‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 34 sur 92 · DEUXIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME OBSERVATION

Peste sous forme inflammatoire, apoplectique. — Mort en deux

Jours.

La

Le docteur L.... m'invita un jour à me trouver en consultation avec lui, à sept heures du soir, chez un riche Arménien demeurant à Péra, et me dit que cet homme ayant eu une fausse attaque d’apoplexie, il lui avait fait tirer le matin plus d’une ocque de sang. Je me rends chez l’Arménien à l'heure indiquée. Le docteur L.... n’était pas encore arrivé. En attendant, la famille me prie de jeter un coup d’œil sur le malade et me conduit à lui. Je le trouve dans un très petit cabinet, couché, suivant l’usage du pays,sur deux matelas qui recouvraient le plancher. Il paraissait dormir tranquillement et ronflait légèrement. Je lui parle, il ne me répond pas. Pour un homme qui avait eu une fausse attaque d’apoplexie et qui avait perdu une ocque et plus de sang, cet état n'offrait rien d’extraordinaire. Je passe la main sous la couverture pour lui tâter le pouls. Je croyais, après une aussi forte déplétion , le trouver lent, ample, facilement dépressible; il n’en était rien. Les pulsations étaient fréquentes, peu élevées et semblaient multiples; elles faisaient éprouver au doigt la sensation d’un corps dur surmonté de petites et nombreuses aspérités; je n’en avais Jamais senti de pareilles. Un quart-d’heure apres arrive le médecin ordinaire. Il répète ce qu'il n'avait dit le man ;

OBSERVATIONS DE PESTE. 199 il ajoute qu'il avait été appelé la veille très tard pour voir ce malade. N'ayant pu se faire une idée juste de son indisposition, il avait prescrit une potion insignifiante ; mais revenu de très bonne heure le matin et l’ayant trouvé avec un délire furieux , les yeux injectés, le pouls très fort et avec de fréquents soubresauts des tendons, il avait cru devoir lui faire une énorme saignée, et le malade était devenu calme. Vers midi il l’avait trouvé moins bien, et l’anomalie des symptômes Pavait engagé à m'appeler en consultation.

Agenouillés sur le lit, nous nous mettons en devoir d'examiner le malade; il était dans l’état décrit précédemment. L’étrangeté du pouls attire surtout notre attention. Le malade ne paraissant pas souffrir, nous croyons devoir attendre pour asseoir notre jugement. Nous nous donnons rendez-vous pour le jour suivant de très grand maun. Le malade mourut vers minuit; un petit bubon s'était manifesté. Le docteur LL... vint m'en faire part; il était stupéfait de cet événement. Depuis long-temps établi à Péra, il croyait connaitre parfaitement cette maladie ; il m’assurait que rien ne la lui avait indiquée, et penchait à croire que pendant la nuit il s'était fait vers le cerveau un nouveau raptus qui avait causé la mort. C'était le premier cas de peste où je me fusse trouvé; Je n’en avais aucune idée juste. Je partageai volontiers l'opinion consolante de mon collègue.

Vers deux heures de l'après-midi j'étais dans

la longue rue d’Agha-Djamici. Un convoi passe ; c’est celui d’un Arménien opulent. Plusieurs prétres en habits sacerdotaux précèdent, en chantant des psaumes, la bière ornée de châles précieux et de pelisses. Sur un oreiller repose la tête du défunt ; des parents, des amis, des connaissances suivent à quelque distance. Je ne pus m'empêcher de remarquer avec quelle facilité la tête du cadavre allait à droite et à gauche, suivant l’impalsion communiquée par les porteurs. En observant ce phénomène, un médecin du pays, qui se trouvait à côté de moi, me dit : «Je parierais bien que cet homme est mort de peste.» Pour s’en assurer, il demande à une personne du convoi quel était le défunt; c'était mon malade décédé pendant la nuit.

Au bout d’un mois à peine, le bruit se répandit que deux des enfants de cet Arménien étaient morts de peste en vingt-quatre heures, et que les trois autres en étaient attaqués; ceux-ci succomberent également. La mère, grosse de sept mois, après avoir soigné elle-même tous ses enfants, en fut atteinte à son tour et mourut aussi. Cependant, parmi les parents, amis et connaissances qui fréquentaient en grand nombre cette famille, et les domestiques à son service, personne ne prit la peste.

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