‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 25 sur 92 · DIX-SEPTIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME OBSERVATION

Fièvre intermittente pernicieuse, gastro-carditique.

Dans l’année 1825 j'avais traité la femme d’un fabricant de #aouk1 pour une gastrite légère, accompagnée de palpitations du cœur très pénibles, qui même dans l’état de santé l’incommodaient depuis long-temps. Sa jeunesse, son tempérament nerveux et sanguin, sa taille élancée, sa poitrine étroite et aplatie antérieurement, qui laissait apercevoir les battements de la pointe du cœur, favorisaient beaucoup cette dernière affection. Une saignée générale, quelques applications de sangsues à la région épigastrique, l’usage de la digitale, aidés d’un régime convenable, avaient triomphé de la gastrite et des palpitations, mais ne pouvaient empêcher que celles-ci ne se renouvelassent lorsque la jeune personne éprouvait quelques émotions un peu vives.

Dans le mois de juillet de l’année suivante, elle avait l'apparence de la plus parfaite santé, et j’al lais lui demander qui était malade dans la famille,

près de l’église arménienne de Koum-Kapi. Organisé plus heu reusement que la plupart de ses co-religionnaires, il avait changé ses ciseaux de tailleur contreun bréviaire. Un peu d'instruction, une figure douce, une voix agréable, une belle barbe et une conduite régulière lui avaient mérité d’être recu derder (diacre) et enfin martabet. Il se montra toujours reconnaissant, et me recommandait à toutes ses connaissances.

1) Turbans à l'usage des Turcs.

quand elle me dit que, depuis que je luiavais donne des soins, elle avait éprouvé de grands malheurs. Son mari avait fait de grandes pertes; son père était mort d'une apoplexie foudroyante au milieu d’un repas de noces où elle se trouvait. Depuis cet événement, arrivé deux mois auparavant, elle avait été sujette à des palpitations plus fortes que jamais. Sa mère ajouta que, quoique sa fille parût bien portante en ce moment, elle avait ressenti depuis deux jours un grand mérac; que vers une ou deux heures de l’après-midi elle avait de fréquents bâillements, que ses ongles devenaient bleus, qu'elle rat de l'estomac au point d’en PAL connaissance; que cet état durait jusqu au lever du soleil, et qu’ensuite elle se portait comme Je la voyais alors.

La description des symptômes me frappa; le souvenir de sa maladie précédente, une légère rougeur de la pointe et des bords de la langue de la jeune personne, me firent croire que je pourrais avoir affaire à une fièvre intermittente pernicieuse gastro-carditique. Le danger était pressant. (Application de douze sangsues à la région précordiale, de six sangsues à la région épigastrique ; cataplasmes émollients; laisser couler le sang péndant trois heures; un gros de sulfate de quinine en douze paquets ; ; en prendre un à dix heures du matin, un autre à midi, pendant que les piqüres Er re un autre à six heures, un autre à dix du soir). Je recommandai à la mère de bien observer les symptômes qui auraient lieu pour m'en

MALADIES SIMULANT LA PESTE. 193 rendre compte, et lui promis de revenir le jour suivant à l'heure de l’accès, pour l’observer moiméme et agir en conséquence.

Cette femme me fit remarquer sur-le-champ combien ce que je prescrivais était impossible à exécuter. Son gendre était à sa boutique et n’en revenait qu’au coucher du soleil. Il n’y avait personne dans la maison qu’on püt envoyer pour le chercher si loin. Sans son approbation, elle ne se permettrait jamais de donner des médicaments à sa fille ; il en était sahabi (le propriétaire). Quiconque a vécu long-temps dans le Levant peut seul apprécier la force de ces arguments. Mes courses m'appelaient ce jour-là tres loin de ce quartier, ma demeure en était à une grande lieue ; je recommandai à la mère de dire à son gendre de faire exécuter mes prescriptions dès qu'il serait de retour et de m’attendre le jour suivant à midi précis.

Inquiet sur le sort de la malade, j'envoyai mon drogman vers midi à la boutique du kaouktchou pour le prévenir du danger de sa femme, lui remettre un double de la recette du sulfate de kinine et le presser de retourner chez lui. Malheureusement cet artisan était absent. Le jour suivant, au lieu de me rendre chez la malade à midi, jy arrivai à six heures du matin. Je connaissais l’apathie des Arméniens, et j'en craignais les suites dans cette circonstance. Mon drogman, qui me précédait toujours de quelques pas pour que je ne fusse point obligé d'attendre, trouve la porte ouverte et sur

le seuil la servante de la maison. « Vous venez trop tard, nous dit-elle, Doudou! est morte de peste ce matin au lever du soleil. » L’usage ne permettant pas à un médecin d’entrer dans une maison où un de ses malades vient de mourir, nous nous éloignâmes promptement pour ne pas attirer l’attention des voisins, celle des femmes surtout, qui, en pareil cas, regardent le médecin de très mauvais œil, et du chah-nichin où elles sont invisibles aux passants lui adressent souvent des injures.

J'étais attristé de cet accident; je me doutais bien que la malade avait succombé au troisième où quatrième accès d’une fièvre intermittente pernicieuse ; que les parents, en voyant une mort si soudaine après un état de santé en apparence si satisfaisant, Ja mettaient sur le compte de la peste, alors en vigueur. Je plaignais un pays où les mœurs et les usages conspirent ainsi pour la ruine des populations.

Pour me distraire de ces sombres pensées je me rendis chez un vieil horloger qui demeurait dans le quartier; sa famille. était nombreuse. Dès les premiers Jours de mon arrivée à Constantinople elle m'avait accordé sa confiance, et, chose très rare dans ce pays, elle me l’avait toujours continuce; depuis elle était tombée dans la misère. Chaque fois que je me trouvais dans le voisinage, j'allais voir s’il n’y avait pas de malades; j’étais toujours le bienvenu; une cuillerée de confiture

(1) Nom donné aux jeunes femmes arméniennes.

et un verre d'eau offerts avec une respectueuse affection, une tasse de café fait avec un soin tout particulier, étaient ma rétribution la plus ordinaire.

Ce jour-là je fus encore mieux recu. Une des filles, occupée alors à broder, était, me dit sa mère, atteinte d’un mérac extraordinaire. On devait envoyer quelqu'un pour me prier de passer; mais vu l'éloignement et dans l'espérance que le hasard pourrait me faire venir, l’on avait différé. J'avais souvent traité cette jeune personne pour des gastrites compliquées de palpitations de cœur. Son âge, son tempérament, sa taille, la conformation de sa poitrine étaient parfaitement semblables à ceux de la femme du kaouktchou; les symptômes dont on me fit la description étaient aussi les mêmes. Je profitai de la lecon que je venais de recevoir pour sauver cette infortunée. Heureusement j'avais quelque autorité dans cette famille. J’ordonne d’aller chercher des sangsues. Il n'y avait personne pour faire cette course. Les femmes proposent d'attendre le retour du père et de ses fils, qui étaient à leurs boutiques et ne devaient revenir qu'après le coucher du soleil. J’insiste et les informe de l'accident arrivé le matin pour n'avoir pas fait ce qui était nécessaire. Une religieuse qui habitait la même maison se propose alors pour faire la commission. Il n’y avait pas de sangsues dans le voisinage; les grandes chaleurs les avaient fait mourir. Elle était revenue et se proposait d’aller dans un autre quartier plus tard.

J'envoie alors mon drogman avec ordre de ne pas revenir sans en rapporter, ainsi qu'un gros de sulfate de quinine. Une heure après il arrive. Je fais appliquer les sangsues en ma présence; quoique l’estomac fût très suscéptible, je profitai du moment où les piqûres donnaient un grand écoulement de sang pour faire prendre une forte dose de sulfate de quinine !; puis j'en prescrivis une dose de deux en deux heures jusqu’à l’arrivée de l'accès qui, chez cette personne, avait lieu vers le soir et durait jusqu’au matin.

Le jour suivant, de très bonne heure, j'étais revenu. L'accès avait eu lieu; il avait été moins fort et moins long. Deux autres applications de sangsues furent faites; la diète, des boissons émollientes et des doses du fébrifuge progressivement décroissantes, guérirent complètement la malade.

La mort de la femme du kaouktchou était souvent présente à ma mémoire. Voulant savoir au Juste ce qui avait été fait depuis le moment de mon départ jusqu’à celui de la catastrophe, je me

(1) On objectera peut-être qu’au lieu de déposer le sulfate de quinine dans un estomac déjà irrité j'aurais dù le donner en lavement. Oui, en France, ou pour mieux dire dans une capitale; mais cette manière d’administrer un médicament est peu connue dans le Levant; elle répugne aux préjugés arméniens. L’instrument nécessaire est rare; il faut, pour s’en procurer un, recourir. aux apothicaires; la plupart n’en ont pas, surtout dans les quartiers éloignés; s’ils en ont, ils sont en si mauvais état que l’on peut à peine s’en servir; on eût perdu beaucoup de temps et la malade

aurait peut-êlre été victime de tous ces retards.

MALADIES. SIMULANT LA PESTE. 197 rendis un jour à sa boutique. Il me dit qu'il était revenu ce jour-là un peu tard à la maison , qué les barbiers etles apothicaires avaient déjà fermé leurs boutiques, et qu’il avait cru pouvoir différer l’application des sangsues jusqu’au jour suivant ; mais la peste était survenue pendant la nuit et avaittué sa femme. Je lui demandai s’il avait vu quelque bubon, quelque charbon; il me répondit que non, puisque, quand la pesté tue aussi promptement, le bubon ni le charbon n’ont pas le temps de paraître.

DIX-HUITIÈMÉ OBSERVATION.

Choléra-morbus.

Depuis long-temps un chanoine de ma connaissance m’invitait à aller le voir dans sa maison de campagne agréablement située sur la colline de Buiuk-Dèrè. Un médecin avec lequel j'étais lié d'amitié avait recu la même invitation ; nous convinmes d’aller le surprendre le 26 septémbre 1826, le jour même de sa fète. Nous trouvâmes plusieurs personnes réunies dans la même intention, et la journée se passa très agréablement. |

Mon compagüon et moi devions rester la nuit chez notre hôte. Je trouve dans la chambre qui m'est destinée un lit très propre étendu sur le plancher suivant l’usage du pays. Je me couche, j'essaie de dormir, mais en vain; j'éprouve de telles démangeaisons, de tels picotements, qu'en

analysant bien mes sensations il me paraît impossible que je ne sois pas couché sur le chemin d’une fourmilière. Mais en me rappelant que les fourmis, ainsi que les Musulmans, rentrent chez elles au coucher du soleil et n’en sortent qu’à son lever, je ne savais plus à quoi attribuer le malaise que je ressentais. Dés que le jour me permit de voir autour de moi, je m’aperçus que j'avais été la proie d'un million de puces de la plus petite espèce. Je me levai promptement et me rendis au jardin. |

En me présentant la pipe et le café, les femmes ne manquérent pas de me demander comment J'avais passé la nuit. Je leur raconte ce qui m'est arrivé. Elles me dirent alors qu’en effet la chambre de leur pauvre sœur étant restée fermée jusqu'au moment où on l’avait ouverte pour y mettre mon lit, 1l n’était pas impossible qu'il se trouvât beaucoup de puces cachées dans le canapé, le plancher et les lambris.

Quinze jours auparavant le bruit avait couru à Péra que la sœur du chanoine était morte de la peste et que c'était mon compagnon de voyage qui l’avait traitée. Je lui demande ce qu'il en est; il sourit et m’assure, mais d’une manière à peu me tranquilliser, qu’elle était morte d’une gastrite aiguë entée sur une gastrite chronique. La nouvelle que je venais de passer la nuit dans une chambre où était morte depuis peu une personne fortement soupconnée d’être atteinte de la peste, et que cette chambre était restée fermée

MALADIES SIMULANT LA PESTE. 159 jusqu'au moment où Je l'avais occupée, me déplut beaucoup. Mais que faire ? Il fallut bien me résioner.

Après avoir admiré les beautés de l’aurore , nous primes congé du chanoine et de sa famille, et descendimes vers le quai pour y prendreun kaïk qui nous transportät à Constantinople. La fatalité voulut que ce jour-là il n’y en eût aucun disponible. C'était l'époque du changement de garnison des châteaux qui défendent l'entrée du Bosphore du côté de la Mer-Noire, et les bateliers sont tenus d’en effectuer gratis le transport. Ine nous restait qu'un moyen, celui de nous rendre à pied par le petit chemin qui serpente sur la rive européenne jusqu'à Yeni-Keuï, distant d’une grande lieue, pour y trouver quelque bateau échappé à la réquisition. Nous nous mettons en chemin; le soleil venait de se lever; au lieu de la fraicheur agréable à laquelle nous nous attendions, une chaleur ardente nous accable. En nous retournant vers l’orient, quelle est notre surprise | nous apercevons, couvrant le disque du soleil, un nuage d’une immense étendue, d’un rouge foncé comme la lave qui sort d’un volcan ; nous nous arrêtons pour contempler à loisir ce phénomène. Bientôt j’éprouve une sensation pénible à l’épigastre.

Arrivé à Yeni-Keuiï-Bache, nous ne trouvons pas de kaïk. Il nous faut traverser ce long village, et ce n’est qu’à son extrémité qu'enfin nous en obtenons un. Je me sépare de mes compagnons et me fais conduire à Bebek, où j'avais une visite à

faire. En chemin je me sens tout-à-fait mal à l'aise: A la douleur épigastrique se joint uné salivation abondante. De Bébek je me rends à Tchinguiel- Keui en Asie, pour voir un malade. Pendant la traversée d’une rive à l’autre le ptyalisme devient. excessif; l’excrétion en était limpide comme de l’eau de roclie. Chaque trois ou:quatre secondes ma bouche en était remplie; je me sentais pâlir, refroidir, J’éprouvais aussi dans les intestins des mouveménts insolites. Il me passa par la tête que l'influence délétère des rayons du soleil auxquels j'avais été exposé pendant une heure et demie en était la causé; et que j'allais éprouver quelque affection semblable au choléra. | er Pour ne pas entrer en cet état dans la maïson où j'étais attendu, je crus devoir m'arrêter dans un de ces nombreux cafés qui se trouvent dans chaque village. Mon drogman; qui avait aussi entendu parler de l'accident de peste arrivé chez le chanoine et se sentait indisposé, était inquiet sur son compte et sur le mien. [ remplit une pipe et me loffre; j'essaie de fumer, l’odeur du tabac me >répugne. Le kahvedgi me présente une tasse de café, je le trouve détestable; je demande de l’eau et du vinaigre, je me gargarise el me lave les yeux, les narines et toute la tête; je me sens soulagé. Je vais me promener sous un platane ; jy respire un air pur.et frais; j'éprouve beaucoup de bien. Le ptyalisme. était diminué, mais les mouvements intestinaux augmentaient sensiblement. Je profite dé ce mieux momentané

pour m'acheminer vers la maison où j'étais attendu, me promettant bien de faire ma visite ‘aussi courte que possible.

La maitresse de la maison, en apercevant ma pàleur, me demande quelle peut en être la cause. Je réponds qu’une longue marche par un soleil ardent m'a donné un léger mal de tête qui se dissipera bientôt. Je m’occupais de la maladie de sa fille lorsque je ressentis dans les intestins une telle commotion, dans l'estomac un tel soulèvement, qu'il me sembla que, si je tardais d’une minute, l'évacuation se ferait par en haut au lieu de suivre son cours ordinaire. Je me lève précipitamment , m'excuse sur une colique soudaine et cours aux latrines. J’eus une évacuation si rapide, si abondante que je me sentis défaillir. Je trouvai, suivant l'usage, dans l’antichambre, un domestique qui m'offrit de l’eau pour me laver. Je pris le temps de me remettre; je me frottai fortement le visage pour y rappeler la circulation à mais en vain; je me sentais plus pâle, plus froid qu'auparavant. De retour auprès de ma petite malade je trouve sa mère inquiète; elle s'était aperçue des nausées qui m’avaient assailli. Nous étions en temps de peste; on en citait de nombreux accidents. La soudaineté de l'attaque, la violence des symptômes lui paraissaient très suspects. J'écris ma recette et m’en vais.

Je me hâte de gagner mon kaïk dans l'intention de me rendre directement chez moi. Je me félici-

tais, tout en descendant la colline, de ce que le

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