HUITIÈME OBSERVATION
Peste sous forme bilieuse, — Deux émétiques ; symptômes ra-
pides, formidables, cruels; mort en trente heures.
Le sieur N., né dan sle midi de la France, âgé de vingt-huit à trente ans, d’une faible constituuon , habitait Péra depuis nombre d’années. Je le voyais fréquemment dans la maison d’un médecin provençal établi depuis plus de vingt ans dans le Levant. Une peste, plus tenace qu’à l'ordinaire, ré-
gnait en hiver à Constantinople. Les mangals et les tendours étaient depuis long-temps en activité que l’on entendait encore parler de nombreux accidents. La femme du médecin reprochait souvent au sieur N. ses fréquentes excursions à Galata et finissait toujours par lui dire : «'Tôt ou tard vous nous apporterez la peste à la maison. » Celui-ci s’en défendait, en affirmant qu’il prenait plus de précautions que qui que ce füt. Ce jourlà je me trouvais dans la maison du médecin mentionné, quand le sieur .N. nous entretint de ses affaires de commerce, des objets nombreux qu'il avait fait venir de Marseille et qu’il venait de retirer de la douane; puis nous nous mimes, suivant notre usage, à jouer au boston. Le tendour nous servait de table de jeu. Peu après le sieur N. ressentit un léger frisson, son teint pâlit; il se leva, se promena dans la chambre , alluma sa pipe, fuma, se remit au jeu, et, malgré le malaise évident qu’il éprouvait, continua de Jouer toute la soirée, c’est-à-dire pendant trois ou quatre heures ; enfin il s’en alla chez lui.
Le jour suivant, le médecin provençal me dit : « N. est malade; ilm’aenvoyé chercher ce matin; il a passé une très mauvaise nuit. Comme il est très bilieux et que je l'ai toujours tiré d'affaire avec un émétique, je lui en ai prescrit un. Je viens d'y retourner et je ne lai pas trouvé mieux; l’émétique n’a pas opéré suffisamment. Je lui en ai prescrit un autre; j'espère que celui-ci enlèvera la maladie. Cependant je ne suis pas sans inquiétude;
je crains que ce ne soit Ja peste. J'ai fait mettre auprès de lui un domestique pour le soigner. Si vous voulez, nous irons ce soir le voir ensemble pour juger de son état. » J'y consentis; nous nous rendimes chez le malade.
Par prudence nous restämes à Ja porte de sa chambre. J’ai rarement vu de spectacle plus douloureux que celui dont je fus le témoin. L'infortuné ne reconnaissait déja plus personne. Dans son délire, il avait jeté par terre les draps et les couvertures de son lit; nu comme un ver, il s’agitait comme un furieux sur son matelas. Sa figure exprimait l’anxiété, le désespoir. Ses yeux hagards, effrayants à voir, roulaient incessamment dans leurs orbites; il se mordait les lèvres. Tout son corps était agité de mouvements convulsifs. Nous lui adressimes plusieurs questions; il ne parut pas même les entendre. Nous le regardimes comme perdu. Il mourut pendant la nuit.
Voilà, certes, un cas de peste très rapide. La maladie n’a duré que trente heures; elle à fait éprouver à sa victime les souffrances les plus cruelles. Je n’examinerai point en ce moment l'influence des deux émétiques. C’est de la contagion que je veux m occuper.
On ne peut se dissimuler que les circonstances les plus favorables à la propagation de la peste se trouvent ici réunies : nous étions autour d’un tendour; une douce chaleur circulait sous les couvertures de laine et d’indienne imprimée; les cartes passaient de main en main; les paiements
à faire nécessitaient de fréquents contacts. Il yeut donc pendant trois ou quatre heures contact médiat et immédiat entre les joueurs. Cependant aucun de nous ne fut attaqué de la maladie.