HUITIÈME OBSERVATION
Arachnoïdite aiguë.
Le 2 Juillet 1820, je fus appelé à Yèni-Kapi dans une famille où J'avais déja donné des soins; c'était pour le plus jeune des fils. Un vieil apothicaire arménien, médecin de cette famille, s’empressa de m'informer que ce jeune homme était malade depuis cinq jours; qu'il avait cru avoir affaire à une fièvre bilieuse et avait prescrit les purgatifs indiqués , mais qu’à son grand étonnement la maladie avait changé tout-à-coup, que le patient Jetait de hauts cris, délirait complètement, et que la peste seule étant capable de pareilles métamorphoses , il avait cru devoir donner une solution de bézoard oriental dans de l’eau aromatisée.
Les femmes ajoutèrent que le jeune homme, établi depuis peu, avait éprouvé des pertes dans son commerce. À compter de cette époque, son Caractére ordinairement doux était devenu trèsirascible ; d’aprèsles dernierssymptômes, elles croyaient qu'il pourrait bien y avoir de la magie (buyudju) dans cette maladie. Elles étaient sur le point de le faire exorciser; mais comme l’apothicaire avait déclaré que c'était la peste dont le venin agissait sur le cerveau, elles s'étaient empressées d’enlever tout ce qui était contumace dans l'appartement.
Je vis un Jeune homme de dix-huit à vingt ans,
d’une forte constitution, d’un tempérament saneuin et d’une rare beauté. Il était étendu sur un matelas. Ses yeux étaient grandement ouverts, ses pupilles dilatées; une des joues était pâle, l’autre de couleur rose. Il poussait des cris aigus continuels ; tantôt il paraissait se débattre contre quelqu’un qui voulait prendre sa bourse dans son sein, tantôt sa main droite était employée à retirer aveceffroi un serpent qu’il croyait s'être introduit dans sa chemise. Son pouls n'offrait que quarante-deux pulsations molles; les soubresauts des tendons étaient fréquents etrapides.La chaleur de la saison , l’âge et la force du sujet, le chagrin d’avoir perdu une somme considérable pour un jeune homme débutant dans les affaires, les symptômes reconnus, l'absence de bubons et de charbons, tout annonçait une arachnoïdite très aiguë. Je rassurai la famille contre toute crainte de peste.
Quoique la lenteur et la mollesse du pouls se montre souvent dans les maladies aiguës de l’encéphale et ne contre-indiquent point la saignée, je voulus cependant par précaution être présent à cette opération. Par mon ordre le barbier fit une large ouverture à la veine. Pendant que le sang coulait, je tenais mes doigts sur l'artère radiale du bras opposé. Lorsque douze onces environ de sang furent écoulées, je fis mettre le doigt sur l'ouverture de la veine; j'attendis ainsi huit à dix minutes pour donner à la circulation le temps de se régulariser. Le pouls, qui avait d’abord
faibli, s'étant relevé pendant cet intervalle, je laissai couler douze onces de sang de plus ; je fis fermer la veine de nouveau. Après dix autres minutes, je laissai couler encore douze onces de sang et fis panser la plaie. Je restai une heure auprès du malade pour observer l'effet de cette déplétion, et vis avec plaisir que les cris et les mouvements convulsifs diminuaient de fréquence et d'intensité. ( Application de dix-huit sangsues derrière chaque oreille avant le coucher du soleil; tranches d’éponge® sur les piqûres pendant deux heures , lotions fréquentes d’eau froide sur la tête. Laisser la tête découverte? ; libre circulation de l'air dans l’appartement; limonade citrique très légère; diète absolue.)
(x) Pour faciliter l'écoulement du sang après la chute des sangsues, rien de mieux indiqué que des tranches minces d’une éponge fine trempées dans de l’eau tiède, exprimées et appliquées sur le lieu des piqüres. Vu sa capillarité, le tissu de l’éponge s’imbibe promptement de sang; on enlève ces tranches, on les exprime, on les lave, et on les réapplique jusqu’à ce que l’on ait obtenu l’effet désiré.
(2) On sait que les Orientaux ont généralement la tête rasée et que, de jour, ils se la couvrent d’un turban, d’un châle ou d’un kalpak; mais on ignore que, craignant beaucoup l’air de la nuit, ils sont dans l’uüsage de mettre en se couchant un pétit turban à côtes de melon, ouaté, piqué, profond, qui s’adapte exactement à la forme de la tête et y entretient une grande chaleur. J’ai souvent trouvé, dans les maisons où je passais la nuit, de pareils turbans sur mon oreiller; j'ai essayé de m’en servir, mais la chaleur qu’ils m’occasionnaient dans la tête me força chaque fois d’y renoncer. C'était à causé des inconvénients attachés à cette
espèce de coiffure nocturne, qui appelle le sang au cerveau et
Le jour suivant j'étais chez le malade au lever du soleil. Malgré les saignées générales et locales, la nuit avait été très orageuse, À mon arrivée, les cris, les mouvements convulsifs ; étaient presque aussi forts que la veille. Le pouls était plein ; fréquent et vibrant, (Deux saignées de quinze onces chacune en ma présence. Le soir, application de dix-huit sangsues sur le trajet des jugulaires, tranches d’éponge, etc.)
Le 4, grande amélioration. Le malade a eu plusieurs heures de sommeil. Il paraît abattu; ses yeux sont éteints; son visage n’est plus épanouï, mais pâle; il est évidemment maigri. Les piqures ont fourni beaucoup de sang. ( Cataplasme émollient légèrement sinapisé à chaque jambe, deux crèmes de riz, etc.)
Le 5 et le 6 juillet Famélioration continue.
(Quatre crèmes de riz, etc.; ete.)
Le 8. Le malade a éu la veille au soir un peu de fièvre. Je soupconne que les femmes lui ont donné à manger; elles m'assurent que non. (Application de huit sangsues à chaque malléole.)
peut renouvéler les accidents, que j'insistais sur ce que, dans les maladies de l’encéphale, mes clients restassent la tête nue ou très légèrement couverte.
Serait-il hors de propos d'attribuer les grosses têtes des Arméniens, des Grecs, des Juifs des classes aisées, hais surtout les énormes têtes carrées des riches Musulmans, et la fréquence des apoplexies qui les atteignent, à l'usage de ce turban ; qui peu à peu détermine une hypertrophie de Pencéphale et de sa boite os--
seuse, et prédispose aux hémorrhagies cérébrales ?
Le 9, le malade est bien. J’accorde le bouillon de poulet en signe de convalescence. Le 11 et le 13, la convalescence se confirme; je trouve ce jeune homme se promenant seul dans l’appartement et se soutenant au moyen d’un bâton. Il est très pâle et considérablement maigri. Ses yeux sont expressifs; son sourire annonce la satisfaction, le sentiment d’une pleine convalescence. Un mois après il avait recouvré toutes ses forces et son embonpoint primitif.