OPINIONS DES MODERNES DEPUIS L'EXPÉDITION D'ÉGYPTE
Les professeurs Desgenettes et Larrey. — Les docteurs Pugnet et Assalini, — Le médecin en chef des hôpitaux de Malte. — Fra Luigi di Pavia. — Vitangelo Morea. — Mac Lean. — Le docteur Pariset. — Clot-Bey. — Le professeur Broussais.
Telles avaient été les principales opinions sur la peste Jusque vers la fin du dix-huitième siècle. Ce fut à cette époque qu'’eut lieu l'expédition française en Egypte. La commission médicale qui laccompagnait avait pour chefs les professeurs Desgenettes et Larrey. Sous leur direction se trouvait une multitude de jeunes médecins avides d’instruction. Chefs et subordonnés, tous eurent bientôt l’occasion d’observer cette maladie sous toutes ses formes, et de lui opposer les traitements qui leur semblaient les mieux indiqués, Tous donnèrent l'exemple du plus noble dévouement. De retour en France, plusieurs de ces médecins s’empressèrent de faire connaître l'opinion qu'ils s'étaient faite de la peste et de publier les observations sur lesquelles elle était fondée. Jeciterai, comme les plus remarquables, celles des professeurs Dessenettes et Larrev et des docteurs Puguet el Assalini.
Le baron Desgenettes a donné sur la peste les documents les plus précieux, résultats d’une expérience de trois ans et demi sur une armée de trente mille hommes transportée d'Europe en Afrique. Tous les écrivains qui depuis ont écrit sur cette maladie ayant cité ces documents , Je crois devoir les consigner ici, afin que mes observations, quand elles seront d’accord avec celles de l'illustre professeur, se trouvent sanctionnées du poids de son autorité, et puissent, quand elles en différeront, éveiller l’attention des observateurs futurs sur la différence qui se trouve entre la peste observée en Egypte et celle étudiée à Constantinople.
« La peste, dit le professeur Desgenettes 1, est endémique dans l’Égypte-Inférieure et le long des côtes de la Syrie, puisqu'elle y règne depuis des siècles et qu’elle a été cent fois observée dans cent lieux qui n'avaient entre eux aucune espéce de communication.
«Elle se développe généralement dans une saison déterminée; mais il y en a des exemples à toutes les époques de toutes les années.
«Les vents du sud, l'air chaud et humide en favorisent s’ils n’en produisent pas seuls le développement. Les vents du nord, les extrêmes du froid et du chaud la font cesser presque entièrement.
«La peste a attaqué plus particulièrement les
(1) Histoire médicale de Parmée d'Orient. Paris, in-8°, 1830.
hommes exposés à passer subitement d'une atmosphère chaude dans une atmosphère froide, et réciproquement, tels que les boulangers , les forgerons, les cuisiniers, etc. Les femmes, les Jeunes gens, les enfants même à la mamelle, ont généralement plus résisté à l'épidémie que les hommes les plus robustes.
«Cette maladie a divers degrés d'intensité; 1°’deoré : fièvre légère sans délire, bubon ; presque tous les malades guérissent facilement et promptement. — 2° degré : fièvre, délire et bubons; le délire s’apaise vers le cinquième Jour et se termine, ainsi que la fièvre, vers le septième; plusieurs guérissent. — 3° degré : fièvre, délire considérable, bubons, charbons ou pétéchies, séparément ou réunis; rémission ou mort, du troisième au cinquième ou sixième jour; très peu de guérisons. Malgré la gravité de cette troisième espèce, on a vu des guérisons, même entierement dues à la nature.
«La peste de lan VIT a été très meurtrière ; dans celle de lan VII on a guéri un tiers des malades; en l’an IX on en a guéri au-dessus du tiers, et dans quelques circonstances près de la moitié. Les jeunes nègres et les Syriens attachés à l’armée ont particulièrement souffert. Les hommes adonnés à l'excès des liqueurs spiritueuses et des femmes ont rarement guéri.
« La peste est évidemment contagieuse; mais les conditions de la transmission de cette contagion ne sont pas plus exactement connues que sa
nature spécifique. Les cadavres n’ont pas paru la transmettre. Le corps animal, dans une chaleur et plus encore dans une moiteur fébrile , a paru la communiquer plus facilement. On a vu la contagion cesser en passant d’une rive à l’autre du Nil; on a vu un simple fossé, fait en avant d’un camp, en arrêter les ravages ; etc’est surtout sur des observations de ce genre qu'est fondé l'isolement avantageux des Francs, »
Le traitement recommandé par le professeur consiste dans l’administration d’un vomitif, surtout quand il y a, comme cela arrive presque toujours, disposition à vomir, et de soutenir tout de suite la moiteur et les forces par une boisson composée d’une décoction de café et de quinquina, aromatisée avec le citron. « Plus tard, dit-il, j'ai fait saigner avec avantage tout au commencement de la maladie , quand linflammation est bien violente et le sujet robuste; la pléthore gastrique ne m'a point arrêté, et J'ai renvoyé le vomitif au lendemain.» Il regarde les bubons pestilentiels comme des engorgements des glandes Iymphatiques et du tissu ambiant. Il est d'opinion que ce sont des crises de la maladie, qu'il ne faut pas chercher à les résoudre. Il prescrit de les couvrir d’un cataplasme émollient et de es ouvrir avec le bistouri quand ils sont en maturité. Il conseille de brüler les charbons en les circonscrivant avec la pierre infernale ou avec un fer chaud.
« La rétrocession des bubons, surtout des parotides, à toutes les époques , mais plus particulié-
rement au commencement, était presque toujours funeste. |
« Plusieurs convalescents, employés à soigner des pestiférés graves, ont été de nouveau attaqués de la maladie.
«Les maladies intercurrentes ont quelquefois, mais pas toujours, participé du caractère de l’épidémie.
«Une bonne nourriture, l’usage fréquent des spiritueux, mais à petites doses et très étendus, un exercice régulier, un léger état de moiteur, des lotions d’eau tiède et de vinaigre, un changement fréquent de linge et d’habillement, ont paru les meilleurs préservatifs que, dans une situation analogue à la sienne, il y ait contre la peste.
« Les exutoires permanents tels que les cautères et les sétons; les éruptions cutanées, telles que les dartres, la gale, les maladies vénériennes, les plaies récentes ou les ulcères avec une abondante suppuration,ne mettaient point à l’abri de la maladie.
«Enfin l’inoculation dela peste elle-même prouve peu de chose pour lart; elle n’infirme point la transmission de la contagion, demontrée par mille exemples, et fait seulement voir que les conditions nécessaires pour qu'elle ait lieu ne sont pas bien déterminées. »
Le baron Larrey!, chirurgien en chef de l’ar-
(1) Voy. Mémoires de chirurgie militaire, 4 vol. in-8°, Paris,
mée d'Égypte, est d'opinion que la peste est endémique, non-seulement sur la côte de Syrie, mais même à Alexandrie, à Rosette, à Damiette, et dans le reste de la Basse-Égypte. La cause dépend évidemment de la construction des villes, dont les rues sont étroites, tortueuses et non pavées, les maisons mal percées , les carrefours des réceptacles d’immondices et d’eaux croupissantes; des vents du sud qui rendent l'atmosphère chaude et humide; de la malpropreté des habitants, du mauvais régime qu'ils observent, de l’état d’inacuon où ils sont presque continuellement, de la putréfaction des matières animales, de la position des cimetières dans le voisinage des villes, de la mauvaise construction des tombes, où les Turcs ménagent, vers l'Orient, un soupirail qui communique avec le cadavre, de sorte que, quand il se décompose, les gaz s’échappent par cette ouverture et augmentent l’infection de l'air.
Suivant l’illustre praticien, la saison qui règne en Égypte vers l’équinoxe du printemps et finit à l'entrée de juin, saison qu'il désigne sous le nom de morbide, est la plus pernicieuse à la santé des habitants el surtout des étrangers.
« C’est alors que, pendant environ cinquante jours, règnent des vents du sud très violents, très chauds, et d'autant plus brülants qu’ils traversent les déserts immenses qui bordent au midi toute l'Egypte. Indépendamment de cette qualité pernicieuse, ces vents se chargent des émanations putrides qui s’exhalent des substances animales et
végétales que cette chaleur décompose dans les lacs formés par la retraite des eaux du Nil, ou dans les cimetières qui ont été atteints par linondation.
« Dans cette saison morbide les êtres vivants sont plus ou moins incommodés ; les maladies de tous genres prennent un caractère ataxique dont les vents du nord diminuent les effets et que ceux du sud renouvellent; ce n’est qu'au solstice d'été que, se fixant au nord, ils sont rafraichis en traversant la Méditerranée et font régner en Egypte la saison la plus salubre de l’année.
« La peste est contagieuse, mais la contagion ne paraît pas avoir lieu dans toutes les périodes de la maladie, et elle doit se propager de différentes manières; elle ne se communique pas quand la peste est légère et dans sa première période; il n’y à pas lieu de la craindre en touchant du bout des doigts le pouls du malade, en ouvrant ou en cautérisant ses bubons ou ses charbons, en lui appliquant rapidement divers topiques, ou en touchant par de petites surfaces son corps ou ses vêtements de quelque nature qu'ils soient, et en passant dans son appartement, pourvu qu'il y ait des courants d'air.
« Elle attaque de préférence les jeunes gens et les adultes, rarement les personnes avancées en âge. Une affection morale aggrave la maladie, en facilite le développement chez lespersonnes quien possèdent le germe, et la fait contracter par les causes les plus légères ; mais les effets du contact
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médiat ou immédiat sont beaucoup plus actifs que ceux de l'affection morale la plus forte. »
Le professeur Larrey est porté à croire que le virus pestilentiel peut se conserver dans le SYStème vivant plus ou moins long-temps, lorsque la peste ne s’est pas déclarée d’une manière complète, et que les crises ont été imparfaites, surtout lorsqueles bubons ne sont pas abcédés ou que la suppuration en a été supprimée par une cause quelconque.
Il reconnaît, non trois variétés de peste suivant que cette maladie revêt la forme inflammatoire, bilieuse ou nerveuse, mais trois périodes dans son cours: 1° celle d’invasion qui exige les vomitifs pour évacuer les premières voies, imprimer à tous les systèmes une secousse salutaire, faire cesser le spasme des vaisseaux capillaires et ouvrir les voies de la transpiration; 2° la période inflammatoire où les ventouses sèches ou scarifiées sont utiles, mais où la saignée générale n’est jamais indiquée, quelque violents que soient en ap parence les symptômes de la turgescence générale, et dans laquelle il faut insister sur l'usage des boissons acidulées, des potions thériacales , antispasmodiques, de quelques pédiluvesexcitants, de lotions fraiches , enfin de quelques bols de camphre et de nitrate de potasse, à prendre le soir indépendamment des potions éthérées ; c’est à la fin de cette période que se manifestent les bubons et les charbons; 3° la période vraiment nerveuse où adynamique, avant pour principal résultat la
prostration des forces vitales, pendant laquelle il importe d'augmenter la dose des toniques, d'y joindre le quinquina et d’augmenter la dose du camphre.
Voulant rechercher jusque dans les entrailles des morts les causes et les effets de la peste, le professeur Larrey ouvrit deux cadavres à Jaffa et plusieurs autres en Egypte. L'expérience et ses recherches lui ont démontré que les bubons pestilentiels n’attaquent jamais le tissu des glandes lympbhatiques, et que c’est à l'issue des ouvertures de communication des principales cavités du corps avec les extrémités, lieux où le tissu cellulaire contracte des adhérences aponévrotiques et nerveuses, que l'humeur délétère paraît établir un foyer d’irritation d’où résulte le bubon.
« La mortalité, qui d’abord avait été, dans l’armée française, de cinq, six, sept et huit individus sur dix, se réduisit peu à peu au tiers des malades, tandis que les habitants du pays, imbus de la doctrine de la fatalité où victimes du traitement de leurs médecins, échappaient rarement à la mort.
« La peste offre beaucoup d'anomalies. I] arrive souvent que des individus qui lont eue éprouvent, les années suivantes, des récidives que l’on dis-
(x) Les détails de ces nécroscopies sont donnés plus loin, et offrent tous les symptômes d’une gastro-entérite au plus haut
degré d’intensité.
tingue de la maladie elle-même par des symptomes qui non-seulement sont plus légers, mais présentent encore des nuances différentes. Alors, tantôt les cicatrices des anciens bubons s’ulcèrent, tantôt les bubons qui n'avaient pas suppuré gonflent à la même époque et forment des tumeurs bleuâtres , qui restent stationnaires ou bien qui suppurent. Enfin, chez d’autres, les cicatrices des charbons prennent une teinte noirâtre et causent des tiraillements douloureux dans les parties subjacentes et de la gêne dans les mouvements. In°y a point de contagion dans ces récidives, car la plupart des soldats qui en étaient attaqués couchaient avec leurs camarades dans les casernes sans leur communiquer la maladie.
« La peste attaquait rarement les blessés dont les plaies étaient en pleine suppuration, tandis que , lorsqu'elles étaient cicatrisées, plusieurs s'en trouvaient frappés , et peu échappaient à la mort. Les habitants du pays qui portaient des cautères présentaient les mêmes résultats.
« Après les mesures les plus sévères d'hygiène publique, les préservatifs les plus efficaces pour les particuliers sont le grand exercice, la propreté, le bon régime, l’entretien d’une éruption, d’un cautère ou d’un vésicatoire permanent, l’absence des affections de l’ame et la précaution de prendre, aux plus légers symptômes de saburre, un vomitif léger en grand lavage.
« L'inoculation est inutile et même dangereuse. »
Le docteur Pugnet, après avoir observé la peste en Syrie, à Damiette et au Caire , avoue ne pouvoir en donner une bonne définition. Son opinion est qu'elle existe en Egypte depuis les siècles les plus reculés , et qu’elle y est endémique, à raison de l'humidité de l'atmosphère. L’adage vulgaire : l'été tue la peste, est faux; l'Egypte est rarement libre de ce fléau pendant plusieurs années consécutives. Chaque année, chaque mois même, il y en a des cas auxquels on fait peu d’attention lorsqu'ils n'introduisent pas le règne de la maladie; c’est en Egypte que sont nées les principales pestes qui ont fait époque dans le monde.
Il partage l'opinion du docteur Larrey sur les causes générales. Quant aux causes particulières, il croit qu’une trop vive appréhension de la maladie , le chagrin , la frayeur, toutes les affections sombres qui portent sur le système nerveux une impression également désavantageuse, la secousse d'un émétique pris par précaution, uncbain de propreté, un violent accès de colère, la suppression d’une diarrhée, sont de fréquentes causes déterminantes de la maladie.
Il reconnait trois espèces de peste : la premiere inflammatoire, la seconde putride, la troisième nerveuse. Î] en indique une autre si bénigne qu’elle mérite à peine une place dans un tableau de maladies et qui se guérit par le régime. « Les trois
(1) Mémoires sur les fièvres pestilentielles et insidieuses da
Levant, in-8°. Paris et Lyon, 1802.
premières dépendent du tempérament et des dispositions du sujet attaqué. Elles sont contagieuses, mais le contact seul ne suffit pas pour les communiquer ; il faut, dans chaque individu, une disposition particulière, une sorte d’affinité. Il est trés difficile de reconnaitre la voie par laquelle l'absorption a lieu. La contagion s’accumule principalement autour du malade et de ses effets; elle se propage ordinairement par le contact, quoique Pair puisse la transporter à une courte distance.
« Les sujets d’une constitution délicate la contractent plus facilement que ceux d’un tempérament robuste; elle faisait beaucoup plus de ravages parmi les Français que parmi les indigènes, plus parmi les Français du nord que parmi ceux du midi. Enfin il est porté. à croire qu'elle cesse d’être contagieuse dès que la fièvre est éteinte, en quelque état que soient alors les bubons et les charbons.
« L'invasion de la peste a constamment lieu vers la fin du jour ou dans le cours de la nuit; elle est presque toujours subite, s'annonce par un frisson très superficiel, un grand mal de tête, une espèce d’enrouement, une affection plus ou moins grave de l’estomac, un dégoût universel, l’accablement des forces, un profond abattement de lame et un engorgement glanduleux.
« L'épidémie veut régner seule ; non pas que, dans sa vigueur, elle empêche toute autre maladie de se développer, mais elle marque du caractère qui lui est propre toutes celles qui se déve-
OPINIONS DES MODERNES. 5 ioppent, ne revétant elle-même que les formes qui lui sont imprimées par le tempérament du malade. Du reste, le règne de Ja peste n’introduit aucun changement dans l’ordre ni dans le caractère des maladies propres à la saison.
« Le miasme de cette contagion parait agir sur l'économie animale à peu près comme la plupart des poisons narcotiques qui portent tout-à-coup sur les forces digestives, musculaires et nerveuses, quiirritent les unes, engourdissent les autres et anéantissent les dernières, qui frappent à la fois de faiblesse, de sommeil et de mort.
«A moins de mort très prompte, la peste s’accompagne d’exanthèmes. Les bubons se aéveloppent souvent avec les premiers mouvements de la fièvre; ils sont plus communs que les charbons ; ils paraissent le plus souvent aux aines, au-dessous ou au-dessus des glandes inguinales, quelquefois aux aisselles, rarement ailleurs; ils affectent de préférence le côté droit. Plus dangereux que les bubons, les charbons se rencontrent sur toutes les parties du corps, excepté le cuir chevelu; et les pétéchies, plus dangereuses que le bubon et le charbon, ont indistinctement lieu sur toutes les parties.
«Les Jours les plus redoutables sont le troisième et le cinquième; après le septième, les malades entrent dans une nouvelle carrière qui les met communément à l'abri de tout danger.
« Le même individu peut être attaqué de la peste plus d’une fois dans le cours de la méme