‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 22 sur 92 · QUATORZIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME OBSERVATION

Métro-péritonite de la plus grande intensité. — Ancien bubon exaspéré. — Abcès dans le corps de la matrice. — Cachexie

cancereuse commençante. — Guérison.

Le 10 juin 1816, M. M... vientmetrouver pour me prier de donner des soins à une dame de sa connaissance, malade, me dit-il, depuis deux jours. Je me rends au lieu indiqué et trouve dans une maison mal famée, sur un mauvais grabat, une femme de vingt =: cinq à trente ans, étendue sur le dos, immobile, le visage enflammé, les yeux hagards , étincelants, et tellement absorbée dans le sentiment de ses souffrances que, pendant plusieurs minutes, je ne puis obtenir d’elle aucune réponse à mes questions. Personne dans la maison ne pouvait me donner de renseignements. Nous étions en été; les chaleurs étaient fortes. On parlait déjà de quelques accidents de peste. Je crains que ce ne soit cette maladie sous une forme éminemment inflammatoire. Enfin cette personne me dit, en mots entrecoupés de fréquents gémissements, qu’en revenant, trois Jours auparavant, d’une partie de plaisir où elle s'était beaucoup amusée , elle avait pris un bain froid; que, peu après, elle s’était sentie indisposée, et que, depuis deux jours, elle souffrait horriblement ; puis, de la main , elle m’indiqua la région abdominale et la région suspubienne. Après m'être, par précaution,

frotté les doigts avec un peu d'huile, j’explorai les régions indiquées. L’hypogastre était brülant; la moindre pression faisait jeter les hauts cris ; le poids même de la chemise était incommode. En appuyant légèrement on sentait à travers les parois Mdbtirales une tumeur dure et volumineuse.

Les souffrances de la malade ne me permirent pas de pousser plus loin mes recherches. La respiration était fréquente et gênée; la peau chaude et sèche, le pouls petit, dur, concentré. Je Jugeai avoir affaire à une métro-péritonite de la plus grande intensité. (Saignée de vingt onces au bras; deux heures après, application de vingt sangsues®

(1) J'aurais dû en faire mettre trois ou quatre fois autant; mais, en 1816, les sangsues n'étaient pas encore employées en aussi grand nombre, même au Val-de-Grace. À Constantinople, on en appliquait trois ou quatre dans les cas ordinaires, six ou huit dans les cas graves. Je me rappelle encore les difficultés que j'éprouvai de la part de mes confrères lorsque, dans une péritonite intense, chez une demoiselle de seize ans, je proposai l’apposition de vingt-cinq sangsues sur la région abdominale. C’est moi qui ai introduit à Constantinople la doctrine physiologique et l’usage des sangsues en grand nombre, ce qui me valut dans le temps le sobriquet de $Su/uk-Bacli {le capitaine des sangsues ). Les médecins francs, puis les raïa, les sages-femmes, les barbiers en ont obtenu de si grands avantages qu’il est rare que, dans le plus grand nombre des maladies inflammatoires, la première prescription ne soit une application de sangsues. Les malades eux-mêmes, pour économiser la visite du médecin, s’en font poser partout où ils ressentent une douleur et s'en trouvent si bien qu’ils se vantent de savoir la médecine. On cite même un effendi qui, guéri d’une maladie très grave au moyen de ces

annelides, en vovant près de tomber un pan de la muraille

à la région suspubienne et de tranches d’éponge fréquemment renouvelées sur les piqüres ; laisser couler Jusqu'au soir; épiploon!; boisson antiphlogistique de Stoll à prendre fréquemment et à petite dose; diète absolue. )

Je vais rendre compte à M. M... de l'état de la malade et du dénuement absolu où elle était. 1 me dit la connaître à peine, qu’il mettrait quelqu'un auprès d’elle et paierait les médicaments. J'appris d’un autre côté que cette femme, de mœurs peu régulières , récemment arrivée à Constantinople, avait dépensé le peu d’argent qu’elle avait avec un Zantiote qui l’avait abandonnée, et qu’au lieu d’avoir pris un bain froid il était probable qu'elle avait été voir la Juive avorteuse. Je ne crus pas devoir abandonner cette infortunée dans une situation aussi pénible.

de son selamlik, demanda en souriant à son médecin s’il ne croyait pas l'application de quelques sangsues indiquée dans ce cas-ci.

(1) Les cataplasmes de farine de graine de lin, les flanelles trempées dans une décoction émolliente, puis exprimées, sont trop pesants pour que l’on puisse s’en servir utilement dans les cas de gastro-entérites et de péritonites, soit pour entretenir sur la région abdominale une douce chaleur, soit pour faciliter l’écoulement du sang après la chute des sangsues. Le cataplasme fatigue par son poids; la pâte s'échappe souvent, et salit le malade, l’appareil et le lit. On le remplace avec succès par un épiploon de mouton trempé dans une décoction émolliente à une température convenable, exprimé, étendu , puis placé où on le croit utile. Ce moyen usité de temps immémorial dans le Levant, surtout par

les femmes, me parait on ne peut mieux indiqué.

Le soir, nulle amélioration. (Saignée de quinze onces; application de vingt-cinq sangsues sur les parties les plus douloureuses de l’abdomen, aux régions inguinales surtout, où la malade dit ressentir des élancements très pénibles; tranches d’éponges ; épiploon, boisson 1d.) La malade me dit avoir envoyé chercher pour la confesser le padre P. qui, dans la crainte que sa maladie ne füt la peste, l’a entendue à distance.

1; au matin, légère amélioration. (Saignée de douze onces;lesoir, application de vingt sangsues sur la région abdominale. — Id., id.)

12 au matin,saignée de dix onces; lesoir, quinze sangsues. — Id., id., id, id.

13, même traitement. — Id., id., 1d.

14. Les symptômes inflammatoires ont presque disparu. La malade se plaint d’une douleur obtuse vers le sacrum, d’une pesanteur dans lutérus, au périnée, aux lombes, dans les deux régions inguinales. Je demande à la toucher; après beaucoup de difficultés elle ÿ consent. Je trouve le col de l'utérus boursoufflé, rugueux; il offre une échancrure profonde; la matrice est lourde, inclinée à droite. L'impatience de la malade ne permet qu'une très courte exploration. Je lui demande si elle a eu des enfants ; elle me ditavoir été enceinte quelques années auparavant et avoir eu un accouchement très laborieux. En promenant ma main sur la région inguinale droite, j'y trouve une glande grosse comme une noisette, dure et

douloureuse. Je la questionne pour savoir si elle a jamais eu quelque chose de semblable dans cette partie. Elle avoue que, quelques années auparavant, elle a eu un bubon, qu'il y était toujours resté une petite tumeur qui nela génait nullement, mais que, depuis sa maladie actuelle, la glande est devenue très douloureuse.(Injections émollientes et narcotiques; dix sangsues sur la glande douloureuse; crème de riz matin et soir.)

15 au 20. La glande est moins douloureuse ; elle n’a pas diminué de volume. La malade se lève et se promène dans la chambre. Elle se plaint toujours d’une douleur pulsative vers le sacrum, d’une pesanteur au périnée, dans les lombes, d’une constipation opiniàtre. (Id., id., crème de riz.)

20 au 22. La douleur pulsative se fait toujours sentir ainsi que la pesanteur au périnée. Je soupconne quelque abcès dans le corps même de la matrice. La constipation continue. (Décoction de. deux onces de pulpe de tamarin dans une livre et demie d’eau, avec une once de sulfate de magnésie. En prendre trois onces chaque quartd'heure jusqu’à l'effet désiré. )

26. La malade me dit avoir pris par mégarde le laxatif en deux fois. Peu après elle a eu des selles nombreuses, douze ou quinze à quelques miuutes de distance. En les regardant elle a observé dans chaque une petite quantité de matière ressemblant à du pus. Pour m'assurer du fait je prolonge ma visite et constate dans les selles la pré-

MALADIES. SIMULANT LA PESTE.- 141 sence d’un pus bien lié; elle se sent soulagée !. La douleur pulsative existe à peine, la pesanteur au périnée continue. (Un quart de lavements émollients; crème de riz; légumes:et fruits.)

27. La malade se tient levée une partie de la journée; elle se sent mieux. L’appétit se prononce.

28 juin au 3 juillet. Les urines, qui avaient toujours été pénibles à rendre, le deviennent davantage; elles offrent une grande quantité de sédiment , de flocons rougeûtres, brunâtres. La malade m’assure qu’elle sent sortir de l'utérus une partie des sédiments et des flocons qui se trouvent dans les urines. Elle se trouve soulagée ; l'espérance renaît dans son cœur.

3 juillet au 10. Elle est de plus en plus satisfaite de sa santé. Plus de pus dans les selles; les urines continuent à être troubles et sédimenteuses; un peu de sanie se remarque au fond du vase. Les linges dontelle se garnit en offrent des traces abondantes et d’une fétidité repoussante. (Crème de riz, d'orge, fruits de la saison; injections émollientes.)

10 au 20. Je m'aperçois que cette femme maigrit, que son visage devient insensiblement couleur paille, que ses lèvres sont pâles, ses yeux ternes, et que ses dents, très belles d’ailleurs, sont d’une couleur de cire blanche. Elle me dit éprouver de la chaleur à la paume des mains, à la plante

(1) Quoique l'évacuation, par le rectum, du pus d’un abcès situé dans le corps de l'utérus, soit regardé comme un cas très rare, je

crois que cette observation en offre un exemple de plus.

des pieds; elle se sent les yeux secs; les urines offrent toujours des sédiments puriformes. Elle est étonnée de ne pas encore avoir vu ses règles. Je crois voir dans tous ces symptômes le commencement d’une cachexie cancéreuse. ( Pilules de ciguë préparée suivant la méthode de Stork. Exercice, diète régulière, fruits , etc.)

En la quittant la malade me parle vaguement du désir qu’elle a de respirer l'air de la campagne ; elle croit qu’une petite excursion pourrait être utile à sa santé. J’approuve cette idée.

24. Je me rends chez la malade; elle était partie depuis trois jours; personne ne savait où elle était allée. En réfléchissant sur son état, je la mettais tacitement au nombre des victimes d’un cancer de la matrice et n’espérais plus la revoir, lorsque deux mois après j'appris qu'elle était de retour à Constantinople. Pour m'assurer de la justesse de mon diagnostic, je me rends chez elle ; quel est mon étonnement? cette femme jouissait de la meilleure santé. Tous les symptômes de cachexie cancéreuse commençante avaient disparu ; ses règles étaient revenues. Elle était d’une grande fraîcheur et avait acquis un embonpoint remarquable. La fortune aussi lui avait souri; sa mise était élégante. Je la félicitai sur l'état de sa santé. Elle me dit n’avoir pris qu’une boîte des pilules ; que l'air de la campagne, l'exercice, une nourriture régulière et des circonstances plus heureuses avaient confirmé la guérison.

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