rarement mentionné dans la littérature nestorienne ; son peu de tenue littéraire en est sans doute la cause. La traduction syriaque nous est parvenue par un manuscrit conservé dans la bibliothèque du patriarche nestorien, à Kotchanès, dans le Kurdistan turc, et pouvant remonter au x1° ou au xu* siècle. On y trouve quelques lacunes et quelques interversions.. Les passages obscurs ne manquent pas ; la comparaison avec le texte grec, aux endroits où elle est possible, révèle beaucoup de fautes de copistes et quelques contresens?. Malgré ces imperfections, le texte syriaque nous livre bien l’œuvre primitive. Copié une première fois en 1889 par le prêtre Auscha'nà pour le compte des missionnaires américains d'Ourmiah ?, puis une seconde fois pour le compte de M. P. Bedjan, le manuscrit a été édité par M. Bedjan lui-même, en 1910". Presque en même temps, M. Nau a fait paraître une traduction française, qui ne brille pas par l'élégance du style, mais paraît fidèle dans l'ensemble, C'est celte traduction française qui nous ἃ permis d'’entreprendre notre travail et que nous avons ulilisée dans une large mesure ὅ,
Le traducteur syrien explique dans une préface pourquoi
1. Nau, le Livre d’Héraclide, p. x1x-xx. Cf. A Scner, Analyse de l’histoire de Rabban Bar "Edtä, dans la Revue de l'Orient chrétien, t. XE (1906), p. 406.
2 Nau, ibid., p. xxv.
3. C'est de la copie d'Ourmiah que dérivent : 1° la copie faite par M. l'abbé H. Goussen pour l'Université de Strasbourg ; 2° deux copies pour MM. Parry et Jenke, l’un chef et l’autre membre de la mission anglaise d'Ourmiah. C’est la copie de M. Jenks qui a servi de base à l'ouvrage de M. Becthune-Baker sur Nestorius. M. Bedjan a utilisé à la fois pour son édition la copie de M. Goussen, celle de Bethune-Baker et celle qu'il a fait exécuter lui-même. Cf. Nau, op. cil., P. XXHI-XXIV.
ἡ. Nesronius, le Livre d’Héraclide de Damas, Paris, 1910. In-80 634 pages. M. Bedjan fait précéder le texte syriaque d'une excellente préface, Sa manière d'entendre la christologie de Nestorius concorde à peu près avec la nôtre.
5. Nesrorius, le Livre d’'Héraclhide de Damas, traduit en français par F. Nau, avec le concours du ἢ. Ρ. Bedjan et de M. Brière, suivi du lexle des trois homélies de Nestorius sur Les tentations de Notre-Seigneur et de trois appendices : Leltre à Cosme — Présents envoyés d'Alexandrie — Lettre de Nestorius aux habitants de Constantinople, Paris, 1910. In-8, XXVIII, 404 pages.
6. Nous nous permettons de faire subir çà οἱ là quelques modifications d’ordre grammatical à la traduction de M. Nau.
Neslorius ἃ choisi le titre de Livre d'Héraclide : « C’est parce qu'il craignait que son nom, abhorré d’un grand nombre, ne les détournât de lire l'ouvrage !.» C’est surtout parce qu'un édit impérial dont nous avons déjà parlé condamnait. aux flammes tous les écrits de l’hérésiarque. Le livre est composé sous forme de dialogue entre Nestorius et un certain Sophronius, qui joue le rôle d’adversaire; mais c’est un dialogue singulièrement intermittent. Sophronius ne parle que dans le premier tiers de l'ouvrage? ; après, c’est un monologue dont Nestorius fait tous les frais, interpellant souvent Cyrille et ne se souvenant de son véritable interlocuteur que quelques lignes avant la fin. Quant au contenu, M. Nau en donne l'analyse suivante :
«C'est un ouvrage de controverse philosophique et théologique où l'histoire ne joue qu'un rôle secondaire; Nestorius a reçu les Actes du concile d'Éphèse et il se propose de les commenter à son point de vue, en réfutant les accusations, en mettant en relief les fautes de procédure et en précisant l'objet du litige et ses accusalions contre Cyrille (p. 88-290). Il ajoute une introduction philosophico-théologique sur les diverses hérésies (p. 5-88) et un appendice sur les conséquences que sa condamnation a entraînées (p. 290 331).
» Dans le corps de l'ouvrage (88-290), il suit l’ordre des Actes: d'abord (88-116), les préliminaires du concile et la question de forme: origine de la controverse au sujet de la locution «Mère de Dieu » (91-92), mobiles de Cyrille (92 95), lettres de Cyrille et de Nestorius, tenue de la première session, sans attendre les Orientaux ni les légats du Pape, sous la présidence de Cyrille, qui était l’un des accusés: protestation des autres évêques, du comte Candidianus et de l'empereur (95-116); puis viennent, prises dans les Actes, les paroles de Pierre, prêtre d'Alexandrie, de Memnon, de Cyrille, de Juvénal, de Théodote et d’Acace (116-125); à l'occasion du symbole de Nicée, qui a été lu au concile, Nestorius oppose sa manière de le comprendre à celle de Cyrille et continue la comparaison de leurs lettres
ἃ. Jusqu’à la page οὗ de l'édition de Nau.
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(126-163); il cite ensuite et commente l'un après l’autre les fragments qu'on lui a attribués à Éphèse (163-235) ; il raconte à sa manière comment on a forcé la main à l'empereur pour lui faire accepter le fait accompli (235-259) ; il examine enfin la lettre de Cyrille à Acace et, à son occasion, l'accord avec les Orientaux (259-290).
» Dans l’appendice, qui est fort intéressant, Nestorius commente la campagne contre Théodore et Diocore, le concile de Flavien, la lettre de saint Léon, le conciliabule d'Éphèse (290-332) ..…
» L'introduction (5-88) est divisée en quatre-vingt-treize chapitres dont les titres constituent une suffisante analyse !. »
A y regarder de près, cet ouvrage n’apprend rien de bien nouveau, au point de vue historique, sauf quelques détails, qui seront toujours sujets à caution tant qu'on ne pourra les contrôler par ailleurs?. L'auteur fait sa propre apologie et le ton de sa polémique, comme on ἃ pu en juger par deux ou trois citations données plus haut, est loin de respirer la sérénité. Les événements reçoivent parfois une interprétation partiale dont il est bon de se défier et qu'il faut corriger par les données que fournissent les auteurs contemporains.
Au point de vue théologique, le Livre d'IHéraclide ἃ une réelle importance, parce qu’il nous fait connaître dans son fond la doctrine christologique de son auteur et nous révèle plusieurs autres points intéressants de sa théologie. Il nous permet aussi de constater que le condamné d'Ephèse ἃ maintenu jusqu à la fin de sa vie sa conception hétérodoxe du mode d'union des deux natures en Jésus-Christ. À peine trouve-t-on çà et là quelques alténualions de certaines aflirmations antérieures au concile d'Éphèse. Le {héolocos est relégué au second plan, parce que sa négation n’est qu’une conséquence particulière du système nestorien pris dans son ensemble.
1, Le Livre d’Héraclide, p. xvin-xrx.
2. Il est remarquable que, parmi les pièces reproduites par Nestorius, il ne s'en trouve aucune que nous ne connaissions par ail'eurs.
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$ IV. — Les Anathématismes.
Quand Nestorius eut reçu, le 6 décembre 430, la lettre du synode alexandrin, qui se terminait par douze anathématismes, il opposa à ceux-ci douze conlre-anathèmes de sa composition. Ils portent souvent à faux et condamnent des erreurs que saint Cyrille a expressément rejetées. Nestorius y laisse percer à plusieurs endroits sa théorie de deux sujets, de deux personnes en Jésus-Christ. C’est l’Africain Marius Mercator qui nous ἃ conservé ces contre-anathèmes!. Ils n'ont joué aucun rôle dans la controverse. Saint Cyrille et le concile d'Éphèse les ignorent. Peut-être étaient-ils précédés d’une lettre qui les expliquail ?.
J. 5. Assemani ἃ tiré du cod. CLXXIX de la bibliothèque valicane douze anathématismes syriaques attribués à Nestorius, qu'il a publiés avec une traduction latineë. Ils n'ont rien à voir avec les anathématismes de saint Cyrille, et bien qu'on y trouve le plus pur nestorianisme, ils ne paraissent pas avoir Nestorius pour auteur #.
$ V. — Les lettres.
Quelque importants que soient pour la connaissance du nestorianisme le Théopaskhile, la Tragédie et le Livre d'Héraclide, ils n’ont pu influer sur la condamnation de Nestorius, puisqu'ils furent composés après le concile d'Éphèse. Les Anathémalismes non plus, bien que probablement antérieurs à l'été de 431, ne figurèrent point parmi les pièces du procès. Celles ci consistèrent en des lettres et des homélies,
1. Is sont reproduits dans Maxst, V, 703-706, dans Micn=, Ρ. L., t. XLVIII, col 909 923 avec les anathématismes de saint Cyrille et les réfuta!tions de Marius Mercator. Loofs les donne dans son édition, p. 211-217.