‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 40 sur 92 · NEUVIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

NEUVIÈME OBSERVATION

Peste sous forme nerveuse; mort en vingt-quatre heures.

M., courtier grec, après avoir passé la journée a ses affaires, avait diné comme à l’ordinaire, et passé la nuit chez la femme avec laquelle il vivait, lorsque, le jour suivant, iléprouva un malaise général. Bientôt le bruit se répandit qu’il était attaqué de la peste. Jé dinais ordinairement dans une maison vis-à-vis de celle où il se trouvait alors; on me le montra dans le petit jardin attenant. J’eus la curiosité d'aller le voir. Je lui dis que J'avais appris avec chagrin le bruit qui courait, mais que je voyais avec plaisir que ce n’était rien ou peu de chose. Il se leva, fit quelques pas, et me dit de l'air le plus triste que ce n’était malheureusement que trop vrai; qu'il avait été la veille à Galata, à Constantinople; qu’ilse sentait très mal et n'avait aucune espérance.Je cherchai à le distraire, en l’assurant que la maladie était bénigne cette année et en lui citant tels et tels qui, beaucoup plus malades que lui, s’en étaient tirés parfaitement. Il ne m'écoutait pas. Je lui demandai s’il s'était fait vérifier, s’il ressentait quelque point douloureux. « Je me suis fait vérifier, dit-il ; c’est

OBSERVATIONS DE PESTE. 219 bien la peste, je n’ai encore aucun point douloureux. Je prends du gulbè-cheker (confiture de roses) pour faire sortir le bubonf.» Pendant cette conversation j’examinais attentivement les traits de cet infortuné : son visage était pâle; ses yeux hagards et phosphorescents dans leur profondeur exprimaient le plus profond désespoir. Ses lèvres étaient agitées de mouvementsconvulsifs. Il s’assit sous un arbre du jardin, se couvrit le front de ses deux mains et poussa de profonds gémissements. Je lui dis adieu et le regardai comme perdu. J'appris le lendemain qu’il était mort. La personne avec laquelle il avait passé la nuit ne fut pointindisposée.

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