‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 24 sur 92 · SEIZIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

SEIZIÈME OBSERVATION

Fièvre jaune et peste dans la même famille.

Un jour je fus appelé de très grand matin pour aller voir un malade à Scutari. Le messager, qui était son frère, paraissait si triste et si pressé que je soupçonnai quelque cas très grave, peut-être même quelque accident de peste. Sur l’assurance qu'il me donna que ce n’était qu’une fièvre catarrhale, je me mis en chemin avec mon drogman.

La chambre où l’on nous introduisit était soigneu-

aussi grave à l’hémorrhagie extrêmement abondante qui eut lieu. J'en suis d’autant plus persuadé que, dans la même semaine, je traitais une Arménienne, âgée de 18 ans, à poitrine étroite et à peau d’albâtre, atteinte depuis deux ans d’uneirritation pulmonaire très inquiétante. J'avais eu beaucoup de peine à mitiger cette affection, vu que les parents étaient persuadés que la jeune personne, maigre et svelte comme elle était, avait besoin qu'on lui mit du sang dans les veines au lieu de lui en ôter. J'avais cru devoir prescrire l’application de quelques sangsues. Une des piqûres donna un petit flot de sang si rebelle à tous les moyens employés par la mère qu’à mon arrivée, quarante-huit heures ‘après, l'écoulement continuait encore. La Jeune personne se trouvait dans le même état que l’enfant de l’observation précédente. J'employai les mêmes moyens pour étancher le sang. Après quelques jours de langueur, elle reprit une santéflorissante. La respiration devint si facile qu’elle put se livrer à des exercices qu’elle avait dû abandonner. Elle et ses parents en étaient étonnés. Cet état de bien-être dura pendant une année entière, sans que l'on ‘eût besoin de me faire appeler.

Je pourrais citer plusieurs autres observations semblables.

sement fermée, quoique le thermomètre dût être à 30° Réaumur. Le malade était surchargé de couvertures et de pelisses mises dans l'intention de le faire transpirer. Les femmes, ordinairement si empressées d’informer le médecin de ce qu'elles ont cru devoir faire, tristes et silencieuses , paraissaient désespérer du salut de leur chef. Ne pouvant obtenir d'elles aucun renseignement, Je fais ouvrir les fenêtres, enlever les couvertures et les pelisses, et j’examine le malade.

Je vis un homme de quarante-cinq ans environ, étendu sur le dos et ne pouvant se remuer. Son visage était vert-olive; la langue et ses papilles boutonnées étaient couvertes d’un mucus très épais de couleur vert-poireau; les gencives, les dents et les lèvres, d’un enduit noir et fétide. La sclérotique était jaune et le corps d’une teinte jaune foncée , la peau sèche et chaude, le pouls très enfoncé et intermittent. J'appris qu’il était tombé malade cinq ou six Jours auparavant, qu’il avait vomi des matières vertes, brunes et sanguinolentes en grande abondance ; que depuis deux jours il paraissait avoir perdu la tête, qu'il ne demandait rien, ne répondait à personne et n’avait rien pris.

Je m'informe s’il n’y a pas de peste dans le voisinage; on m'assure que non. Je fais visiter les aines et les aisselles , les bras et les jambes ; il n°y aaucune apparence de bubon ni de charbon. Quoique la fièvre jaune soit presque inconnue à Constantinople, je jugeai avoir affaire à cette maladie,

mais mitigée. Les femmes, persuadées que le malade est désespéré, me prient de le regarder comme à moi et d’en faire tout ce que je jugerai à propos. (Laver le malade de la tête aux pieds, le matin, à midi et le soir, avec de l’eau et du savon, puis de l’éau et du vinaigre; lui nettoyer la langue, les dents et les lèvres avec des tranches de citron ; deux lavements d’eau acidulée; trois ocques de limonade froide à prendre en petite quantité; mais fréquemment renouvelée. Tenir les fenêtres ouvertes, excepté la nuit; un seul drap pour toute couverture.) M'envoyer chercher le jour suivant si le malade n’est pas mort.

Un traitement si opposé aux usages du pays parut si extravagant aux femmes qu'elles semblaient peu disposées à s’en acquitter, et ce ne fut qu'après les avoir assurées qu’il n’y avait pas d'autre moyen de guérison qu’elles me promirent de s'y conformer.

Le jour suivant, dès l’aube ; le messager de là veille. était chez moi. Son frère vivait encore et semblait aller mieux; il ouvrait les yeux et paraissait avoir dormi. Nous partons. Arrivés à Péchelle de Scutari, nous rencontrons nombre d’Arméniens qui se rendaient à Constantinople ; ils se mettent à me regarder. Les Arméniens se connaissent tous et savent ce quise passe les uns chez les autres. Ils avaient entendu parler du traitement que je faisais subir à mon malade. L'un d'eux, le plus âgé, s’avance vers moi et me demande si je suis le médecin d’un tel, leur co-religionnaire; sur

MALADIES SIMULANT LA PESTE. 149 mon affirmative, il ajoute : «Si j'en crois la rumeur publique, le traitement que vous lui avez prescrit est incroyable. Exposer un malade près de mourir, la tête découverte, le corps entier presque nu, à des courants d'air, pendant toute une journée ! le faire laver comme un linge! On n’a jamais vu rien de semblable dans le pays. Espérez-vous le guérir ? — Inch'allah (Si plaît à Dieu)», répondis-je. Il était véritablement moins mal. (Même traitement.)

À la quatrième visite je permis au malade la crème de riz; j’augmentai peu à peu $a nourriture. Le huitième jour il entrait en convalescence; lappétit se prononcçait fortement. Pour recouvrer promptement ses forces, son embonpoint surtout, que les Arméniens regardent comme un signe de santé, 1l voulait manger abondamment et de ces mets Indigestes qui sont tant au goût de sa nauon. Pour ne pas compromettre sa convalescence et l'honneur de cette guérison, je refusai ; il se mit en colère, me congédia, et fit appeler un autre médecin qui lui permit de satisfaire son appétit. Heureusement il n’en résulta aucun accident.

J'avais perdu ce malade de vue depuis deux mois lorsqu'il me rencontra montant la longue colline de Scutari. Il avait acquis tant de fraîcheur et d’embonpoint que je le prenais pour un étranger. I] me fit ses excuses d’en avoir mal agi envers moi lors de sa convalescence, attribua sa conduite au désir de manger si violent alors qu'il lui avait fait oublier la reconnaissance qu'il me devait, et me

pria d'entrer chez lui.

Cependant les femmes avaient préparé les pipes, les confitures et le café avec un grand empressement;elles riaient entre elles. Je crus m’apercevoir qu’elles avaient quelque confidence à me faire. En effet, après un peu d’hésitation , la femme de mon client me pria de lui dire quelle était au juste la maladie de son mari. «Une fièvre bilieuse très grave et peu commune dans ce pays. » Elles se mirent à rire. Je leur en demandai la cause, et la même femme me répondit : « C’était la peste, signor dottor:; nous l’avons eue dans la maison. Un de nos enfants en est mort; un autre que voici s’en est tiré avec un charbon. Quelques jours après, mon mari est tombé malade. Malgré tout ce que l’on a pu lui donner, il a été de mal en pis, ce qui prouve bien que c'était la peste. Le médecin, désespéré, l'avait abandonné. Comme vous avez guéri plusieurs de nos amis, nous avons pensé à vous; mais nous n'avons pas osé vous dire que c'était cette maladie, de peur que vous ne voulussiez pas vous en charger. » J’eus beau dire qu’en temps de pesie il yavait souvent des affections plus ou moins graves qui n’en dépendaient pas et que celle de son mari était de celles-là, je ne pus la convaincre.

Je témoignai le désir de voir la cicatrice du charbon chez l'enfant qui avait eu la peste. Les femmes le déshabillérent. L’exanthème était sur cet amas de graisse qui se trouve à la région suspubienne et y avait laissé une cicatrice peu profonde 1.

(1) Plusieurs années après je rencontrai mon ancien malade

MALADIES SIMUEANT LA PESTE, LOL

Page 1