‹ Nestorius et la controverse nestorienneChapitre 91 sur 197 · LEE · texte numérisé non relu

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après l'union !; les autres, comme Théodoret, identifient ὑπόστασις avec φύσις 2. Cette divergence ne pouvait qu'augmenter les malentendus.

Il faut remarquer du reste qu'il y avait une différence entre les Occidentaux et les Antiochiens dans la manière de concevoir les deux natures. Les premiers prenaient le mot «nature » dans le sens abstrait de chose possédée par l'unique personne. Les seconds visaient la nature concrète et individuelle. C’est pourquoi ils se rapprochaient tant dans leur terminologie de Théodore et de Nestorius. Pour eux, par exemple, le mot « Verbe » désignait directement et exclusivement la nature divine dans le composé théandrique*. Préoccupés avant tout d'établir la distinction des deux natures, ils parlent souvent comme des nestoriens; et plusieurs d’entre eux sans doute étaient sur la pente de l’hérésie. L'idée qu'ils se faisaient du mode d’union était très vague ; à vrai dire, ils ne se posaient guère la question. Les discussions avec saint Cyrille durent en éclairer plus d’un.

Sur un point capital cependant, les Orientaux orthodoxes, les Antiochiens mitigés, comme les appelle Harnack, se séparaient de Nestorius. L'instinct de l’orthodoxie leur faisait affirmer sans détour l'unité réelle de sujet, de personne dans le Christ. Ils étaient fortement pénétrés de cette idée, et l’on chercherait en vain chez eux les expressions nestoriennes de « prosôpon naturel » et «d'union des prosôpons ». Ils n’avaient aucune peine à accepter le θεότόχος *. Ce qui prouve du reste

1. To συμπροσχυνεῖσθαι καὶ συνδοξάζεσθαι,ὡς περὶ προσώπων ἢ ὑποστάσεων, ἢ υἱῶν δύο οὐ λέγομεν, ὡς τῇ σαρχὶ ἑτέρως προσχυνήσεως γινομένης, καὶ τῷ Θεῷ Λόγῳ ἑτέρως. Cyrilli apologeticus adversus Orientates ». α.. t. LXXVI, col. 348 C. Cf. col. 333 A.

τς ἃ, Πῶς τοίνυν φησὶ μὴ δεῖν τὰς ὑποστάσεις διαιρεῖν, εἰτ᾽ οὖν φύσεις ; Cyrilli apologeticus contra Theodorelum. P. G., ibid., col. 4o4 B.

3. On le constate en lisant les réfutations des anathématismes de Cyrille par André de Samosate et Théodoret, et beaucoup d’autres écrits composés par des Antiochiens. Cette expression était dangereuse, en tant qu’elle pouvait conduire à la négation de l'unité de sujet dans le Christ. Saint Cyrille voyait bien ce danger : « Ἐρῶ δ᾽ οὖν, ὅτι σφαλερόν τε καὶ οὐχ ἀζήμιον τὸ διατέμνειν εἰς δύο, χαὶ ἀναμέρος ἱστᾶν ἄνθρωπόν τε καὶ Δόγον ». De recta fide ad Theodosium. XX VIII, Ρ. 6... t. LXXVI, col. 1173 B.

4. Le P. Mahé, dans son article sur les Anathématismes de saint Cyrille d’Alexandrie, Revue d’histoire ecclésiastique, t. VII(1906), p. 505-542, a bien montré que les

leur orthodoxie, c'est qu'ils finirent par s'entendre avec saint Cyrille. Le symbole d'union de 433 avait été composé par eux dès 431, et lorsque, quelques années plus tard, se réunit le concile de Chalcédoine, ils reconnurent leur propre doctrine dans la lettre de saint Léon à Flavien !.

Quant à saint Cyrille, nous montrerons tout à l'heure qu'il n'a pas tenu en christologie un langage uniforme. Ayant à la fois à combattre Nestorius hérétique et à se défendre contre les accusations des Antiochiens orthodoxes, il a donné aux termes φύσις et ὑπόστασις des sens différents, suivant les exigences de la polémique. Ses préférences toutefois paraissent avoir été pour la terminologie nestorienne et apollinariste. Il a défendu jusqu'au bout la fameuse formule : Une seule nature incarnée de Dieu le Verbe, pix φύτις τοῦ Θεοῦ Λόγου σεσαρχωμένη- Dans cette formule, que saint Cyrille croyait être de saint Athanase, et qui avait pour père Apollinaire?, le mot φύσις est pris au sens nestorien de nature-sujet, d'individu, de

Orientaux étaient d'accord pour le fond avec saint Cyrille. Cf. « Apologelicus pro duodecim capitibus adversus Orientales » et « Apologeticus contra Theodoretum pro duodecim capilibus. » ». @., t. LXXVI, col, 315-452. Voici, par exemple, en quels termes André de Samosate affirme l'unité personnelle du Christ : ὡς δὲ προσώποις ὄυσὶν ἢ ὑποστάσεσιν, n υἱοῖς δυσὶ διαιροῦ γτας τὴν ἕνωσιν, ἤγουν τὸν “Eva Υἱὸν, τὰς φωνὰς ἐφαρμόζειν οὐ δεῖ" ἀδιαίρετος γὰρ καὶ ἀχώριστος ἡ ἄκρα ἕνωσις " καὶ ὁ εἷς Υἱὸς χατὰ πάντα χαὶ λόγον χαὶ τρόπον, χαὶ ἔννοιαν ἐστι, Col. 333 A. Plus loin, col. 361 D : ἀλλὰ γὰρ καὶ ἐν τοῖς πάθεσι τῆς σαρχὴς ñ θεότης ἀχώριστος, ἀπαθὴς μένουσα

- καὶ τὰ θεοπρεπῆ διὰ τῆς σαρχὸς ἐπετελεῖτο " ὅθεν ἕνα καὶ τὸν αὐτὸν Υἱὸν ὁμολογοῦμεν ἀσυγχύτων τῶν φύσεων μενουσῶν * οὐκ ἄλλον καὶ ἄλλον λέγοντες, μὴ γένοιτο, ἀλλ᾽ ἕνα χαὶ τὸν αὐτόν. Théodoret, qui se rapproche si fort de Nestorius dans la terminologie, a cependant une notion très nette de l'unité du Christ. La comparaison de l’âme et du corps, affectionnée par saint Cyrille et qui scandalise si fort Nestorius, ne lui déplait pas. Il l'emploie au moins à deux reprises, Il écrit, à propos du troisième anathématisme de Cyrille : Εἰ γὰρ ἐπὶ τοῦ ἑνὸς avhpurou διαιροῦμεν τὰς φύσεις, χαὶ χαλοῦμεν τὴν μὲν θνητὴν σῶμα, τὴν δὲ ἀθάνατον ψυχὴν, ἑκατέραν δὲ ἄνθρωπον" πολλῷ μᾶλλον τοῦ ἀνειληφότος Θεοῦ καὶ ἀναληφθέντος ἀνθρώπον, τὰς τῶν φύσεων ἰδιότητας γνωρίζειν εὔλογον. Ibid., col. 4o4 C. Dans le Περὶ τῆς τοῦ Κυρίου ἐναυθρ ρωπήσεως, que M. Ehrhard a restitué à Théodoret, la comparaison est encore plus développée : Ταῦτα τοίνυν ua: ἐπὶ τῆς οἰχονομίας τὴν εἰκόνα λαῤόντες, τῆς βλασφημίας ἀπαλλαγῶμεν ἐχείνης, etc. ». α., t. LXXV, col. 1473 A B.

2. À Chalcédoine, Théodoret dut non seulement anathématiser Nestorius, mais encore modifier un peu sa terminologie en acceptant de dire avec le concile une seule hypostase. μία ὑπόστασις, synonyme de ἕν πρόσωπον.

1, On la trouve dans le Περὶ τῆς σαρχώσεως τοῦ Θεοῦ Λόγον, composé sous forme de lettre à l'empereur Jovien et mis sous le nom de saint Athanase. Cf. G. Voisix, L’Apollinarisme, Louvain, 1901, p. 182.

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personne. Merveilleusement apte à réfuter l’'hérésie et à lui enlever le masque d'orthodoxie sous lequel elle cherchait à se dissimuler, elle pouvait être et elle fut entendue de travers.

Très conciliant du reste sur ces questions de terminologie, tant qu'elles laissaient le dogme intact, l’évêque d'Alexandrie a parlé aussi le langage dyophysite, et il n’a pas répugné à dire « deux natures, δύο φύσεις, dans le Christ, après l’union, » en signant le symbole d'union de 433.

On peut deviner «a priori tous les malentendus dont étaient grosses ces divergences dans la terminologie, soit entre Nestoriens et Orthodoxes, soit entre Occidentaux et Antiochiens, d'une part, et Alexandrins de l’autre. Nestorius pouvait tomber dans l'illusion de croire que tous les partisans de deux natures et d’une personne en Jésus-Christ étaient de son avis, et il avait beau jeu à accuser Cyrille de monophysisme. Par ailleurs, il était facile que des Orthodoxes se laissassent prendre à la piperie de la terminologie nestorienne, au point de croire que le condamné d'Éphèse n'était qu’un incompris. La formule cyrillienne: «Une seule nature du Verbe incarné » et l'expression «union physique» devaient nécessairement choquer ceux pour qui le mot φύσις n'était pas synonyme d’hypostase et de personne. À leur tour, les disciples de l’évêque d'Alexandrie ne pouvaient que trouver un relent de nestorianisme dans toutes les formules dyophysites.

Ce ne sont pas là de vaines conjectures. Elles se sont toutes réalisées. Le Livre d’Héraclide nous apprend suffisamment les illusions de Nestorius et ses attaques sans fondement contre l'’orthodoxie de saint Cyrille. L’attitude de plusieurs Antiochiens à l'égard de l’hérésiarque prouve que celui-ci fit des dupes de son vivant; on sait qu'il en a fait d’autres depuis, et jusqu’à nos jours. Quant à la terminologie cyrillienne, qui avait le mérite, en exprimant le dogme catholique en style nestorien, de mieux dévoiler l’hérésie, mais qu'on pouvait facilement tourner dans un sens monophysite, elle souleva, dès son apparition, de violentes protestations de la part des Antiochiens. A elle ne pouvaient aller

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les faveurs de l'Église catholique, car elle ne s’opposait pas seulement à la façon de parler d'un groupe d'Orientaux ; elle ne cadrait pas non plus avec le langage de la maîtresse des Églises, de l'Église romaine. Une autre raison faisait qu’elle n'était pas viable: elle donnait aux mêmes mots un sens différent, suivant qu'on parlait de la Trinité ou de l'Incarnation. Or, était-il convenable que l'Eglise, après avoir établi si laborieusement l'uniformité de langage dans le dogme trinitaire, détruisit elle-même ce précieux résultat, en acceptant pour l’Incarnation des termes qui auraient juré avec les formules trinitaires ?

Les Eutychiens compromirent gravement la terminologie alexandrine en l’adaptant à un grossier monophysisme, tout à fait opposé à la pensée de saint Cyrille. Délaissée par le concile de Chalcédoine, elle fut gardée avec sa signification primitive et vraiment cyrillienne par le groupe des monophysites sévériens, qui n’eurent de monophysites que le nom et la terminologie, mais qui furent considérés comme tels par les catholiques, à cause de leur opposition obstinée aux formules de Chalcédoine et au {ome de saint Léon, Les Sévériens à leur tour ne virent dans les Chalcédoniens que des Nestoriens déguisés. Loin d'imiter saint Cyrille dans sa

1. C'est la thèse que démontre M. Lebon dans son bel ouvrage sur le Monophysisme sévérien. Les Sévériens ne différaient des catholiques que par leur terminologie ; ils avaient dans le fond une pensée orthodoxe. C'est à bon droit cependant que l'Eglise les a considérés comme des hérétiques, parce qu'ils ont refusé obstinément d'accepter les formules d'un concile œcuménique, auquel ils ont reproché d'enseigner l'erreur. L'infaillibilité de l'Eglise ne porte pas seulement sur l’idée dogmatique, mais aussi sur la manière de l'exprimer : Manifestum est, dit le P. Billot, quod ad infallibilem eorum quae fidei sunt propositionem, multoties exigitur determinatio infallibilis circa facta extra ambitum revelationis exislentia. Puta.… determinatio circa hanc vel illam loquendi formam an sit idonea ad exprimendum dogma ; nam quid ad me, si id quod infallibiliter sentis potes falli. biliter exprimere ? Tractatus de Ecclesia Christi, t. 11 (Rome, 1899), p. 82. Cf. Les8ow, p. 523-525. Remarquons que la terminologie des Sévériens, après l’apparition du monophysisme eutychianiste, devenait tout à fait dangereuse pour la foi. Les Eutychiens pouvaient facilement s'abriter derrière les formules alexandrines : μία φύσις τοῦ Θεοῦ Λόγου σεσαρχωμένη, ἐχ δύο φύσεων. Pour préserver la foi des fidèles, l'Eglise devait proscrire ces formules devenues périlleuses par suite des circonstances. C’est ce qu’elle fit à Chalcédoine. Il fallait aussi arriver à un langage uniforme en christologie comme en théologie trinitaire pour éviter une source perpétuelle de malentendus. Aussi la définition de Chalcédoine était-elle nécessaire. Voir la note D à la fin du volume.

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conduite conciliante avec les Orientaux, ils s’entêtèrent dans leur point de vue et prolongèrent ainsi un schisme qui fit tant de mal à l’Église.

Ce n’est pas ici le lieu de faire l’histoire de ces déplorables malentendus. Nous n’avons à nous occuper que de la controverse nestorienne.

$ I. — Nestorius et saint Cyrille.

Saint Cyrille est vivement pris à partie dans tout le Livre d'Héraclide. Des divers griefs qu’élève contre lui Nestorius, les uns regardent l’histoire et se rapportent surtout à la procédure suivie à Éphèse, les autres sont d'ordre doctrinal ; ce sont les seuls qui nous intéressent ici.

Tout d’abord, Nestorius accuse en maints endroits l’évêque d'Alexandrie d’avoir déformé sa doctrine et travesti le sens de ses écrits. Qu'y a-t-il de vrai dans ce reproche? Les explications et les justifications fournies par l’hérésiarque luimême permettent de répondre que, loin d’avoir faussé sa pensée, saint Cyrille l’a parfaitement comprise et n’a fait que tirer au clair avec une admirable sagacité tout ce que recouvraient d'erreur ses formules spécieuses !. Nestorius ἃ beau répéter qu'il ne nie pas la divinité du Christ, qu'il ne dit pas deux Fils, qu’il ne sépare pas l'humanité de Dieu le Verbe : ce ne sont là que des affirmations gratuites, dissimulant une pensée hétérodoxe, dont l’expression se trouve à chaque page du Livre d'Héraclide. Comme le dit très bien D. H. Leclercq 3:

«Théodore et Nestorius ont le goût de ces habiletés de langage qui respectent l’expression et altèrent les idées et le sens. [15 affirment qu'il n’y a en Jésus-Christ qu’un seul] Fils, un seul Seigneur, une seule personne, autant de mots à double sens qui forment un des premiers et non des moins curieux chapitres de la doctrine des restrictions mentales. Derrière ce paravent orthodoxe, on retrouve intactes leurs

1, Voir plus loin, p. 168 sq. | ἃ. HerELE-LECLERCQ, Histoire des conciles, t. 11, 1re partie, p. 304, en note.

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idées favorites, à savoir l'indépendance physique du Fils de Dieu et du Fils de Marie. Toute nature complète est une persomne ; voilà le principe. Par un curieux revirement, le souci de combattre l’apollinarisme ἃ jeté dans une autre erreur, »

En voulant écrire sa propre apologie, le condamné d'Éphèse a écrit l'apologie doctrinale de saint Cyrille et justifié d'une manière éclatante la sentence du concile, qui, ὺ on le sait, ne fit que reproduire la décision antérieure du pape Célestin {.

Neslorius n'est pas plus heureux, lorsqu'il essaie de mettre saint Cyrille en contradiction avec lui-même, parce qu'il a accepté de dire : « deux natures » avec les Orientaux :

« Tu reconnais les parties qui composent le Christ, c'està-dire la divinité et l'humanité ; puisque tu as confessé une différence dans les essences et qu'elles sont demeurées sans confusion ; elles sont demeurées sans confusion comme sont les nalures, même dans l'union. Comment donc les natures subsistent-elles sans confusion, puisqu'elles ne sont pas demeurées après l'union {elles qu'elles sont en nature, car tu dis : « Après l'union, la séparation des deux natures est supprimée et nous confessons que la nature du Fils est une?, » Si les natures ne sont pas demeurées, même dans l'union, ce qu'elles étaient, mais siles différences des natures à l'aide desquelles on les considérait comme deux sont supprimées.…., il y a eu confusion : une confusion de changement et de conversion qui amène une seule nature...

» Pourquoi, dans ta pensée, ἐν ivvsiz:s, acceptes-tu les deux s. natures dont est formé le Christ, tandis qu'après l'union, comme si la différence des natures était enlevée, tu dis : « une nature du Fils ? » Plus haut, tu dis que « deux sont les natures dont est formé un seul Fils, » et plus bas tu dis « que la nature du Fils est une, » comme si l'union des natures aboutissait à une nature et non à un prosôpon. Les

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