TI. A
5o CHAPITRE I.
familles entières aient été atteintes et en soient mortes; cela prouve seulement qu’elles ont été exposées aux mêmes causes d’épidémie. En Zélande les fièvres intermittentes qui attaquent tant de monde pourraient, à aussi bon droit, passer pour contagieuses. Que des médecins, en temps de peste, y succombent, on doit seulement en conclure que, comme toute autre classe de personnes , ils sont soumis aux mauvaises influences de l’atmosphere.
« Si la peste était contagieuse, elle n'aurait pas de prédilection pour certains pays. Il y a des localités où l'air est si pur qu’elle ne s’y manifeste jamais, et que les personnes attaquées qui s’y rendent guérissent ou meurent sans la communiquer aux personnes du pays. Portez-y au contraire la petite-vérole, et elle s'y propagera comme dans l'atmosphère la plus impure.
«Si la peste était contagieuse, nes UT TE pas plus souvent? Les communications si fréquentes entre toutes les nations de la terre ne devraient-elles pas occasionner un échange perpétuel de contagion ? Et cependant la peste semble fixée en Turquie, la fièvre jaune en Amérique et le typhus en Europe. La petite-vérole est-elle dans ce cas ?
« Les contagionistes ne sont pas d'accord entre eux : celui-ci dit que l’haleine seule peut la communiquer , celui-là le contact médiat, un autre enfin le contact immédiat.
OPINIONS DES MODERNES. 5f
«On cite des époux malades de la peste qui n’ont pas cessé d’habiter ensemble; plusieurs sont morts sans la communiquer à leur partenaire.
« Des femmes grecques et arméniennes se font les garde- malades de pestiférés pour la modique rétribution de cent piastres turques jusqu’à la fin de la maladie.
«Des poitefaix chargés de la désinfection des objets contumaces dans le lazaret de Malte , un seul fut attaqué dans l’espace de quinze ans.
«Il y a dans les maladies épidémiques une époque de la plus grande mortalité. Il meurt moins de femmes que d'hommes, quelquefois la moitié, quelquefois un dixième seulement. Cela tient à ce que les hommes sont plus exposés aux influences atmosphériques. Si la peste dépendait de la contagion , les femmes, se trouvant plus souvent exposées, succomberaient en plus grand nombre.
«La mortalité de chaque épidémie pestilentielle, dépendant des causes qui la déterminent et s’y joignent, peut n'être que d’un centième comme elle peut s'élever aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes des personnes attaquées, sans que l’on puisse le dire à priori, puisque le nombre des morts peut seul fare connaître le degré d’intensité de ces causes.
« Les récidives sont fréquentes dans les épidémiles; mais dans une maladie, résultat d’une contagion qui ne peut attaquer plus d’une fois le même individu, comment peuvent-elles avoir lieu?
« Le retour des épidémies est plus ou moins
fréquent dans un pays, suivant que, toutes choses égales d’ailleurs , il a fait de plus ou moins grands progrès dans la culture des terres, la civilisation et les connaissances utiles; mais tout cela ne peut empêcher le retour d'une atmosphère pestilentielle : aucune nation ne peut done se promettre d’être toujours exempte de la peste.
« L’alarme causée par le fléau qéadguple la mortalité. En 1665 , la peste de Londres"fit de plus grands ravages à l’époque même où les réglements sanitaires relatifs à la défense des communications furent le plus sévérement observés; et ce ne fut qu'après que les maisons furent ouvertes et que la population au désespoir eut renoncé à toute précaution , que le nombre des morts diminua soudain , puis s'arrêta tout-à-fait.
« Tout traitement débilitant est pire que la peste elle-même.
« Toutes tentatives de changer la masse de laimosphère par les petits moyens en notre pouvoir sont absurdes; les fumigations, les explosions de poudre à canon,les décharges de/pièces d'artillerie sont insuffisantes, si elles ne sont pas nuisibles. IL est bien plus simple d'aller dans un air plus pur et plus tempéré.
« L’isolement pratiqué par les étrangers opulents qui résident dans le Levant est une mesure utile, mais non entièrement prophylactique, car il y a des exemples que l'isolement dans des maisons situées au milieu d’un air délétère n’a pas arrêté le fléau.
« Les remèdes les plus sûrs à employer comme préservatifs sont ceux que l'on connait pour être les meilleurs excitants; tels sont l'usage modéré du calomel, un mélange d’eau-de-vie et d’eau pour boisson, l'absence de la peur, etc., etc.
«L'inoculation est un moyen inutile, trompeur, peu scientifique , puisque la peste peut attaquer plusieurs fois le même individu.»
Le docteur Pariset, chef de la commission médicale qui se rendit en Egypte, en 183r, pour y observer la peste, exprime ainsi son opinion sur ce pays et sur cette maladie.
« L'Egypte par elle-même est très salubre. Tant que ses habitants conservèrent la pratique des embaumements, le soin de reléguer les sépultures loin des villes, loin des atteintes du Nil , dans les sables stériles, dans le sein des montagnes désertes pour prévenir le sol de tout mélange avec les matières putrescibles, l’histoire ancienne nous apprend que ce fut une des contrées les plus saines de la terre. Le fléau qui la désole aujourd’hui lui était inconnu. I n'existait alors nulle part; et quoique le nom de peste figure souvent dans le Pentatéuque, dans lhistoire des Rois et, dans, les Prophètes ; il ne s'appliquait qu’au typhus qui sé formait alors comme à présent dans les grandés expéditions militaires et dans les villes assiégées.
« Le déplorable changement quis’est opéré dans
(1) Mémoire sur les causes de la peste et sur les moyens dela
détruire, Paris, 1832
l'Egypte, et le développement de la peste, sont dus à l’oubli du système d’hygiène particulière et publique qu’une longue observation avait enseigné être indispensable à la salubrité du pays. Lors de l'introduction du christianisme, quand un zèle inconsidéré eut substitué à l'antique usage des embaumements, à la police des sépultures, la pratique pernicieuse d’enterrer les corps des martyrs et ceux des fidèles dans l’intérieur des églises et des monastères, dans l'enceinte et aux portes des villes, même dans les maisons particulières, la peste parut pour la première fois dans le monde. Ce fut en l’année 542 de l'ère chrétienne. Cette première apparition fut terrible. Elle commença, comme elle le fait encore aujourd’hui, dans la Basse-Egypte, puis s’ouvrit toutes les contrées de la terre et les couvrit de funérailles. Partout elle développa ses variétés bizarres, ses anomalies in sidieuses; partout elle frappa les esprits par la nouveauté de ses caractères , l'étendue et la rapidité de ses coups. Ce fut alors que s'introduisirent dans le langage médical ces expressions de lues, de clades inguinaria, de morbus iNSUINATLUS , expressions tirées du symptôme qui la spécifie. Les malheurs des temps postérieurs, les guerres, la domination de l’étranger, l'ignorance et le fanatisme musulman , une mauvaise administration ont fait le reste, Maintenant l'Egypte, en proie à tous ces fléaux réunis, n’offre plus qu’une population chétive et misérable. La mauvaise nourriture, les travaux pénibles, des demeures petites , basses,
obscures, infectes au-delà de toute expression , la prédisposent aux maladies les plus cruelles.
« C’est surtout au Caire que se trouvent réunies au plus haut degré toutes les causes d’insalubrité. Depuis des siècles, le sol est imprégné d’éléments putrescibles, toujours prêts à s'échapper sous la forme de vapeurs. Dans les temps secs ces vapeurs sont peu sensibles, mais après des pluies elles sont intolérables. Le Caire est donc un foyer permanent de fièvres pernicieuses, malignes et pestilentielles. Il n’est pas de saison, pas de mois, ni peut-être de semaine et de jour où la peste ne se montre par quelque cas isolé, à tous les degrés et sous toutes les formes imaginables , depuis les vifs et courts élancements dans les aines et sous les ‘aisselles jusqu'à ce formidable appareil de symptômes qui n'appartiennent qu'a cette maladie et que la mort clot brusquement.
« Tout le Delta, et surtout la région inférieure de cette partie de l'Egypte, est dans le même cas que le Caire. La peste y est en permanence. Vers la fin de février, les hameaux, les villages, les bourgs, les villes offrent à chaque pas des fièvres, des maux de tête, des vomissements, des tumeurs aux aïnes, aux aisselles, sur le cou, sur les lombes, qui enlèvent une partie de la population. Ces villages sont situés dans l’intérieur des terres; s'ils ont quelques communications entre eux , ils n’en ont point avec le dehors. Le mal qui les afflige est absolument spontané; il naît de la terre, disent les habitants, ou il leur vient de Dieu.
« La peste est donc:endémique en Egypte; elle y est spontanée; elle s’y développerait par ses causes propres quand même le reste de la terre n’existeralt pas.
«Le développement de cette spontanéité est soumis à une foule d’influences variées, qui l’enchainent, le retardent, le précipitent, et impriment au caractère de cette étrange maladie cette suite de modifications bizarres qu'aucun art ne peut prévoir ni régler. Au nombre de ces modifications éventuelles il faut ranger l'aptitude à se transmettre, à voyager sur le globe, à passer soit d'individu à individu par un simple attouchement, soit de peuple à peuple par l'intermédiaire de certains objets de commerce et d'échange.
« La peste n’est pas toujours contagieuse; 'autrement l'Orient serait désert; mais elle l’est quelquefois à un degré incroyable; elle se communique et par une inoculation directe, et par le contact, et par les germes qu’un malade dépose, dans ses vêtements, et par ceux que recelent principalement les matières dont on fabrique les tissus.
« La peste est donc quelquefois contagieuse.
Pourquoi ne lest-elle pas toujours? On l’ignore. Peut-on distinguer les cas où elle l’est de ceux où elle ne l’est pas? On ne le sait que par l'événement, et lorsqu'ilest trop tard pour.éviter le mal. A priori la distinction n’est pas possible, et c’est par suite de cetté ignorance que, pour se préserver d’un danger réel, les peuples sont contraints à se prémunir contre mille dangers imaginaires.
OPINIONS DES MODERNES. bg
«Ce que le fanatisme et l'ignorance, ce qu'une criminelle avarice ont‘ fomenté si long-temps, les lumières, la sagesse, la philanthropie, l'intérêt des nations doivent conspirer pour les détruire. Le bien que l’homme a fait l'homme le peut faire. Il estévident que toutes les causes de peste déjà mentionnées disparaîtraient aisément de l'Egypte si cé pays reprenait ses anciennes coutumes ou S'il adoptait des mesures équivalentes empruntées à la police européenne.
« L’unique foyer de peste qui soit au monde c’est le Delta, parce que nulle parton ne rencontre au même degré une terre étendue, égale, unie, chaude, humide et saturée de matière animale. Or l'homme ne peut rien sur la chaleur, 1l ne peut presque rien sur l'humidité; mais il peut tout sur la matière animale ; et, cette matière soustraite, la peste est anéantie pour Jamais.
Ciot-Bey, Français qui a exercé pendantsept annéés la médecine en Egypte, où 1l à éte chargé par Méhémet-Ali-Pacha d'organiser tout le service de santé civil et militaire, et de fonder l’école de médeeined’Abou-Zabel, est venu dernièrement à Paris avec. douze de ses élèves amenés, pour y perfectionner leurs études médicales.
Dans lé procés-vèrbal de l’examen.soutenu par ces élèves, le 18 novembre 1639, à l’Académie royale de Médecine de Paris, le professeur Dupuytren fit à l'un d'eux les questions suivantes: 1 Quelle opinion se sont formée les hommes éclai-
rés parmi les Arabes sur la génération de la peste ? 2° La pesteest-elle contagieuse? 3° Y a-t-il plusieurs moyens de transmission, et suffit-il quelquefois qu’une simple cloison de bois vous sépare des pestiférés pour que vous soyez préservé ? À la première l'élève répondit : « Les hommes dont vous parlez attribuent cette maladie aux vapeurs dangereuses qui s'élèvent de la terre; » à la seconde: « On la considère comme telle en Egypte. » A la troisième, Clot-Bey prend la parole et répond pour ses élèves que, faute d’expérience personnelle sur la matière, ils ne peuvent croire que ce qu'ils ont appris dans leur enseignement; qu’à l’école d’Abou-Zabel on n’a point de parti sur la question de la contagion, que pour lui il penche à ne pas l’admettre, mais que sur ce point important il n'aura d'opinion arrêtée que lorsque l'expérience l'aura suffisamment éclairé.
« La peste, suivant le professeur Broussais , est une de ces inflammations spécifiques qui se distinguent et se caractérisent par leur tendance à amener beaucoup plus tôt les symptômes nerveux les plus graves, en éteignant les phénomènes inflammatoires primitifs, et à produire promptement la gangrène et l’état typhoïde.
« La contagion de la peste était regardée autrefois comme incontestable; mais plusieurs médecins la mettent en doute et la nient même aujourdJ’hui. Pour moi je pense que tous les typhus, même celui de notre pays, quand ils sont très vi-
rulents, peuvent se communiquer aux personnes saines et prédisposées qui approchent des malades réunis dans des espaces resserrés, dans des édifices encombrés et malpropres; mais je ne pense pas que ces typhus , même la peste, puissent marcher et se répandre dans la société par une vertu contagieuse, indépendante des agglomérations d'hommes et des causes atmosphériques qui les produisent. Ils ne se développent que chez les personnes qui respirent l'air des foyers où ils regnent et qui sont dans des dispositions favorables pour s’infecter. Un seul pestiféré , un seul typhosé, s’il est renfermé dans un espace trop étroit, peut infecter une personne prédisposée qui se sature de son halitus; mais cela ne peut s'étendre à un grand nombre ni arriver dans un air libre et sain.
« L'Egypte est le berceau de la peste; son développement y est favorisé par la chaleur.
« La peste, au fond, n’est qu'un typhus comme le nôtre, mais d’une extrême intensité, caractérisé par une violente irritation gastro -intestinale et cérébrale, par des bubons, des charbons, des anthrax, des pétéchies , etc. Ces éruptions se présentent aussi quelquefois dans la fièvre jaune et dans notre typhus; mais elles font alors exception, tandis qu’elles forment le caractère distinctif de la peste. Des escarrhes peuvent s’y rencontrer comme dans les phlegmasies étendues et profondes des grands viscères.
« Il faut distinguer dans cette maladie plusieurs nuances.
« Les nécroscopies de la peste ne sont pas diflérentes de celles des autres typhus. Elles présentent une gastro-entérite à peu près semblable à celle dela fièvre jaune, avec une forte injection du système nerveux.
«Son pronostic est principalement fondé sur la violence de l’innervation encéphalique.
« La théorie du traitement est la même que celle des autres typhuüs ; ‘il faut dégorger au plus vite les cavités viscérales par des saignées, favoriser la formation des bubons au moyen de cataplasmes chauds et émollients, chercher même à les provoquer en différentes régions , aux aines, aux aisselles, au cou, par le moyen des ventouses et des vésicatoires.
On a voulu faire usage dans cette maladie des sudorifiques alexipharmaques d’après la méthode de Sylvius, et l’on a quelquefois ainsi provoqué des sueurs qui ont paru favorables. Mais, en somme ; on s’est vu forcé de renoncer à ces stimulants, parce que toute stimulation vive des organes gastriques qui ne provoque pas à l'instant une réaction, et ne transporte pas lirritation à l'extérieur, ést, dans ce cas, nécessairement mortelle ! »
“ (1) Extrait du cours de pathologie générale fait à là Faculté de Médecine de Paris pendant l’année 1833,
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