IL
un purgatif pour la mère, une potion d'huile de ricin pour l'enfant, apporte lui-même l’un et l’autre, les fait prendreen sa présence, va en chercher d’autres si ceux-ci sont rejetés, augmente ainsi la maladie qui devient quelquefois mortelle, et dans ce cas-là est toujours imputée à la peste par la famille et surtout par l’apothicaire.
La chaleur excessive de l’été, lusage d'aliments indigestes (et beaucoup le sont ou le deviennent dans les jours caniculaires, surtout quand souffle le scirocco ), celui des moules, souvent malsaines à cette époque, et celui des viandes gâtées, l'abus que certaines personnes font de raki et d’autres substances alcooliques comme préservatifs de la peste, les avanies fréquentes à Constantinople par suite d’une mauvaise administration, les accès de colère concentrée résultant de discussions pécuniaires où d’autres causes, donnent-ils lieu à des céphalalgies, des*nausées , des vomisments, etc. ? ces symptômes, qui, dans toute autre saison de l’année , auraient été regardés comme les indices d’une indigestion ou comme une $gastro-entérite aiguë avec supersécrétion bilieuse , sont considérés comme les avant-coureurs de la peste. On regarde le malade de côté ; on n'ose approcher de lui; on murmure tout bas le nom du fléau. On fait venir un des prêtres chargés des vérifications ; il arrive, regarde, tâte s’il le Juge nécessaire. Lors même qu'il suspend son Jugement, si le malade est craintif, nerveux, il se croit
perdu; sa raison se trouble , les symptômes les plus terribles se déclarent, et l'individu succombe quelquefois à la peur seule de la peste.
Dans le mois d'août 1818, je revenais chez moi tres fatigué des longues courses que J'avais faites à Constantinople, lorsque je rencontre près de la maison deux de mes collègues. Je leur propose d'entrer chez moi pour se rafraîchir; ils acceptent. Pour leur tenir compagnie je bus un peu plus de grog qu’à l'ordinaire. Cette boisson m’avait donné de l’appétit ; je dinai copieusement. Je lis ensuite une longue promenade au Grand- Champ-des-Morts, et, suivant l’usage des médecins de Péra, je me couchai de bonne heure pour être, le Jour suivant, de bon matin à Constantinople.
Vers minuit je me réveillai dans un état d’agitation et d’anxiété extrême, avec une céphalalgie intense, des battements violents des artères temporales, un tintement dans les oreilles et des mouvements tumultueux du cœur. Mon pouls donnait cent pulsations; de légers soubresauts des tendons se faisaient sentir ; ma peau était sèche et brûlante. Nous étions en temps de peste.
Deux verres de grog ne me paraissaient pas suflisants pour produire des symptômes aussi graves ; mais deux Jours avant j'avais été aux bains publics; continuellement javais vu des malades , quelques-uns peut-être couvaient la peste. Je me rappelle tous mes clients les uns après les autres ;
deux ou trois me paraissent en effet très suspects. Me voici donc atteint de la maladie ! Avec mon tempérament elle ne pouvait se montrer que sous la forme inflammatoire et nerveuse; jen éprouvais tous les symptômes. Cependant une chose me rassurait; je ne sentais aucune douleur aux aines ni aux aisselles. Je me disposais à y porter la main lorsque je ressentis comme un coup de canif dans la région inguinale droite, et, en pressant un peu sur cette partie, j'y trouve un point dur et rond de lagrosseur d’un petit pois. « Voilà, m'écriai-Je, le bubon qui commence!» Je passai les trois ou quatre heures suivantes dans un état d'inquiétude difficile à décrire; mes doigts, à chaque instant posés sur le bubon pour juger de son accroissement, eussent seuls suffi pour y déterminer linflammation. Je bus abondamment de l’eau pour éteindre le feu qui me dévorait intérieurement. J'attendais le jour avec la plus vive impatience. L'aurore paraît enfin; je me lève, je cours à la glace; ma face est enflammée , tuméfiée; mes yeux secs, injectés; mon regard sinistre; ma langue rouge à la pointe et aux bords, blanche et granulée à sa partie supérieure ; mon pouls vif et fréquent. Avant que le soleil eût paru sur l'horizon, je m'étais levé cent fois pour me regarder à la glace et n'assurer que ce que j'éprouvais n'était pas un songe.
Enfin mon drogman arrive. Etonné de me trouver en cet état, il s’informe de ce que j'éprouve. «Rien, répondis-je; la fatigue d'hier m'a donné
une courbature. Nous n’irons pas à Constantinople aujourd’hui ; j'ai besoin de repos. Faites-moi trois ou quatre ocques de limonade légère bien fraiche. » Cependant il me regarde attentivement et reconnait quelque chose d’insolite dans mes traits, mes gestes et mon maintien. Il descend et va faire part de ses inquiétudes à la maîtresse de la maison, dame française très entendue qui habitait le Levant depuis plus de vingt années et prétendait connaitre la peste parfaitement. Tous deux montent doucement , s'arrêtent à la porte de ma chambre qui était entr’ouverte, m'examinent de loin et décident que je suis atteint de la maladie.
C'était bien aussi mon opinion : chaque fois que je me regardais dans le miroir, je voyais dans mes traits quelque chose de si singulier, je trouvais dans mes idées tant de vague et de confusion, que je ne pouvais me dissimuler que ce ne fût la peste ou au moins ses symptômes avant-coureurs. A la vue de ces mêmes symptômes j'avais, sans hésiter, déclaré que des malades étaient attaqués de cette maladie, et mon diagnostic s’était presque toujours vérifié. Je m'attendais donc bientôt à un violent délire et à d’autres sinistres phénomenes. Je résolus de mettre ordre à mes affaires avant qu'ils se déclarassent. Je me hâtai de réunir mes papiers et mes effets les plus précieux. J’écrivis rapidement mes dernières volontés, j’enveloppai le tout dans un morceau de taffetas gOMmé et jy apposai mon cachet,
J'avais passé la matinée tantôt debout, tantôt couché, buvant force eau et limonade fraiches. Vers midi je n'étais ni mieux ni pis; c'était déjà beaucoup que la maladie fût restée stationnaire. Je me sentais un besoin instinctif de mouvement. Je devais aller déposer chez un médecin français le paquet que je venais de faire. Je m'habille seul et descends l’escalier lentement; en m’entendant sortir, la dame de la maison se renferme chez elle, laissant la porte entr'ouverte pour nexaminer en passant; la servante s’enfuit dans sa cuisine; mon drogman se tient à Pécart. Je lui dis que je vais chez tel médecin et que je serai bientôt de retour. À peine suis-je dans la rue que l’hôtesse, la servante et le drogman accourent à la porte pour me voir marcher. Les voisins, instruits de l’accident, se mettent à la fenêtre, me suivent des yeux et se font part de leur opinion à mon égard. Mes jambes étaient faibles et ma démarche d’autant plus lente et mal assurée que je sentais une légère douleur dans l’aine droite.
De peur de compromettre le médecin ou sa famille , je vais m’asseoir dans son jardin et le fais prier de descendre; il vient. Après lui avoir dit de se tenir à distance, je lui raconte ce qui m'est arrivé, lui fais part dessymptômes éprouvés et de mes inquiétudes ; je dépose le paquet sur un banc, et lui recommande d’en faire l'ouverture après ma mort, si elle a lieu, et d'exécuter mes dernières intentions. Ce vieillard habitait le Levant depuis
MALADIES SIMULANT LA PESTE. 139 vingt-cinq ans ; 11 avait acquis quelque expérience dans le diagnostic de la peste. Il me regarde attentivement, me dit que les symptômes ne sont pas ceux de la maladie, me conseille de ne pas me frapper l'imagination, et me recommande l’exercice et la diète.
Je me rendis aussitôt au Grand-Champ-des- Morts. Le grand air me fit du bién, ma respiration devint plus libre. Tandis que le souffle de la tramontana rafraichissait mes joues brülantes, de nombreux verres d’eau calmaient la chaleur que J éprouvais intérieurement. Je me promenai ainsi pendant plusieurs heures et me reposai de temps en temps sur les tombes de marbre. Cet exercice prolongé jusqu’à une extrême fatigue révulsa peu à peu Firritation cérébrale. La solitude, le silence des tombeaux, interrompu de temps en temps par le gémissement des tourterelles, la perspective admirable des côtes de l’Asie , des rives du Bosphore et de la mer de Marmara, changerent insensiblement le cours de mes tristes idées, et je revins chez moi dans un état satisfaisant. Je dormis profondément. Le jour suivant, au matin, survint une légère hémorrhagie nasale qui dura un quart d'heure , et je me trouvai presque guéri. L’exereice, une diète sévère, l'usage d’une grande quañtité d’eau et de limonade, enlevèrent cette gastrite aigué ; et le surlendemain je repris le cours de mes occupations.