‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 32 sur 92 · VINGT-TROISIÈME ET DERNIÈRE OBSERVATION · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME ET DERNIÈRE OBSERVATION

Peste prise pour un érysipèle phlegmoneux.

L'observation suivante prouvera que l’on peut aussi quelquefois prendre la peste pour une autre maladie.

Depuis long-temps J'étais le médecin d’un meunier de Galata. Cet homme, d’une constitution athlétique et d’un tempérament gastro-sanguin, était sujet à de fréquentes congestions cérébrales, et à des gastrites dont je l'avais toujours heureusement traité.

Le 25 mai 1827 il me fit appeler. Je le trouvai à moitié fou, les yeux hagards, la langue couverte d’un enduit blane, d’un rouge vif sur les bords et à la pointe, le pouls vibrant et la peau sèche et brûlante. [me dit qu'il éprouvait depuis plusieurs jours une grande douleur dans le bras gauche; je le fis déshabiller. Ce bras était en effet le siége d’un érysipèle phlegmoneux intense. Un ancien cautère mal pansé était peu à peu descendu de son siége primitif Jusqu'à une petite distance du pli du

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bras, laissant sur le trajet parcouru une cicatrice irrégulière. Le malade avait cherché vainement à en ranimer la suppuration. Par suite de lérysipèle le bras était tuméfié, rouge et brülant, surtout au lieu de lexutoire. Pour enlever une partie de cette chaleur, le meunier avait appliqué dessus une pièce d'argent de la grosseur d’un écu de cinq francs, et m’assurait en éprouver du soulagement L’inflammation s'était propagée à l’aisselle. L’examen m'y fit reconnaitre une glande engorgée et très douloureuse: Etait-ce un bubon pestilentiel ou simplement une glande tuméfiée consécutivement à l'inflammation érysipélateuse? Nous n’étions encore qu’à la fin de mai. La chaleur, il est vrai, se faisait sentir vivement; mais l’on n'avait encore entendu parler d'aucun accident. Il y avait cependant quelque chose de si £rsolite dans l'expression delafigure du meunier que, par prudence, je crus devoir le faire vérifier par le prêtre-directeur de l'hôpital pour les pestiférés français. Son élève vint et affirma que ce n’était pas la maladie ?.

(1) L'argent, très bon conducteur du calorique, me paraît avoir réellement été utile dans ce cas-ci, en soutirant une partie de la chaleur de la peau enflammée. Ce moyen empirique ne pourrait-il pas être rationnellement employé sous la forme d’une plaque mince environnant le bras dans toute l'étendue de la partie enflammée ?

(2) Malgré la grande habitude que doivent avoir les directeurs des hôpitaux des pestiférés pour reconnaitre les moindres symptômes de la peste, ils se trompent encore souvent, tant ces

symptômes, surtout lors de l'invasion de la maladie, peuvent être

À force de saignées, de nombreuses et fortes applications de sangsues, de bains locaux longtemps prolongés, de cataplasmes émollients, de diète, ete., le bras revint le 5 juin à son volume, à sa couleur et à sa chaleur ordinaires: mais la tumeur sous-axillaire n'avait pas diminué; le malade y réssentait toujours des élancemients douloureux. Dans l'intention de faire une révulsion, je fis ouvrir un nouveau cautère au lieu d’élection. Le 12 Juin cet exutoire était en grande activité, et cependant, malgré l’application de cataplasmes émollients fréquemment répétés sur le bubon, il ne se ramollissait que très peu. L'expression de la figure du malade restait la même; bien plus, ce nuage sur les traits, ce regard étincelant, caractéristiques de la peste, se prononcerent alors plus fortement, et Je reconnus que, depuis le commen-

masqués par ceux de l'affection concomitante. Voici un exemple des erreurs de diagnostic dans lesquelles peuvent tomber les professeurs les plus experts en fait de peste. Vicen, autrefois drogman d'un médicastre italien avec lequel il s'était renfermé pendant quinze jours dans une petite chambre pour le soigner de la peste, était sorti sain et sauf de cette épreuve. Son maître ayant quitté Constantinople, il avait hérité de ses pratiques et exercé ainsi la médecine pendant huit ou neuf ans , lorsque, le 1 8 septembre 1826, il fut attaqué de la peste, Don Courban alla le vérifier; je le rencontrai au moment qu'il sortait de la maison du malade et l’interrogeai sur la santé de notre collègue. « Ce n’est rien, me dit-il ; deux petits charbons, un à chaque jambe; la maladie est si bénigne, si bénigne que cela ne vaut pas la peine d’être confessé. » Vicen cependant mourut le soir même; sa femme , qui l’avait

soigné, continua de se bien porter.

cement, j'avais eu affaire à cette maladie, masquée par une autre affection. J'en informai le malade qui sous tous les autres rapports allait bien, et lui conseillai de se faire soigner maintenant par un des médecins du pays. Je le voyais cependant tous les jours, sa demeure se trouvant sur mon passage quand je descendais à Top-Khana. Le bubon disparut lentement; le meunier se porta ensuite mieux que jamais. Le regard insolite subsista encore quelque temps après la convalescence.

Peste sous forme inflammatoire, bilieuse, nerveuse, intermittente. — Peste par causes connues ou supposées l'être; par in-

digestion, par un accès de colère, par peur, chagrin, terreur ou désespoir.

Après avoir mis sous les yeux du lecteur plusieurs observations sur les maladies qui simulent la peste, une où mon opinion resta en suspens, une enfin où la peste fut prise pour une autre maladie, je vais en donner quelques-unes de vraie peste, dont la plupart me sont personnelles.

Le lecteur est déjà prévenu par tout ce qui précède que le médecin franc qui exerce dans le Levant est rarement appelé pour traiter la peste, et que, quand il la reconnait dans un malade, il doit éviter d'y retourner, s’il ne veut pas que ses autres pratiques l’abandonnent. Ce n’est donc que par hasard, et comme en cachette, qu’il peut observer cette maladie et la traiter quelquefois assez long -temps pour en observer les phases principales; je dis quelquefois, car dès que la peste est évidente, que le bubon ou charbon se sont manifestés, les Francs et les raïa appellent presque toujours les prêtres directeurs des hôpitaux pour les pestiférés de leurs nations et se font traiter

par eux. @

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