‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 31 sur 92 · VINGT-DEUXIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME OBSERVATION

Maladies mal traitées par les médecins de toutes les nations.

Nous venons de voir combien sont nombreux les accidents et les maladies qui, ayant avec la peste quelques symptômes communs , sont pris pour elle; si nous y ajoutons toutes les maladies mal traitées, non - seulement par les médecins, apothicaires et médicastres turcs ou raïa, mais encore par les médecins francs et ceux qui se disent tels, et qui, pour se disculper de leur bévue, mettent la mort de leurs clients sur le compte de la peste , on peut à peine se faire une idée de la mortalité attribuée à cette maladie et dont elle est parfaitement innocente 1.

(1) Je fus un jour appelé en cousultation dans un village éloi-

Les observations d’ivrognerie, de suppression de transpiration, d’indigestion , d’empoisonnements accidentels,etc., cités précédemment, confirment ce que J'avance. Tant qu’il ne s’agit que de la mort d’un Turc ou d’un raïa, lon n'entend parler de rien. La famille du Turc ne voit dans cet accident que le doigt de la prédestination ; la famille raïa croit avoir tout fait en appelant un médecin franc; si le malade meurt, c’est que la maladie était plus forte que les médicaments.

Il n’en est pas tout-à-fait ainsi chez les Francs ; il s'élève quelquefois à Péra et à Galata des clameurs qui éveillent l'attention sur ces accidents. L’anecdote suivante prouvera qu’elles sont trop souvent fondées.

Un Esclavon , capitaine de navire, établi à Péra avec sa femme et ses deux sœurs, était parti

gné de Constantinople pour un enfant atteint depuis plusieurs jours d’une gastrite aiguë. Traité suivant les principes de l’ancienne doctrine, le petit malade avait été de mal en pis. L’inflammation de la muqueuse gastrique s’était propagée au cerveau, et marquait, à mon arrivée, les symptômes primitifs. L'enfant mourut pendant la nuit que, par amitié pour les parents, J'avais passée auprès de Jui. De retour à Péra, je fus étonné d’entendre dire que l’enfant était mort de la peste; en vain j’affirmai le contraire, personne ne voulait me croire; on attribuait mes dénégations au désir de cacher que je venais d’être compromis. J’allai aux informations et J'appris que, pour sauver la réputation de son fils débutant dans la carrière médicale, le père du médecin traitant, vieillard de beaucoup d’expérience, avait fait courir ce bruit et affirmait que le bubon n'était sorti qu'après le départ des consultants.

pour la Mer-Noire. En son absence une de ses sœurs tombe malade ; un médecin franc la traite, elle meurt. Quelques jours après, lPautre sœur tombe malade; le même médecin lui donne des soins; elle meurt également. On était en temps de peste : la mort de ces deux personnes fut mise sur son compte. La femme, grosse de sept ou huit mois, s'aperçoit qu’elle a quelques tumeurs hémorrhoïdales ; elle en conçoit de l'inquiétude ; le même médecin en porte un diagnostic qui inculpe sa fidélité conjugale ou l’état de la santé de son mari. Arrive le capitaine; il apprend la mort de ses deux sœurs et le diagnostic déshonorant du médecin. Furieux, il le cherche et le rencontre à la promenade, lur fait les reproches les plus sanglants, et finit par lui donner des coups de canne. Appelé en chancellerie, le capitaineraconte ce qui s’est passé depuis son départ, affirme qu'il n'y a qu'un ignorant et un imposteur qui puisse se comporter ainsi, et que la chancellerie devrait lui défendre l’exercice de la médecine. Le médecin affirme qu'il exerce son art depuis plus de vingt ans dans le Levant , que dans son pays il a été à la tête d’un hôpital, qu’il jouit à Péra d’une considération égale à celle deses collègues, qu’un médecin ne peutrépondre de la guérison de tous ses malades, que les deux sœurs du capitaine sont bien mortes de la peste, et que, si le diagnostic porté sur la maladie de sa femme lui déplait, il en est fâché, mais qu'il l’a cru tel; d’ailleurs que tout homme peut se tromper.

Après avoir écouté les deux parties, le chancelier réprimande le capitaine sur sa brutalité , et il aliait le condamner à quelques jours de prison lorsque celui-ci insiste pour voir au moins le diplôme du docteur. La demande étant juste, le chancelier dit au médecin de produire ce document. Malheureusement il n’en avait pas et n’en avait jamais eu; il avait étudié le dron. A la suite de troubles politiques ilavait quitté son pays pour aller dans le Levant, où sa profession ne lui était d'aucune ressource. Il se mit alors à étudier de luimême la médecine, qui offrait des chances lucratives. Doué de beaucoup d'intelligence et d’une forte mémoire , 1l en avait saisi les principes; il était allé faire quelques années de noviciat en Asie; de retour à Péra, il avait excercé son nouvel état avec quelque succès et acquis de l’aisance; mais tout cela ne lui donnait pas un diplôme et semblait excuser le capitaine: Son amour-propre en fut profondément humilié. J'ignorais encore tout ce qui s'était passé, quand le hasard nous réunit à diner à la même table. Je le trouvai maiori, et, contre son ordinaire, trés taciturne; je lui demande des nouvelles de sa santé; pour toute réponse il me montre sa langue. Je reconnais les symptômes d’une gastrite intense, et dans ses yeux austères ainsi que dans les mouvements convulsifs des muscles de sa face, une irritation cérébrale. Je lui recommande alors ce que les progres de la médecine enseignent pour guérir une semblable maladie, lorsqu'après m'avoir écouté attentivement il

me répond d’une voix de Stentor : f’eleno, ecco il remedio (du poison, voilà le remède ). Je linterroge sur la cause de sa maladie; il reste pensif. Un de ses compatriotes vient le trouver et lui parle à l'oreille; ils s’en vont ensemble. Le jour suivant, le bruit se répandit dans Péra que le docteur s'était suicidé la veille en se coupant l'artère crurale.

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