‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 3 sur 92 · OPINIONS DES MODERNES AVANT L'EXPÉDITION D'ÉGYPTE · texte numérisé non relu

OPINIONS DES MODERNES AVANT L'EXPÉDITION D'ÉGYPTE

Pracastor. — Massaria. — Prosper-Alpin. — Sydenham. — Bertrand. —— Brown. — Stoll. —— Le chevalier Butel. — Olivier.

Fracastor ! est le premier qui, en 1546, appela l'attention de l’Europe sur la contagion dans l’acception qu’on lui donne aujourd'hui. On croit que pour plaire au pape Paul HE, qui désirait la translation du concile de Trente à Bologne pour être plus à même de l’influencer, il métamorphosa une épidémie ordinaire en une maladie contagieuse extrêmement dangereuse , surtout pour les personnes de qualité. Selon cet auteur, un virus spécifique est l’unique cause des fièvres pestilentielles ; il sort par une sorte d’exhalation du corps des malades, ne se répand qu'a une très petite distance dans l’air, s'attache à certains corps appelés contumaces, susceptibles de le conserver intact pendant trente ans et plus, et conséquemment de le transmettre à des distances illimitées et d’infecter des villes entières , tandis que d’autres corps non contumaces n'ont aucune affinité pour lui; d’où il conclut que, pour conserver sa santé au milieu de pareilles circonstances , il suffit d'éviter avec soin tout contact médiat ou immédiat. A l'appui de cette opinion, Fracastor rapporte l’ob-

servalion d’un bonnet de cuir qui donna la peste

(1) De Contagionibus et contagiosis morbis, et eorum curatione, libri tres. Venetiis, 1546.

à sept personnes qui le portèrent l’une après l'autre. Il parle d’une péripneumonie pestilentielle qui commença en 1348 et fit le tour du globe. « Tous les malades, dit-il, succombaient en trois Jours, dans des angoisses inexprimables ; quand elle commença à diminuer d’intensité il sortit des tumeurs aux aines et aux aisselles, et alors il y eut moins de mortalité. Elle était si contagieuse qu'on croyait qu’elle se communiquait même par le simple regard. » Les membres du concile effrayés se hâtèrent de quitter une ville si dangereuse et se réunirent à Bologne. Les désirs de Paul I furent ainsi accomplis. La doctrine de la contagion, sanctionnée par le pape dont linfaillibilité est reconnue en Italie, appuyée par la terreur de lInquisition, fut bientôt recue en Europe comme un article de foi et généralement enseignée. Il n’est donc pas étonnant que, malgré l'opposition de quelques médecins contemporains, cette opinion ait régné long-temps dans les écoles.

Massaria{, dans son histoire de la peste de Vicence, qui éclata le 17 décembre 1576, affirme que ce fléau est dû entièrement à la contagion , et non à l’air ou à telle autre cause de maladies épidémiques, d'autant plus que la saison avait été trés saine , les vivres de bonne qualité et abondants, et que les personnes qui, jusque là, avaient pu vivre dans les châteaux ou se renfermer sans

4 . X . . . O .. 3 (1) Massaria (Alex.), De Peste lLbri duo,in-!".F'enetiis, 1550.

communiquer, avaient joui d’une parfaite santé, ainsi que les monastères. 1l attribue cette peste à des hardes de laine et de toile, qui, de Padoue, l’apporterent à Vicence chez les premiers individus qui en furent les victimes. Il observa que plusieurs des personnes attaquées furent exemptes de tout exanthème; que d’autres eurent des exanthèmes sans la fièvre; que toutes eurent les traits du visage horriblement altérés , de manière à être méconnaissables ; que quelques-unes de celles qui fréquentaient le plus les malades ne contractèrent rien , tandis que la plupart de celles qui en jurent infectées ne s’en étaient que fort peu approchées. Massaria convient qu’il n’est pas aussi facile qu’on le pense de reconnaitre la peste aux seuls symptômes qu'elle présente, parce que le mal: de tête, le délire et autres indices de ce genre, même les parotides, les bubons, les anthrax, ont eu lieu sans elle, et que, d’une autre part, ces derniers signes ont quelquefois manqué, quoiqu’elle existät réellement. Ce médecin cite une épidémie de fièvres intermittentes qui eut lieu en même temps que la peste de 1577, et il ajoute que cette simultanéité sert encore à faire distinguer la peste de l’épidémie, parce que dans la première on peut avoir d’autres maladies, ce qui n’arrive pas dans la seconde. Massaria prescrit la saignée et dit à ce sujet qu’il n'hésite pas à tirer du sang pour peu que le corps abonde en humeurs superflues, quoique la nature semble tenter une évacuation au dehors ; il recommande aussi beaucoup les scari-

fications aux malléoles; il blâme les purgatifs et une diète trop sévère, et il dit qu'au besoin on ne doit employer que les laxatifs.

Prosper Alpin ?, qui voyagea en Egypte de 1580 à 1583, dit que la peste y prend rarement naissance; qu'elle y est le plus souvent importée de la Grèce, de la Syrie et de la Barbarie ; que celle qui vient de la Grèce et de la Syrie dure peu de temps et est peu meurtrière, tandis que celle qui arrive de Barbarie dure long-temps et fait périr beaucoup de monde; que la distance des lieux, même par mer, a peu d'influence sur l'intensité de cette maladie, car celle qui arrive de Constantinople en Egypte n’est pas plus bénigne que celle de Syrie, pays beaucoup moins éloigné; qu’elle régne ordinairement depuis le mois de septembre jusqu’au mois de Juin; et que, quel que soit le nombre de personnes attaquées, elle cesse dès que le soleil est entré dans le premier degré du Cancer , événement qui parait à juste titre merveilleux à plusieurs personnes; et, ce qui est également surprenant, c'est que les effets des malades, empreints jusqu'alors de contagion, ne peuvent plus la commurBiquer, de sorte que le Caire, si malsain auparavant, devient très salubre.

Prosper Alpin remarque aussi que les maladies sporadiques, quine se montrent jamais en temps de peste, commencent alors à se manifester.

(x) Prospert Alpinide Medie. Ægyptor, lib.IV. Leyde, 1719.

Sydenham 1, témoin de la peste qui dévasta la ville de Londres en 1665 et 1666, pense que cette maladie est une complication de symptômes dont la nature se sert pour chasser au dehors, à travers les émonctoires de la peau, et sous la forme d’abcès ou d’autres éruptions, les particules contagieuses qui sont entrées par la respiration. On ignore, suivant lui, quelle est cette disposition morbifique de Pair et quelle en est la nature. Les constitutions atmosphériques qui la produisent arrivent beaucoup plus rarement que celles qui causent d’autres maladies moins funestes. De là vient qu’en Angleterre il n’y a guère plus souvent de peste que tous les trente ou quarante ans, du moins de peste furieuse et qui fasse des ravages extraordinaires.

Outre l’état de l’atmosphère, qui est en quelque sorte une cause générale, il faut encore, d’après Sydenham, une cause particulière, c’est-à-dire un miasme ou virus qui soit Communiqué par quelque corps pestiféré, et qui soit reçu, ou immédiatement et par une communication personnelle, ou médiatement et par un foyer. Si cela arrive pendant la constitution de l'air dont nous avons parlé, une petite étincelle produit bientôt un horrible incendie; la peste, en mettant une infinité de gens au tombeau, corrompt l'air dans tout le pays où elle règne et le rend contagieux tant par la respiration des malades que par les cadavres

(1) Médecine pratique traduite par Jault. Montpellier, 1817,

OPINIONS DES MODERNES. il des morts; en sorte que, pour la multiplication de cette maladie, il n’est plus besoin alors d'un foyer ou d’une communication personnelle, mais que tout homme, quelque soin qu'il ait de se tenir éloigné des pestiférés, peut aisément s’infecter par la respiration, pourvu que les humeurs de son corps se trouvent disposées à recevoir la vapeur contagieuse.

« Quand cette maladie est sporadique, ajoute le même observateur, elle atteint indifféremment, en toute saison, un petit nombre de gens auxquels elle se communique; mais quand la constitution atmosphérique est, outre cela, épidémique, le fléau commence entre le printemps et l'été ; il se fortifie à mesure que l'année s’avance, et diminue vers l'automne jusqu’à ce qu'enfin le froid de l'hiver donne à l'air une disposition contraire.

«IL est impossible de déterminer & priori la nature spécifique du miasme pestilentiel, d’autant plus qu'il ne tombe pas sous les sens; ainsi toute la connaissance qu’on peut en avoir vient uniquement de ses effets, qui donnent lieu de croire qu'il est en partie d’une nature putride, sulfureuse et fermentative , et en partie d’une nature très âcre ettrès caustique, mais plus alcaline qu’acide. »

Sydenham est porté à croire que la peste est une fièvre d’un genre particulier et qui vient d’une inflammation des particules les plus spiritueuses du sang , lesquelles, à raison de leur ténuité, sem-

blent être fort proportionnées à la nature subtile de cette maladie, et que la nature emploie toutes ses forces à produire le bubon.

«Si linflammation est grande elle tue subitement; cela n’arrive que dans le commencement et la force de la maladie; si elle est médiocre elle produit les fièvres dites pestilentielles. »

Il trouve une grande ressemblance entre la peste et l’érysipèle phlegmoneux; mais il croit que la vapeur de la première est beaucoup plus active et plus inflammatoire que celle du second. Il remarque que l’année 1665-1666, qui vit périr tant de milliers d'hommes de la peste, fut d’ailleurs très saine et exempte de toute autre maladie ; que ceux qui ne furent pas infectés se portèrent mieux que jamais, et que ceux qui en réchappèrent ne furent point ensuite sujets à la cachexie ni aux autres indispositions qui sent les suites ordinaires des maladies précédentes.

Sydenham croit que le remède propre et spécifique de la peste est encore caché dans les secrets de la nature, et que l’on ne peut en guérir que par une voie mécanique; qu'il n’y a point de méthode sûre pour la traiter; que le médecin, qui pour les autres affections estiobligé de suivre exactement la conduite et le penchant de la nature, doit y renoncer dans le traitement de cette cruelle maladie. : k

IL recommande des saignées copieuses et les sudorifiques; il cite une observation où un très

OPINIONS DES MODERNES. 1e grand nombre de pestiférés, saignés jusqu’à chanceler sur leurs pieds, guérirent tous sans autre remède. Cependant il préfère le traitement par les sueurs comme moins débilitant. Il y ajoutait une tisane et une diète rafraîchissantes!.

Suivant Bertrand? et la plupart des autres médecins de Marseille, le cause de la peste qui ravagea cette ville, depuis le 10 juillet 1720 jusqu’en février 1721, fut une matière inconnue, importée par un navire arrivé de Seyde en Syrie à Marseille, le 25 mai, et dont l’équipage avait eu l’entrée de la ville le 14 juin suivant. Des portefaix qui avaient ouvert des balles de coton dont ce vaisseau était chargé tombérent de suite malades, les uns sans signes extérieurs, les autres avec des pustules et des bubons. Le fléau sévit d’abord sur les fripiers , les tailleurs, les contrebandiers. Les hommes chargés d’enlever les cadavres périrent presque tous en très peu de jours; les couvents de religieuses qui s’isolèrent avec soin furent préservés; circonstances qui, toutes, prouvent l’ex-

(1) La peste de 1665 à 1666 enleva dans la seule ville de Londres quatre-vingt-dix mille habitants; le 13 septembre de cette dernière année, il y eut un incendie qui corsuma treize mille maisons dans les quartiers les plus sales et les plus populeux de cette capitale; depuis lors la peste n’y a plus paru, quoique aucune loi sanitaire n’y ait été établie avant l’époque de celle de Marseille en 2720.

(2) Relation historique de ce qui s’est passé à Marseille pen-

dant la dernière peste. Cologne, 1523, in-12.

trême contagion de la maladie. D’autres médecins l’attribuërent uniquement à l'influence d’une température inégale et à des écarts de régime.Un d’eux prétendit même qu’elle existait à Marseille plusieurs jours avant l’arrivée du navire incriminé.

On essaya tour à tour les différentes méthodes de traitement : les saignées réitérées, les violents émétiques , les purgatifs, les tisanes laxatives, les volatils, les cordiaux les plus actifs à double et triple dose. La malignité de la maladie était audessus de toutes les ressources de l’art.

Les chirurgiens étrangers firent aussi diverses épreuves dans le traitement extérieur, les uns par l’extirpation des glandes, les autres par des incisions et des scarifications profondes, et tous avec peu de succès. On vit alors, par les plaies, de ces hémorrhagies mortelles dont il n'avait point encore paru d’exemple.

Les médecins approchaient de sang-froid les malades, sans répugnance, sans précaution ; ils s’asseyaient sur leur lit, touchaient leurs bubons et charbons et restaient là avec tranquillité autant qu’il le fallait pour se bien informer de l'état où ils étaient, et pour voir exécuter par les chirursiens les opérations qu'ils ordonnaient.

Les affections les plus graves, la mortalité Ia plus grande eurent lieu pendant la premiere et la seconde période. Pendant la troisième les malades paraissaient à peine souffrants et n ’éprouvaient aucune lésion dans leurs fonctions ; plusieurs en étaient quittes pour quelques jours de fièvre, et

tous n'avaient aucune ou presque aucune marque extérieure; en sorte que chez les uns les bubons et les autres éruptions ne faisaient que se montrer et disparaissaient sur-le-champ ou bien dans la suite; chez les autres ils mürissaient après un certain temps, et le venin, se ménageant peu à peu une issue par la suppuration, épargnaient aux patients la douleur de l’incision. Tous ces malades n'avaient guere besoin de remèdes ni de médecins. La nature, plus forte que les premiers, plus sage que les seconds, faisait elle seule les frais de la guérison et en avait tout l'honneur. Cette troisième période dura tout le mois d'octobre et de novembre, pendant lesquels le fléau alla toujours en diminuant; il garda dans son déclin les mêmes proportions qu'il avait suivies dans ses progrès.

On ne se parlait qu'à cinq ou six pas de distance.

Brown (1766)! affirme, sans avoir jamais observé la peste, qu’elle est produite par des miasmes contagieux, imperceptibles, dont la nature ne nous est connue que par ses effets ; que ces miasmes sont particuliers à la partie orientale de l’Europe et à la partie occidentale de lAsie occupées par les Turcs, et produisent une maladie la plus éminemment asthénique qui soit connue; qu’ils s’échappent du corps et des vêtements des malades et des marchandises qui les recéient, s’insinuent

(1) Eléments de médecine, traduction de Bertin.

dans le corps d'une personne saine, y subissent une fermentation sans qu’ilse manifeste un changement sensible dans les solides et les fluides, se répandent dans tout le système vasculaire et sont enfin chassés du corps par différentes voies. Suivant lui, l'énergie débilitante de ces miasmes contagieux, souvent aggrayée par un mauvais traitement, doit être combattue par les stimulants les plus diffusibles, tels que lopium , l'aleali volatil, le muse, l’éther à petites doses, mais fréquemment répétées ; la prédisposition dure moins long-temps quand la contagion est très violente; sa durée se prolonge, au contraire, quand elle à moins d’énergie, et son influence est quelquefois si faible, surtout quand elle n’est secondée par aucun autre vice intérieur, qu'il n’en résulte aucune affection universelle, comme le prouve l’histoire des maladies contagieuses.

Brown regarde la peste d'Egypte comme un typhus causé par un effluve animal. |

Stoll (1777)! ne regarde comme maladie contagieuse que la petite vérole, la rougeole, la gale et le virus vénérien.«Celui qui nierait, dit-il, la contagion de la fièvre la plus maligne, de la peste; qui assignerait à cette maladie, la pire de toutes, une cause épidémique s'appliquant également à tous les individus, mais ne produisant pas son

(1) Maximilien Stoll, Méd. prat., trad. de P.-A.-O. Mahon,

er ° 1° vol., p. 231. Paris, 1809.

effet sur tous; qui ferait dépendre cette cause de la saison de l’année et d’une constitution atmosphérique propre à favoriser plus puissamment que dans beaucoup d’autres années la naissance des maladies septiques, plutôt que d’un ballot de laine ou même d’une lettre. apportée d’un pays lointain désolé par ce fléau : celui-là, dis-je, avancerait un paradoxe; mais en même temps quelle vérité il énoncerait et quel service il rendrait dans ces temps de calamité dont plaise au ciel de nous préserver! Il trouverait à l'appui de son opinion, dans les auteurs qui ont écrit sur la peste, même dans ceux qui pensent différemment, des preuves qui ne pourraient être contestées, à moins d’être entrainé , par l’amour du merveilleux et de ce qui est placé loin de soi, à nier l'existence des causes familières et à notre portée. »

Le chevalier Butel, qui voyagea dans le Levant de 1787 jusqu’en 1791, à laissé sur la peste un mémoire très intéressant qui n'a été imprimé que bien long-temps après. Il ne définit point cette maladie; il ne croit pas qu’elle remonte à une époque très reculée. I pense qu'elle est mal à propos confondue avec les épidémies et qu'elle diffère des typhus, quoiqu’elle ait quelques symptômes analogues. « La vraie peste, dit-il, tire son origine de l’Asie-Mineure; elle fut apportée par

(1) Mémoire sur la peste, dans le Journal universel des sctences médicales, 41° vol., p. D; Janvier 1896.

les Turcs dans jeurs invasions et ne s'établit à Constantinople que du temps de Mahomet I. Du sol pestilentiel de cette capitale partent les miasmes qui infecient successivement les Echelles du Levant et de la Barbarie. La peste y est en permanence; elle s’y est familiarisée et n’y cause pas ces ravages épouvantables qui dépeuplent les autres pays. Si l’on en excepte les périodes assez régulières de recrudescence, ses phases y sont plus douces, sa marche plus lente, et elle a plus de guérisons qu'ailleurs. Elle se joue également de la peur et de la sécurité ; elle n’est positivement contagieuse .que pour les indigènes du Levant, et la mort d’un vrai Franc, c’est-à-dire d’un Franc né hors de la Turquie, y est regardée comme un écart de l’ordre naturel des choses. En conséquence, les Francs n’y prennent aucune mesure de précaution, ou leurs précautions sont insignifiantes et ridicules.

«L'Egypte, loin d’être, comme beaucoup d’'écrivains l’ont prétendu , le berceau de la peste, est plutôt le rendez-vous de celles du Levant et de la Barbarie , qui viennent y expirer. »

D'après l'opinion de Butel, cette maladie est contagieuse par le contact seulement; ses miasmes, qui s’attachent aux corps capables de les reccler, n’ont aucune affinité avec l'air ; en conséquence, on peut entrer sans danger dans la chambre d'un malade, pourvu qu’on reste isolé. Les contrées malsaines, marécageuses, à miasmes putrides, n’y sont pas plus sujettes que les contrées salu-

bres. Les habitants d'Alexandrie ne la contractent qu'une seule fois dans leur vie; les gardiens qui en ont été attaqués ne Îa craignent plus et soignent les malades, tandis que, hors de cette ville, on peut lavoir plusieurs fois. La rosée abondante que les nuages apportés par les vents du nord-ouest au sud-est déposent en Egypte, dans les mois de juin, juillet et août, la fait diminuer progressivement, puis cesser entièrement; et vers le temps de la plus grande humidité, c’est-à-dire du 24 juin au 10 juillet, elle éteint son germe, tandis qu'ailleurs elle se propage quelquefois d’une année à l’autre. Quant aux remèdes curatifs, il n’en connaît aucun. Suivant lui, les guérisons, rares dans le commencement et communes au déclin, dépendent de la nature, du tempérament ou du hasard; enfin il conclut que les lazarets sont indispensables Ho préserver l’Europe de ce fléau.

L'expédition des Français en Egypte ramena l'attention de l'Europe sur la peste. Une armée considérable allait porter la guerre dans un pays regardé depuis un temps immémorial comme le berceau de cette maladie redoutable. Il était important de bien étudier le nouvel ennemi qu’on allait affronter. Déja des agens du Directoire étaient allés visiter cette contrée. L’un d'eux, Olivier,

(1) Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte et la Perse, par G.-A. Olivier, membre de PInstitut. Paris, an IX,

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avait proclamé que la peste n’est point originaire d'Egypte, qu'elle y est presque toujours transmise de Constantinople avec les pelleteries que le commerce fait passer chaque année à Alexandrie. Avec les précautions convenables, les Français n’en seraient jamais atteints, et malgré les marais, les canaux d’eaux stagnantes dont le sol de la Basse- Égypte est couvert, une longue expérience prouve que ce n'est pas un pays d'infection et de mortahité. f

« Lorsqu'on a demeuré dans le Levant et surtout à Constantinople, on reste convaincu, dit cet auteur, que dans les temps ordinaires la peste ne se propage que lentement; peu d'individus en sont atteints à la fois; plusieurs en guérissent, et il faut un contact plus immédiat pour en être attaqué que lorsqu'elle se montre sous un caractere épidémique. Dans ce dernier cas élle s'étend avec une rapidité étonnante et enlève presque tous ceux qui en sont frappés. Le moyen le plus sûr de s’en garantir, c’est de se renfermer dans sa maison, car il paraît démontré que Pair ne la transmet pas, qu'elle ne se communique et ne se propage que par le contact d’une personne malade ou des objets qu’elle a récemment touchés; et ce quine doit laisser aucun doute à ce sujet, c’est qu'il n’y a pas d'exemple que la peste la plus meurtrière se soit introduite parmi les Européens lorsqu'ils se sontisolés et qu’ils ont passé à l’eau, au vinaigre, au parfum, tous les objets qu'ils retiraient du dehors.»

Olivier avoue n'avoir suivi lui-même aucun ma-

lade attaqué de la peste. C’est dans des entretiens, soit à Constantinople, soit dans les autres parties du Levant, avec des médecins grecs et juifs, qu'il a puisé les renseignements qu’il offre au public.

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