QUATRIÈME OBSERVATION
Peste sous forme bilieuse, bénigne, régulière; guérison.
Le sieur G....., Français, âgé de trente-cinq ans environ, a demeuré quelque tempsen Moldavie. Atteint desfièvres intermittentes si communes dans ce pays - là, il en a été guéri, mais après en avoir long-temps souffert. Afin de ne plus y être exposé, il l’a quitté et s’est rendu à Péra, où il se livre à l’éducation de la jeunesse. |
La première fois que je le vis, je reconnus facilement à son teint jaune-brun, à sa tristesse habituelle, à ses plaintes fréquentes’sur l’état de sa santé, qu'à la suite de la guérison de son ancienne maladie il lui était resté une hépato-duodénite chronique.
Le 6 août 1826, le sieur G..... va le matin à Arnaout-Keuïiu et en revient l'après-midi par une chaleur accablante. En rentrant chez lui, il trouve du linge que sa blanchisseuse avait apporté en son absence; ille compte, l’examine ; ilest frappé d’une mauvaise odeur à laquelle il fait peu d'attention. Le soir 1l sent un malaise qui augmente pendant la nuit. Le 7 il éprouve des élancements dans laine droite; le 8 , il se manifeste un bubon. La maladie suit une marche rapide et régulière. Le 1 5 il était hors de danger.
Le sieur G..... demeurait vis-à-vis de moi; une vallée de deux cents piéds environ de largeur séparait son habitation de la mienne. Chaque jour, depuis sa maladié, je le voyais se promener dans “son appartement, dont les fenêtres étaient ouvertes. Outre Don Courban qui venait le voir matin et soir, un médecin, ami du malade et le mien, allait converser avec lui sous sa fenêtre et lui indiquait ce qu’il avait à faire. J'avais ainsi recueilli sur cette maladie beaucoup de renseignements ; mais la crainte d’avoir omis quelques faits intéressants m'engagea à m'adresser au sieur G..... luimême, après sa guérison, pour avoir des détails plus positifs. Voici ce qu’il me dit :
« J’attribue la cause de ma maladie à ma blanchisseuse, qui lavait pour d’autres personnes, quoique je le lui eusse défendu. À mon retour d’Arnaout-Keuïu jéprouvai du malaise. Le 7 je ressentis une douleur sourde à la région inguinale droite. Je n'avais pas d’appétit; mon goût était émoussé; ma langue offrait à sa partie supérieure un enduit blanc comme de la crème. Le 8, le bubon parut; il n'avait pas son siége dans une des glandes du pli de laine, mais dans le tissu cellulaire, à la partie supérieure de la cuisse , et descendait de dehors en dedans. Sa forme était allongée comme celle d’une aubergine ; il en avait la dureté et la couleur violette; il était parfaitement indolore. Le oil s’en manifesta un autre à la partie interne du bras droit, pres de l’articulation huméro-cubitale ; 1} était gros comme un œuf de pigeon et violet
comme le premier; il disparut en quatre ou cinq jours. De moi-même je mis un cataplasme émollient sur le bubon situé au haut de la cuisse. Dès que Don Courban eut reconnu la peste, je pris une garde - malade arménienne. Elle prétendait avoir un secret pour guérir cette maladie; elle me fit sur tout le corps des lotions avec de l’eau et de l’eaude-vie. Le bubon de la cuisse était considérablement augmenté ; il avait alors cinq à six pouces de longueur.
«Le 10 j'éprouvai du délire; mes yeux étaient obscurs, mon regard sinistre, mon visage et tout mon corps de couleur rouge tirant sur le pourpre; et depuis la pointe du jour jusqu’au lever du soleil, tous les objets que je regardais me semblaient de couleur pourpre.
«Le 11etle 12, les cataplasmes, au lieu de mürir, de ramollir le bubon, l'avaient rendu plus petit et plus dur. Abraham, qui venait me voir chaque jour ainsi que Don Courban, le fit enlever, et jugeant par ce résultat de l'application du cataplasme que la maladie était mortelle , il alla en prévenir son chef, qui arriva sur-le-champ pour me confesser et me donner l’extrême-onction, me recommandant de faire mon testament, et, en bon chrétien, de laisser cinq cents piastres à l'hôpital pour le salut de mon ame.
«Le 13, quoique depuis le commencement de ma maladie je n’eusse pris que de la limonade légère, depuis cinq jusqu’à huit ocques par jour, J'avais éprouvé dessueurs continuelles ; mes urines étaient
rares et rouges. Je n’avais eu aucune évacuation alvine. Ce jour-là les sueurs cessèrent, l’urine coula abondamment et j’eus des selles. Je me trouvai beaucoup mieux. Sauf les deux ou trois jours où j'eus du délire, j'ai fait le plus d’exercice que J'ai pu. Je me promenais nuit et jour dans mon appartement; Je me reposais en m'appuyant; je regardais par les fenêtres et je ne me couchais que quand la fatigue ne me permettait plus de me tenir debout. Le mouvement me faisait du bien;le repos m'était pénible.
« Le 14 Je pris avec plaisir une tasse de café (à la turque) avec une croûte de pain; le 16, un potage au r1z avec des tomates. Du 16 au 30 j’allai de mieux en mieux. Je pris ensuite un bain. Je restai chez moi jusqu’au 15 septembre; puis j’allai aux eaux douces (d'Europe) faire une quarantaine de vingt-deux jours.
« Le bubon au haut de la cuisse se résolut de lui-même , mais très lentement; puis il se manifesta, de une des glandes AL O voisines du sommet de ce buborïÿ, une tumeur dure et douloureuse sur laquelle Abraham appliqua un onguent. Il en sortit quelque temps aprés une eau roussätre. J’ ai remarqué que, pendant le cours de ma maladie , Je n'ai Réut éprouvé de mal de tête, tandis qu'auparavant j'en souffrais nr
Le 28 juin 1827, j'eus occasion de voir le sieur G..... chez lui. Son teint s'était éclairci, son caractère était devenu gai, et sa santé générale s’était considérablement améliorée. Il me montra la place
qu’occupaient les deux premiers bubons, et celle
de la glande où le dernier bubon s'était manifesté.
La dureté en était disparue; mais un petit trou à peine visible laissait encore suinter une petite quantité d’un fluide épais et visqueux.