‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 35 sur 92 · TROISIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME OBSERVATION

Peste sous forme inflammatoire ; charbon considérable; guérison.

B.0., Arménien âgé de vingt ans environ, d’une tres forte constitution, d’un tempérament très sanguin, vint me trouver chez moi, le 2 novembre 1819, au lieu de me faire appeler chez lui, comme c'était l’usage de sa famille, dont j'étais le médecin depuis quelque temps.

Il me raconta qu’étantallé, avec ses parents, passer la belle saison dans un des villages situés sur les rives du Bosphore, il s’était tant amusé à ramer qu'il s’en était donné une courbature. Après huit ou dix jours de souffrances cruelles, il lui était sorti un furoncle sur la région des reins. Je le trouvai en effet très maigri;son teint,auparavant de lis et de rose, était jaune-brun, ses traits tirés, son air triste, son regard peu assuré, Quand il se fut déshabillé pour que je pusse examiner de près l’état du furoncle, je trouvai la tumeur couverte d'un énorme plumasseau de filasse enduite d’un liquide épais et noir, qui en s'étendant avait sali son corps etses vêtements. Ilm’imforme alorsqu’un apothicaire lui avait dit de tremper de l’étoupe dans de la mélasse et de l'appliquer sur lendroit douloureux. Je lui prescrivis de bien se laver, d’appliquer ensuite un cataplasme de farine de graine de lin, et de revenir le jour suivant. fa

Le lendemain B. O. revient me montrer son furoncle. Quel est mon étonnement de voir, au lieu de cette tumeur insignifiante, un charbon pestilentiel de trois pouces de diamètre, au milieu duquel, chose étrange lil se trouvait un morceau de peau parfaitement saine, de la grandeur d’une pièce de cinquante centimes , tenant par un prolongement très étroit à celle du dos. Les bords de la plaie étaient coupés à pic; le muscle lombohuméral, qui servait de plancher à cette plaie, était d’une belle couleur rouge et promettait une prompte guérison. En examinant ce jeune homme au grand jour, je reconnus ce qui m'avait échappé la veille : le regard insolite, caractéristique de la peste. Je ne voulus pas l’effrayer en prononçant ce mot terrible; mais, après avoir parlé de choses et d’autres, je lui demandai comme par hasard s’il y avait eu des accidents de peste dans le village où il avait passé la belle saison. Il n’en avait pas entendu parler. Malgré cela, je lui conseillai d’aller voir Don Courban, qui lui dirait si, dans ce furoncle, il n’y aurait pas une légère teinte de la maladie. WU s’y rendit; mon drogman Faccompagna. Don Courban reconnut également une plaie résultant d’un charbon pestilentiel et le rassura en lui disant que sa maladie était de l'espèce le plus bénigne. B. O. revint chez moi; Je l’envoyai à la campagne et lui recommandai une diète régulière , etc., etc.

Six semaines apres il vint me revoir; il était parfaitement guéri. Son teint avait repris toute sa

fraicheur ; il avait presque recouvré son ancien embonpoint. Il m'avoua en riant que, dans la crainte que je ne voulusse pas lui donner des soins, il m'avait caché la vérité lors de sa première visite. Trois mois auparavant, sa mère avait eu une maladie soupconnée d’être la peste; traitée par un médecin franc, elle était guérie. Dans le village où sa famille demeurait, un enfant et sa mère enceinte étaient morts quelque temps après; enfin luimême, avant de venir me voir, avait eu des maux de tête et des vomissements.

La plupart des médecins francs qui exercent dans l’Orient prétendent que, pour que la peste soit contagieuse, le miasme doit en être mür, c'està-dire que la maladie doit étre arrivée à la deuxième période, celle de coction.

Dans les deux premières observations, la peste n'étaitencore qu'à sa première période, ce qui, suivant eux, expliquerait la non-propagation de la contagion; mais dans celle de B. ©. la peste était bien arrivée à la seconde période ; le miasme était bien mür, la contagion tres probable, et cependant les habillements du malade, déposés deux fois sur mon lit et mon sopha, ne me communiquerent pas la peste, quoique je me fusse couché la premiere fois sans avoir soupconné la maladie de ce jeune homme, la seconde fois sans avoir pris la moindre des précautions usitées en pareil cas, tout en l’ayant reconnue. La contagion n’atteignit pas davantage mon drogman, qui avait déshabillé le malade, nettoyé et pansé la plaie, ni sa femme, auprès de la-

quelle il retourna après avoir passé la soiree avec le jeune homme.

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