CINQUIÈME OBSERVATION
Peste régulière sous forme bilieuse; guérison.
Le sieur D. tenait à Péra, près du marché aux poissons, une auberge où j'allais souvent prendre mes repas. Ses longs voyages, un séjour de plusieurs années en Égypte, où il avait éprouvé les fortunes les plus diverses, rendaient sa conversation instructive et amusante à la fois. En septembre 1826, remarquant qu’il n’a pas paru dans la salle depuis plusieurs jours, je m'informe de ce qu’il est devenu, et j'apprends qu'il est indisposé et se tient couché pour transpirer. Étonné qu’il n’eût pas réclamé mes soins, lui qui ne manquait jamais de m’appeler pour le$Francs dégrécés ! qui
(1) On appelait ainsi à Péra les Francs de toutes les nations que l’amour de la liberté, le désir de secourir les Grecs, ou l’espoir d'améliorer leur sort, avaient conduits en Morée. Au lieu des plaisirs ou de l'avancement auxquels ils s’attendaient, plusieurs de ces philhellènes, n’ayant rencontré que des privations, des fatigues, des dangers de toute espèce, ne tardèrent pas à s’enuuyer d’un ordre de choses dont ils ne prévoyaient pas la fin. Ceux à qui il restait quelques ressources pécuniaires s’en retournèrent directement chez eux; ceux qui n’en avaient plus,
trouvèrent, à bord des corvettes de guerre stationnées dans ces
logeaient chez lui, je demandai à le voir. À peine suis-je entré dans le petit cabinet où il s’était retiré qu'une odeur infecte révolte mon odorat; je le trouve couché sur un grabat, blotti sous plusieurs couvertures, et tellement changé que j’eus de la peine à le reconnaître. Son visage était baigné de sueur, ses yeux brillants et hagards, ses pommettes de couleur d’ocre rougeâtre. Il me dit que, le 21 septembre, après un grand mal de tête, des vomissements et du délire, il lui était sorti sous l'aisselle un bubon gros comme une noisette et trés douloureux. Un médecin, son compatriote , s'étant trouvé dans la salle au moment où il éprouvait un violent frisson, il s'était adressé à lui: ce dernier lui avait prescrit uue décoction de salsepareille pour ramener la transpiration ; chaque jour il en buvaitune grande bouteille, et ce trai-
Parages pour la protection du commerce contre la piraterie des Grecs, la facilité de se rendre à Smyrne. De là ils étaient dirigés sur Constantinople, où ils recevaient de leurs ministres les secours nécessaires pour retourner dans leur patrie. En attendant le départ du navire qui devait les transporter, plusieurs étaient logés chez l’aubergiste en question. Tous ces philhellènes étaient dans le plus grand dénûment; quelques-uns étaient de plus atteints de gastrites plus ou moins graves. Le sieur D... m’appelait pour lestraiter; tous furent guéris, grace à un traitement antiphlogistique des plus sévères. Ce traitement avait encore amaigri Ces Jeunes gens déjà exténués par les privations précédemment souffertes. En les voyant ainsi mal vêtus, efflanqués, se promener dans les rues de Péra, les Pérotes, peu favorables à la cause des Grecs, se disaient les uns aux autres : « Voilà un dégrécé qui passe! » « Paris, dit alors un plaisant, enviera long-temps ce bon mot à Péra. » FE. 14
tement avait amené une amélioration sensible.
Pour cacher sa maladie aux voisins, le sieur D... avait placé une couverture devant les carreaux à moitié cassés de la fenêtre du cabinet; je la tirai pour mieux voir. À peine eus-je jeté les yeux sur le malade que je reconnus ce regard fixe, comme hydrophobique , caractéristique de la peste. Je lui fis observer combien 1l avait été imprudent de rester dans un endroit aussi petit, où le mauvais air concentré devait avoir augmenté sa maladie, et pouvait, par les fentes et les trous de la porte, communiquer linfection aux allants et venants dans la salle à manger. Je lui conseillai de se retirer dans une des chambres du second étage, qui étaient plus grandes et mieux aérées, mais il me dit qu'elles étaient toutes occupées par des voyageurs.
Je me trouvais horriblement compromis, comme on le dit. L’odeur infecte que j'avais respirée poursuivait mon odorat ; mes vêtements avaient été en contact avec des draps, des couvertures saturés de sueur et de miasmes pestilentiels. Revenu promptement chez moi, je me déshabillai complètement, j'étendis mes vêtements au grand air,je me lavai les yeux, la tête, les oreilles et les narines, et me gargarisai maintes et maintes fois avec de l’eau et du vinaigre, puis de l’eau de Cologne; je pris un grand verre de grog pour neutraliser ou chasser les miasmes qui se seraient introduits par la voie de la déglutition , puis j'alla faire une longue promenade au Grand-Champ-des-
Morts, pour renouveler l'air dans mes poumons. Je ne me ressentis nullement de cette grave imprudence.
Deux jours après j'allai voir le malade; à mon grand étonnement je le trouve se promenant dans la salle à manger. Il s’était senti assez bien pour se lever, mais il était considérablement maigri; son teint était Jaune avec une teinte rougeâtre, ses traits indécis, son regard fixe et sinistre. Quoique, pour donner le change aux allants et venants, il affectàt de marcher comme à son ordinaire et de causer un peu tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, ses idées étaient confuses et sa démarche incertaine. Je le grondai de compromettre ainsi les étrangers, et lui conseillai, maintenant qu’il avait fait acte de présence aux yeux du public, d'aller, sous quelque prétexte, passer une quinzaine à la campagne. Il m’assura qu’il ne se montrait que rarement, qu'il avait soin de ne toucher personne, et me dit qu'il irait bientôt dans un village respirer pendant quelques jours un meilleur air. n’en fit rien; la crainte qu’on ne soupconnât la cause de son absence, et que la peur de la contagion n’éloignâät pendant long-temps ses pratiques, en fut probablement le motif. J’eus donc tout le temps de voir les progrès de sa convalescence. Les forces et lembonpoint revinrent rapidement ; le teint s’éclaircit lentement; les traits, ceux qui dépendent de l'action des muscles de la face, reprirent peu à peu leur expression ordinaire. Le regard fut le dernier qui perdit ce qu’il
avait d’insolite. Au bout de quinze jours le malade était très bien portant. Malgré tant d'imprudences commises par le sieur D...., personne ne fut atteint de peste pour avoir fréquenté cette maison, pas même le sieur B.... qui, lui ayant des obligations, entrait un grand nombre de fois chaque jour dans le cabinet pour lui donner tous les soins dont il pouvait avoir besoin.