OPINIONS DES DIFFÉRENTES POPULATIONS DE CONSTANTINOPLE
Indifférence des Juifs.— Terreur des Grecs.— Superstitions des Grecs et des Arméniens au sujet de la peste. — Résignation des Musulmans, — Crainte de la contagion parmi les Franks. — Opinions des médecins francs et raïa, des apothicaires, des garde-malades , des prêtres directeurs des hôpitaux pour les pestiférés.
Aux nombreuses opinions précédemment exposées je crois utile et curieux de joindre celles que se sont faites sur la même maladie les habitants de Constantinople, tant les indigènes que les étrangers qui ont demeuré long-temps dans cette capitale, ainsi.que la conduite que tiennent ces populations si variées dans le temps où la peste exerce ses ravages.
Les Juifs regardent cette maladie comme très dangereuse. Forcés, pour entretenir leurs nombreuses familles, de se livrer à tout genre de commerce, aux plus viles occupations, ils ne peuvent prendre aucune précaution contreelle et ne paraissent pas redouter la contagion. Ils n’ont pas d'hôpitaux; quand ils sont atteints de la peste, ils se soignent mutuellement comme dans toute autre maladie.
Les Grecs en ont une peur effroyable, Ils croient fermement à la contagion et prennent contre elle les précautions les plus minutieuses.
La crainte de la mort, la peur de lenfer s’emparent tout d’abord de leur imagination; chez cette nation mobile , irascible et superstitieuse, les symptômes nerveux se déclarent rapidement.
Aussi a-t-elle pour ses pestiférés deux hôpitaux où, sur les indices les plus légers, les personnes peu aisées et les domestiques, classes que la peste semble affectionner particulièrement, sont transportés en grand nombre, lors même que les hôpitaux des pestiférés des autres nations n’ont presque point de malades.
Depuis leurs fréquentes communications avec les Francs, les Arméniens catholiques ont appris à craindre la peste et à tâächer de s’en garantir. Ils avaient, il y a quelque temps, à la descente de Péra vers Dolma-Baghtchèe, un petit hôpital dont la position était on ne peut plus heureuse; il fut, je ne sais pourquoi, détruiten 1822. Depuis cette époque, ils se sont arrangés avec la légation françcaise pour obtenir une partie de lhôpital des pestiférés de cette nation.
Les Arméniens dits schismatiques, qui ont peu de rapports avec les Francs, regardent la peste comme une maladietrès grave, mais1ls ne prennent pas de précautions extraordinaires contre la contagion ; la propreté, une nourriture très simple, peu abondante, et une grande résignation aux décrets de la Providence, sont les seuls préservatifs auxquels ils aient recours. Si quelqu'un des leurs tombe malade, ils lui donnent les soins les plus assidus. Cependant ils ontun petit hôpital qui donne
OPINIONS DES MODERNES. 63 sur le cimetière grec à l'extrémité de Péra, où ils envoient quelques-uns de leurs pestiférés.
C'est surtout parmi les Grecs et les Arméniens que se trouve répandue l'opinion que la peste n’est autre chose que des vers, des animalcules invisibles flottant dans l'atmosphère , une odeur toute particulière, enfin une femme noire qui vient pendant la nuit saisir sa victime.
J'étais un jour dans un de ces nombreux kahvènèé situés sur les bords de la Propontide; on parlait de beaucoup d'accidents de peste. Un Arménien qui me connaissait pour médecin me demanda si je savais au juste quelle était la cause de la maladie. Je répondis que, selon les médecins francs, c'était la contagion; mais... Il se mit à rire : «Nullement, me dit-il; la peste n’est autre chose qu'une femme noire qui vient, vers le milieu de la nuit, saisir le malheureux qui doit en être attaqué. Je suis payé pour en savoir quelque chose. Voyez-vous cette jambe? (et en parlant ainsi ilse lève, fait deux tours dans la salle pour me faire voir qu’il boitait considérablement.) Eh bien! voilà ce qui m'est arrivé. Je me portais comme à l'ordinaire quand, il y a quelques années, la peste se montra dans notre quartier ; plusieurs de mes amis en furent atteints. Les uns moururent, les autres se sauvérent ; je me flattais d'y échapper, quand une grande femme, vêtue de noir, m'apparut au milieu de la nuit. Je la reconnus de suite pour le spectre de la peste, dont j'avais si souvent entendu parler à mon père et à
ma mère. Comme il s’avançait lentement pour me saisir , j'eus le temps de me lever, d'ouvrir la fenêtre; je ne sais comment cela se fit, je tombai dans la rue. Quand les voisins me relevèrent, j'avais la cuisse cassée. Je n’en ai pas moins eu la maladie, mais j'en suis réchappé. Jai donc appris à mes dépens ce que c’est que la peste. Ce n’est ni un ver invisible, ni uneodeur, ni la contagion, ni ceci, ni cela; c’est une femmenoire. Vous pouvez m'en croire et le dire aux autres. »
Une autre personne de ma connaissance, femme veuve qui demeurait avec son fils, marié depuis plusieurs années, prenait un jour, ainsi que ses enfants, quelque repos pendant l'après-midi ; elle vit, pendant son sommeil, deux femmes entrer dans la chambre; l’une, vêtue tout en noir, alla se placer près de sa bru, et l'autre, vêtue tout en blanc, auprès de son fils. S'étant éveillée, elle crut voir dans cette apparition un avertissement sinistre; en effet, ses enfants venaient d’être attaqués de la peste; la femme en mourut, homme échappa.
Les Musulmans, avec leurs idées de fatalisme , regardent non-seulement comme inutiles et ridicules, mais encore comme criminelles, les précautions que prennent contre la peste les Francs et les raïa. Lorsque la mort les frappe de tous côtés, ils montrent la plus grande tranquillité, la plus parfaite résignation; ils soignent eux-mêmes les malades qui leur sont chers, et se croiraient coupables d’expulser deleur maison un de leurs do-
OPINIONS DES MODERNES. 65 mestiques ou un de leurs esclaves, à plus forte raison un muçalfir (hôte ).
Les Pérotes et les Francs depuis long -temps établis à Péra et à Galata sont généralement imbus de l’idée que la peste est éminemment contagieuse , qu’elle ne dépend pas d’une atmosphère délétère , que l'air n’en est point le véhicule, qu'elle n’est transmissible que par le contact médiat et surtout par le contact immédiat. Ils prennent contre la contagion beaucoup de précautions dont quelques-unes sont rationnelles, d’autres inutiles. La France a. un hôpital pour ses pestiférés ; il en existe un autre sous le nom d'hôpital latin, où sont reçus les malades autrichiens et italiens; ceux des nations franques qui n'ont pas d'hôpital sont recus sans difficulté dans l’un ou dans l’autre de ces établissements.
Parmi les médecins francs qui exercent à Constantinople , on remarque fort peu de Français, d’Anglais et d’Allemands, beaucoup de Piémontais, de Génois et de Vénitiens, et un petit nombre d’élèves des universités de Pavie , de Bologne, de Pise, de Rome et de Naples, quelques-uns ayant fait des études régulières, la plupart n’en ayant fait que d’imparfaites; j'ajouterai quelques médecins grecs et arméniens qui ont étudié en France, à Padoue ou à Vienne. Tous sont contagionistes dansle sens des universités qu’ils ont fréquentées.
Les apothicaires musulmans, grecs, arméniens et Juifs, qui, de pere en fils, exercent aussi la mé-
decine ; les sages-femmes, les médicastres, les bar- IL. 5
66 CHAPITRE ü.
biers, que l’on rencontre partout où il y à des malades et qui exercent la petite chirurgie et la médecine quand ils en trouvent l’occasion; les religieuses qui vont soigner leurs parents, leurs amis, leurs connaissances, suivent les opinions de leurs nations, Les garde-malades, celles surtout qui font métier de soigner les péstiférés, croient ou font semblant de croire à la contagion plus que qui que ce soit. Leur opinion est en ceci d'accord avec leur intérêt pécuniaire; elles se font payer en raison du danger qu’elles courent ou sont censées courir; et si le malade meurt, elles profitent de la terreur de la famille pour s'approprier le plus qu’elles peuvent des effets qui ont servi au malade, pour en laisser dans la maison le moins possible qui puisse donner lieu à une nouvelle contagion.
Enfin les prêtres de la peste sont imbus de la même opinion. Interrogez-les, et tous répondent : La peste, caro, è l’ira di Dio; un flagello pér i nostré peccati; è pur troppo contagiosa (La peste, mon cher, est la colère de Dieu, un châtiment de nos péchés; elle n’est que trop contagieuse).
Résumé.
Avant de livrer au public les observations qui
me sont propres, j'ai jugé à propos de constater 5 Nr Ë ss 3\ / e
ce qui a été dit et fait jusqu’à présent sur un sujet
aussi curieux qu’intéressant. Les opinions des au-
teurs que j'ai analysés reposent sur des observa-
tions faites en Italie, en Hollande, en Angleterre, en Hongrie, en Egypte, à Malte, dans l’Archipel, à Smyrne et à Constantinople. Celles qui concernent l'Egypte lors de l'occupation de ce pays par lés armées françaises ont été faites à une même époque, dans un même pays, sur un grand nombre de malades à la fois et pendant un laps de temps considérable, Quelque contradictoires qu'elles soient souvent, je les accepte toutes comme le résultat de leur conviction, de même que je désire que mon opinion soit accueillie comme le résultat de la mienne. J'attribue les oppositions que l’on y rencontre à la diversité des climats, au différent degré d’énergie de la maladie, à la variété des traitements, à l’état d’imperfection où l’art médical se trouvait encore à l’époque et dans les pays où ces observations furent faites. Les miennes sont le résultat de ma pratique à Constantinople. Je dois , une fois pour toutes, prévenir le lecteur que, dans ce que j'écris sur la peste, je n’entends parler que de celle que j'ai observée dans cette capitale pendant les neuf années que j’y ai demeuré, à deux époques différentes.
(x) Voyez Note II à la fin du volume.
Printemps ordinairement tardif à Constantinople ; élévation graduelle de la température. — Règne de la tramontana. — Départ pour la campagne. — Bruits de peste prématurés. —
Proverbes relatifs à l’époque de l’apparition de la peste. — Règne du scirocco; brouillards; leurs effets sur le corps hu-
main. — Arrivée des convois de la Méditerranée, — Douanes; activité mercantile. — Lieux où la peste se déclare le plus souvent. — Enquêtes des chancelleries franques. — Jours ca-
niculaires ; chaleurs extrêmes; explosion ou augmentation de la peste. — Maladies nombreuses causées par l’intensité de la
chaleur.
L'hiver, à Constantinople, est long et pluvieux ; mais enfin, vers le milieu d'avril, une température douce, accompagnée de pluies fréquentes, accélère la végétation. Les rives du Bosphore se parent de la plus tendre verdure; les platanes majestueux revêtent peu à peu leur épais feuillage, et le printemps se montre dans toute sa beauté dès les premiers jours de mai, ou quelquefois seulement vers la fin, à cause de la proximité de la Mer-Noire, des steppes de la Russie et des monts caucasiens long-temps couverts de neige et de glace.
Dans le cours du mois de mai la chaleur augmente ; mais la tramontana , qui chasse devant elle
le scirocco, la tempère agréablement. On distingue facilement dans l'atmosphère son souffle rafraichissant ; il y semble mélangé, non combiné. À l'abri du nord la chaleur est extrême; à l'abri du sud on éprouve un froid qui fait désirer la présence du soleil.
La dernière moitié du mois de mai, le mois de juin et les premiers jours de juillet forment ordinairement la plus belle et la plus heureuse partie de l’année. La température la plus agréable, le ciel le plus pur, une atmosphère embaumée, des nuits délicieuses, une aurore poétique, font éprouver à tout être vivant une plénitude d’existence, un senument de bonheur physique et moral inconnus aux habitants des pays moins favorisés des dons de la nature.
Chacun se hâte de jouir de la belle saison ; les ministres étrangers donnent l’exemple et se rendent à leurs maisons de campagne ; les négociants francs, grecs et arméniens en font autant. Ceux qui n'ont pas de maison à eux en louent une pour tout l'été dans ces nombreux villages situés sur les rives du Bosphore. Les rues de Péra et de Galata sont pendant quelques jours obstruées d’araba chargés de meubles, de femmes et d’enfants qui partent pour la campagne.
Le Musulman, prudent, peu empressé, part toujours un peu plus tard. Plusieurs quartiers de Constantinople paraissent alors déserts ; Péra et Galata, ordinairement si vivants, semblent avoir perdu la moitié de leur population.
Jusqu’à cette époque on n’a entendu parler que de quelques accidents de peste sporadique, ou, s’il y en a de bien avérés, ils sont si rares que l’on y fait peu d'attention.
Les déplacements pour aller à la campagne ne se font pas sans occasionner de grands frais; les familles aisées y regardent peu; celles qui ne lesont pas se refusent parfois à ce surcroît de dépense. Quel chagrin, pour les femmes qui ont déjà goûté les plaisirs de la campagne, où elles jouissent d’un peu plus deliberté qu’en ville, de voir leurs parents, leurs amis, partir rayonnant de joie et les laisser derrière eux! Pour vaincre l’avarice ou l’opiniâtreté du chef, elles ont plusieurs ruses toujours prêtes; la plus ordinaire, c'est la mauvaise santé du harem. La femme, la mère et la grand’mère, les sœurs et les belles-sœurs, peuvent à peine se soutenir; l'anxiété, les plaintes, les bâillements, le soupir particulier aux hypocondriaques, sont à l'ordre du jour. Toutes ont le mèrac; la cause en est attribuée à la mauvaise exposition de la maison, à la chaleur étouffante, à l'air corrompu du quartier, etc.; mais l’agha est rarement sensible à ces doléances.
La santé des enfants, celle surtout de l'aîné des garcons, est ensuite mise en avant. L'enfant n’a plus d’appétit; il maigrit à vue d’œil; il est tout pâle , il dort mal, il se réveille en sursaut, 1l a des grenouilles dans le ventre; il mourra bientôt s'il ne change d'air promptement. Les femmes lui suggèrent, relativement aux plaisirs de la campa-
ane, quelques mots qu'il ne doit dire au papa que que quandil le trouvera dans un moment de bonne humeur; cette ruse réussit quelquefois.
Mais si le chef reste inébranlable, on met alors en jeu le grand, le dernier moyen ; chaque maladie dans le voisinage est transformée en une attaque de peste. Les femmes en augmentent le nombre et le danger. Quelquefois le prêtre qui soigne les intérêts spirituels de la famille, et se mêle souvent aussi des temporels , ajoute à ces plaintes le poids de son autorité sacrée. Exposer ainsi le harem , ses enfants , l'aîné surtout, le chef futur de la famille, l’image vivante de son père! La raison s’y oppose, la religion le défend. Si cela ne suffit pas encore, on met dans la confidence la sagefemme, le barbier, l’apothicaire et le médecin franc lui-même, s’il veut s’y prêter , et il s’y refuse rarement, afin de procurer à ces femmes quelques plaisirs qui rompent la monotonie de leur existence. L’un cite un cas de peste dans le quartier contigu , l’autre deux dans la rue d’à côté. On désigne les maisons, les familles. La saison paraît décidément pestilentielle et la maladie très contagieuse. Comment ne pas céder à de pareils considérations? d’ailleurs la famille se contentera du plus modeste établissement. Ce n’est que dans l'intérêt des enfants qu'elle désire s’éloigner de la contagion; elle reviendra en ville dès que la peste aura cessé. Le mari harassé de tous côtés donne enfin son consentement. Les femmes se mettent toutes à l’ouvrage ; les préparatifs sont bientôt faits. Les araba
72 CHAPITRE If.
arrivent, et la famille enchantée va s’établir à Iæ
campagne.
C’est à ces petites intrigues répétées en même temps dans beaucoup de familles que l’on doit le plus souvent d'entendre parler à Constantinople de la peste et des victimes qu’elle a faites, quelque temps avant l’époque de son apparition.
Le mois de juin commence; déjà l’on voit dans les rues des bouquets de cerises de primeur; les enfants crient, pleurent pour en avoir; les mères faibles et imprudentes leur en achètent. Viennent ensuite les fraises, les fruits verts, les vichni (cerises aigriotes dont on fait d'excellentes compotes), les noisettes, les abricots de médiocre qualité, les müres blanches, d’un goût douceitre, que l’on trouve à très bon compte en grande quantité. Vers la fin de ce mois il y a quelquefois des accidents de peste bien avérés ; mais ils sont en si petit nombre et si disséminés que lon y croit à peine.
Dans les premiers jours de juillet les concombres paraissent d’abord, puis les pommes d'amour, le verjus, les aubergines !, enfin les karpous ou
(1) Ce végétal, peu connu à Paris, beaucoup dans le midi de la France, est très commun à Constantinople. Les uns croient qu'il donne les hémorrhoïdes, les autres qu’il favorise et même cause la peste. La première opinion paraîtrait presque justifiée par la grande quantité de matière colorante intense qui lui donne son brillant aspect, et la multitude de personnes qui souffrent des hémorrhoïdes; la seconde est due à la coïncidence du développe-
ment de la peste avec l’époque où les aubergines, extrêmement
melons d’eau. La petite anse d’Yeni-Kapi, rendezvous de toutes les barques qui, des côtes opposées d'Asie, apportent ces fruits à Constantinople, suffit à peine pour les contenir. Comme les karpous se vendent à bas prix, que la chair en est exquise, et qu’elle se fond dans la bouche en un liquide rafraichissant, la consommation en est énorme. Malgré cela, beaucoup de familles, par pauvreté, par habitude ou par économie, se nourrissent encore de moules ramassées en grande quantité auprès de l’Arsenal, de poisson quelquefois gâté, de la chair du mouton alors mal nourri, chétif et souvent malade. Beaucoup d’affections grayes en sont le résultat.
Quoique la chaleur soit forte et s'élève jusqu’à 25, 28 et 30° Réaumur,, elle est supportable tant que la tramontana continue à souffler. On espère que la peste ne paraîtra pas cette année, ou au moins qu’elle sera bénigne. |
Cependant les vieillards et les femmes, toujours amis des proverbes, ces résumés succincts de la sasesse des nations, répêtent en secouant la tête ceux qui sont consacrés par l'expérience : « Attendez la fête des très saints apôtres ! » s’écrie le Grec orthodoxe. « Méfiez-vous du quatre-vingt-dixième
abondantes et à vil prix, servent d’aliment à toute la population. Ce préjugé est d'autant plus enraciné dans l’esprit des habitants que les bubons pestilentiels, ceux surtout qui paraissent aux aines, offrent souvent dans leur forme allongée, dans leur dureté et dans leur couleur violette plus ou moins foncée, quelque res-
semblance avec laubergine.
74 CHAPITRE Il.
jour après la Saint-George, » disent les Musulmans et les Arméniens. Les Levantins et les Francs depuis long-temps établis à Constantinople redoutent surtout l’époque où l’on met au jour les pelisses d’été; car, prétendent-ils, elles conservent les miasmes de la peste de l’année précédente et reproduisent la maladie. « Le temps des aubergines, des concombres et des karpous, est funeste, » proclament quelques médecins. « Redoutez surtout l’approche de la canicule, » disent les personnes les plus sensées. Ces expressions désignent toutes l'explosion de la peste du 1% au 20 juillet.
On voit en effet, vers ce temps-là, cesser les vents du nord qui, pendant trois mois, ont presque constamment soufflé; c’est ordinairement vers le milieu de la nuit que ce changement arrive. Le kiosk que j'habitais était on ne peut mieux situé pour observer ce phénomène. D’un côté j'étais séparé du palais des itch-oghlan par un groupe de hauts cyprès, de l’autre je dominais sur la mer de Marmara. À peine avais-je goûté quelques instants de repos que j'étais éveillé par le cri fréquent et monotone de la chouette perchée sur un des cyprès voisins. Bientôt après, mon sommeil, ordinairement calme et léger, devenait inquiet et pénible. Ma couverture, que la fraicheur des nuits et le souffle du nord me faisaient trouver agréable, devenait pesante, incommode. La transpiration insensible qui auparavant s'évaporait facilement, maintenant humectait mon corps. Je me sentais lourd, triste, découragé. Féprou-
vais une faiblesse dans toutes les articulations et me levais, nullement rafraichi du sommeil de la nuit, Le scirocco manifestait déjà son influence délétère. De grand matin j'ouvrais la fenêtre de mon kiosk qui donnait sur la Propontide, et au lieu de voir sa vaste étendue, unie comme un miroir, réfléchir les rayons du soleil levant , je n'apercevais plus qu'un brouillard épais, d’un blanc sale, qui ne me permettait plus de distinguer les Iles-des- Princes. Je pouvais alors annoncer avec certitude la prochaine arrivée des convois de la Méditerranée retenus aux Dardanelles, et le commencement de la saison pestilentielle.
En effet les négociants francs, impatients de recevoir leurs marchandises attendues depuis longtemps, se rendent aux positions les plus favorables pour voir de loin arriver le convoi; les plus pressés prennent des kaïk et vont à sa rencontre. Leurs vœux sont exaucés; le lodos souffle avec impétuosité, le convoi s’avance à pleines voiles. Bientôt il franchit la Pointe-du-Sérail, et pénètre dans le vaste port de Constantinople. Les navires turcs et grecs, et ceux des Francs chargés pour le compte du gouvernement , se rendent à la douane turque, près de Bach-Kapoucçou, et les navires adressés aux négociants francs, à la douane franque située à Galata,
Dans ces établissements peu de formalités, point de quarantaine; les navires se placent les uns à côté des autres, n'importe de quels pays ils
soient venus. Les premiers arrivés prennent les meilleures places, celles le plus près du quai etde la douane pour la plus grande facilité du débarquement. Chaque capitaine s’empressealors de mettre à terre sa cargaison, chaque négociant de faire visiter, et, dans la peur de quelque incendie , de faire transporter chez lui ses marchandises.
Les nombreux portefaix turcs et arméniens, qui, à l’occasion , portent sur leurs crochets un pestiféré avec autant d’indifférence qu’ils porteraient une malle; les pourvoyeurs et les blanchisseuses accourus pour offrir leurs services aux équipages qui ne connaissent pas encore le pays ou pour renouveler connaissance avec leurs anciennes prätiques ; les boutiquiers, les regrattiers, empressés d'acheter quelque partie de marchandises que le capitaine ou les matelots peuvent avoir apportées en spéculation, avant que ces der-niers aient été instruits des prix courants; les contrebandiers francs qui se chargent de débarquer les marchandises et de frauder ainsi les droits de la douane, quoiqu’ils ne soient que de trois pour cent; les parents, les amis, les connaissances accourus pour féliciter les nouveaux arrivés; les visiteurs, les commis, les agens , les censaux, les négociants, les curieux, tous se touchent, se pressent dans le local étroit de Ia douane franque et les ruelles attenantes. Dans cette cohue presque tout occupée d’intérêts mercantiles ou accourue pour satisfaire sa curiosité, qui pense à la
APERCU SUR LA PESTE. 77 peste? personne, sauf quelque étranger nouvellement débarqué qui s'étonne de tant d’insouciance. |
Malgré tant de causes de contagion, tout se passe souvent pour le mieux. La saison entiere s’écoule et l’on n’entend parler d’aucun accident de peste, ou le peu qui existait auparavant n'est pas sensiblement augmenté par l’arrivée des convois. D’autres fois, au contraire, le bruit serépandqu'un ou plusieurs accidents viennent de se déclarer. Où? à la douane sans doute, ou dans quelques-uns des navires récemment arrivés ? Quelquefois, mais pas toujours. C’est ordinairement dans un des villages situés sur les rives du Bosphore, et principalement sur la rive européenne, plus exposée au scirocco que la rive asiatique; c’est à Béchik-Tach, à Orta- Keui, àKourou-Tchesmè, a Arnaout-Keuï, etc., au bagne ou dans une des casernes de l’armée; tantôt dans un de ces khans petits, sales, mal situés, mal aérés,qui servent de logementaux voyageurs;tantôt dans les quartiers situés le long du port et dans les rues sales, tortueuses, étroites, qui les avoisinent. Plus rarement la peste dédaigne de choisir ses victimes dans les bas quartiers parmi une population vulgaire; elle va les prendre dans les habitations des effendi, situées sur le sommet des collines, dans des quartiers aérés, salubres, peu populeux. Souvent, une année, elle affectionne Constantinople et semble dédaigner Péra et Galata; d’autres fois, au contraire, elle sévit sur Péra et Galata, et oublie Constantinople.
Quelquefois, après certains accidents sporadiques, on n'entend plus parler de la peste pendant une ou deux semaines et plus. On espère que la maladie ne reparaitra plus, on se félicite; mais survient une averse, un orage, un refroidissement subit de la température; le scirocco vient à dominer. Un village même très éloigné de celui où la peste s’était d’abord déclarée en est atteint; plusieurs accidents ont lieu presque au même instant. L'attaque est prompte, la maladie rapide , la mort presque certaine. Une partie de la population encore intacte quitte le village et se sauve sur les collines voisines, où elle s'établit sous des huttes faites de mauvaises planches, Des malades , le plus grand nombre succombe; des fuyards, exposés au grand air, très peu. Enfin la tramontana reprend son empire, la maladie diminue peu à peu et finit par s’éteindre.
Dès que le bruit se répand à Péra qu’il y a plusieurs accidents de peste bien constatés, après l’arrivée des convois surtout, les Francs vont aux enquêtes. On apprend qu'il se trouve des navires qui ont eu ou qui ont encore des malades à bord. Peut-être, dans la traversée, des matelots, des passagers sont-ils morts, et leurs cadavres , suivant l'usage, jetés à la mer. Si les capitaines de ces navires sont Francs, ils ont dû en faire la déclaration au capitaine de port de leur nation. On dit alors, mais sans y attacher une grande importance, vu la fréquence de ces événements, qu'il n’est pas étonnant que la peste ait été importée
APERCU SUR LA PESTE, 79 d'Egypte, de Syrie et autres lieux suspects, puisque, faute de lois sanitaires à Constantinople, les marchandises n'ayant été soumises à aucun procédé de désinfection, ont dû la communiquer; et que, comme elle est éminemment contagieuse , il est tout naturel qu'elle fasse des progrès. C’est une chose reçue, dite, répétée paf les Francs: comment en Sauternes
Cependant 1l n’est pas rare que des navires tures, raïa ou francs , chargés pour le compte du gouvernement ou pour des négociants turcs, faisant partie d’un convoi, ou venant, isolés, de lieux suspects, aient jeté à la mer plusieurs morts, et qu’ils aient encore des malades à bord ; ils arrivent, et, sans aucune formalité, prennent de suite leur place à la douane turque, y débarquent les marchandises les plus contumaces, et l’on n’entend parler d'aucun accident. Les Francs disent alors que la peste est bénigne.
Plus on avance vers la canicule, plus les chaleurs augmentent. Les vents passent-ils au sud, aucune brise ne rafraichit l'atmosphère embrasée. Les corps sont énervés; la marche est fatigante, la transpiration abondante, continuelle, les boissons rafraichissantes ardemment désirées. Les vendeurs d’eau frappée de glace circulent dans tous les lieux publics de Constantinôple ; on en boit fréquemment et sans précaution. Un verre d’eau à la glace est la premiere chose que l’on offre à la personne qui vient vous voir, au médecin
80 CHAPITRE Il.
qui traverse les khans, les bazars, à la recherche de ses. malades. On a peine à respirer dans ces maisons de bois sèches comme des allumettes. C’est alors que les Musulmans, les riches raïa, les femmes opulentes quittent les pelisses d’hiver pour celles d'été, beaucoup plus légères. Les uns passent les Journées entières à se promener dans le sala, n'ayant sur eux qu’une ample chemise d’un tissu de soie écrue; d’autres laissent les fenêtres de leurs appartements ouvertes pendant la nuit et jettent loin d'eux le drap et les couvertures. La tramontana les surprend-elle en cet état au milieu de leur sommeil, de nombreuses maladies en sont les conséquences. Que de gastrites, gastroentérites exaspérées, que de pneumonies, de pleurésies, n’ont pas eu d'autre origine! On assure même que la peste a été plusieurs fois causée par cette espèce d’imprudence. Alors les vésicatoires; les sétons, les cautères sont difficiles à entretenir; quelquefois ils se dessèchent entièrement et il en résulte beaucoup d’érysipèles, simples , phlegmoneux, très dangereux dans cette saison, des anthrax benins, plusrarement des anthrax malins,des dartres, des £eupek-mèmèsi !, des chiripendpè ?;
(1) Æeupek, chien; méme, mamelle; tumeur qui se forme sous l’aisselle et affecté la forme d’une petite mamelle de chien; j’en ai beaucoup entendu parler, j’en ai peu vu; quoique incommodes et quelquefois douloureuses, elles se terminent très rarement .
d'une manière funeste.
(2) Abcès diffus entre les muscles.
APERÇU SUR LA PESTE. 51 #mais surtout une quantité innombrable de tchèban simples ou multiples.
Arrivent enfin les jours caniculaires; il n’est plus mention alors que de morts subites ?, d’apoplexies foudroyantes, de coups de soleil, de diarrhées rapides quienlèventles malades en peu de jours, etde hava-vourouchouÿ,plusredoutéque lapestemême.
Un navire franc part d’un des ports de la Méditerranée où les lois sanitaires sont en vigueur. Son bulletin de santé est parfaitement en règle ; il n'a, pendant la traversée, communiqué avec aucun bâtiment suspect; cependant, à quelque distance des Dardanelles, un homme de l'équipage tombe malade. Le navire, favorisé par le scirocco, franchit rapidement ce détroit et arrive à Con-
(x) Ces tchéban sont des clous, des furoncles, presque toujours sympathiques du mauvais état des organes digestifs. Les Musulmans et les raïa les couvrent ordinairement d’un petit carré de sparadrap; ils guérissent quelquefois très lentement. Dans la saison morbide on en rencontre de très suspects; à leur couleur brun-noir, à Valtération des traits de l'individu, altération beaucoup plus grande que ne ie comporte une affection si légère, je ne pouvais m'empêcher d’y soupçonner une teinte pestilentielle.
(2) Dans la dernière quinzaine du mois de juillet 1827, les chaleurs furent si grandes que dix personnes en moururent tant à Péra qu’à Buïuk-Dèrè, Le 24 août, trois voyageurs tombèrent morts auprès de la porte d’Andrinople; un batelier fut trouvé mort dans son bateau.
(3) Hava, temps, air; vourouchou, coup. Voyez sur cette
maladie les observations importantes consignées dans la Note ITT, à la fin de ce volume.
stantinople, où il y avait alors très peu de peste. Le malade est dans un état inquiétant.
Le capitaine va, suivant l’usage, annoncer son arrivée à la chancellerie de sa nation, délivre les lettres et paquets reçus à son départ, raconte ce qu’il y a de nouveau en chrétienté, et déclare qu'il a un malade. Le navire vient d'Europe; le bulletin de santé est parfait; ce ne peut être la peste!
Néanmoins le capitaine passe chez Papothicaire de sa connaissance et l’emmène à bord; celui-ci regarde le malade, reconnaît une fièvre bilieuse et la traite à sa manière ; mais le jour suivant le malade a empiré. Le capitaine appelle alors un médecin, son compatriote. Ce dernier reconnaît une fièvre bilieuse, putride, adynamique. Les symptomes en sont si graves que l’idée de la peste se présente un instant à sa pensée; mais le navire vient d’Europe!! Cependant du bout de sa canne il touche les régions inguinales du malade, qui, quoique dans un état de prostration complète, fait une grimace. Le médecin le fait alors dépouiller par ses camarades et lui trouve un bubon ; à cette vue il recule d’'épouvante et déclare l'individu atteint d’une peste excessivement grave. On envoie chercher promptement un teskère et on le transporte à l'hôpital des pestiférés de sa nation. Vingtquatreheures aprèsil était mort.Aucun des matelots avec lesquels il avait fait le voyage ne fut attaqué.
Le bubon était-il vénérien, était-il pestilentiel ? Telle fut lobservation qui me fut soumise peu de temps après mon arrivée à Constantinople.
APERÇU SUR LA PESTE. 83 Les Francs l’expliquaient à leur manière, en disant que les navires qui viennent à Constantinople sont dans l’usage de faire les voyages du Levant; qu'il était probablement resté d'un voyage précédent quelque miasme caché dans un coin, qui pendant la traversée avait fait explosion sur l'individu défunt; car, disaient-ils, la peste est éminemment contagieuse et ne peut naître que de la contagion. Imbu de lautorité des classiques d'alors, je fus fort embarrassé pour motiver ma réponse;je penchais fortement aussi pour la contagion, mais depuis j'ai dû changer de manière de voir.
Pour se faire une juste idée de cette observauon, il faut connaitre les antécédents, sinon du défunt, au moins du plus grand nombre des marins de la dernière classe qui naviguent dans la Méditerranée; les voici. Il est d’usage de donner aux matelots qui s’embarquent un ou deux mois d'avance sur leurs gages , suivant la longueur de la traversée pour laquelle ils se sont engagés. Après s'être procuré les petits articles indispensables, ils consacrent le reste de l'argent à faire, la veille du départ, une ribotte dont une ou plusieurs femmes publiques sont un accessoire obligé. Le jour suivant 1ls se rendent à bord; là, mal vêtus, mal nourris, plus mal logés encore, couchant tout habillés, est-il étonnant que quelqu'un d’eux soit atteint d’une irritation gastrique? La lassitude, le découragement, la tristesse, symptômes ordinaires de cette affection, sont regardés par le capitaine
8/4 CHAPITRE Ii.
comme des signes de faiblesse. Pour donner du courage au malade il fait le sacrifice d’un ou deux verres de mauvaise eau-de-vie. Le matelot se sent mieux pour un moment et travaille aux manœuvres; bientôt il est plus mal; il avoue qu'il n’a pas été à la selle depuis plusieurs jours. Le capitaine alors s’empresse de lui faire prendre une dose de vomi-purgatif de Leroit et la réitère jusqu’à ce qu il ait produit abondamment Pl effet désiré. Arrivé à Constantinople, le malade est au plus bas; l’apothicaire appelé prescrit, suivant l’usage avis les fièvres bilieuses , un émétique à prendre surle-champ, un cathartique à prendre six heures après, une potion calmante pour la nuit, et, vu la sécheresse de la peau, une décoction de salsepareille pour ramener la transpiration; puis le médecin voit un bubon et croit à la peste.
L'opinion la plus probable est que le bubon n'était ni vénérien, ni pestilentiel, mais sympathique d’une gastro-entérite aiguë, exaspérée par des traitements incendiaires. A l’appui je citerai le professeur Desgenettes qui, dans un hôpital
(1) Ce médicament s’est acquis sur les rives du Bosphore une aussi grande célébrité qu’en France. Enchantés de pouvoir à volonté et à peu de frais, sans recourir à l’apothicaire ni au médecin, se procurer autant de selles qu’ils le croient utile, le plus grand nombre des capitaines qui vont au Levant ne s’embarquent plus sans prendre quelques bouteilles de vomi-purgatif, ainsi qu’un exemplaire de la Méthode curative. Non contents de s’en servir pour eux-mêmes et les gens de l’équipage, plusieurs en font maintenant un objet de spéculation.
très encombré de malades, et par une latitude de 51° N.,a vu un anthrax compliquer un typhus et lui imprimer le caractère de la peste.
En considérant le grand nombre de marins qui arrivent à Constantinople, leur constitution souvent détériorée par des excès en tout genre, les remèdes presque toujours irritants auxquels ils ont recours dans leurs indispositions, la chaleur excessive et le mauvais air auxquels ils sont exposés pendant que leur navire est près de la douane franque, l'extrême susceptibilité qu’acquiert dans le Levant le tissu cellulaire, celui surtout qui environne les grandes articulations, ce qui le rend révulsif des irritations et des inflammations internes , non-seulement je m'explique facilement la maladie et la mort de l'individu en question, mais encore J'ai tout lieu de croire que, dans le nombre des marins qui pendant la saison morbide sont reçus dans les hôpitaux pour les pestiférés, il s’en trouve plusieurs dont le bubon cru pestilentiel n’est qu'un bubon sympathique d’une gastro-entérite exaspérée [#8
(x) Voyez à l’appui de cette opinion le chapitre IV, concernant les maladies simulant la peste et que l’on prend pour elle,
Précautions prises par les légations franques, le clergé, les médecins, lesnégocianis, les Pérotes.—Imprudences innombrables commises par ces diverses classes de la société. — Police de la
peste, très mal faite à Péra. — Imprudences des Masulmans; anecdotes.
Quelle que soit la cause de la maladie qui vient de se déclarer, dès que les prêtres directeurs des hôpitaux pour les pestiférés ont annoncé aux chancelleries de leurs nations qu’il y a des accidents de peste bien avérés, à plus forte raison quand la peste commence à chauffer et qu’on voit plusieurs enterrements traverser l’un à la suite de l’autre la grande rué de Péra, d’Agha-Djamici, ou passer devant les kahvèné, on se hâte de prendre les précautions presque toujours négligées ou mal observées jusqu'alors.
Les ministres européens ordonnent la fermeture des barrières de leurs palais, Le portier, tou- Jours sur le qui-vive, ne laisse entrer que les personnes qui lui sont indiquées, celles qu’il connaît et croit ne pas être malades. Il est prescrit à toutes les personnes de la légation, aux domestiques surtout, de ne plus sortir de l’enceinte du palais et de s’isoler les uns les autres autant que possible. On enlève tout ce qui est regardé comme
PRÉCAUTIONS ET LMPRUDENCES. 87 contumace ; tapis ; canapés, coussins, etc.; oh ne laisse que des meubles de bois. On ne reçoit les visiteurs qu’à distance. L'usage de se donner la main en s’abordant est suspendu ou devient beaucoup plus rare. On ne touche aucun papier s’il n’a été auparavant soumis à la fumée du parfum. Un pourvoyeur est chargé d’acheter les provisions et de les passer à l’eau, etc., etc.
Les médecins francs, et ceux qui parmi les raïa ont étudié en Europe, tous contagionistes , ainsi que nous l’avons vu, prennent en général beaucoup de précautions. Ils évitent autant qu'ils le peuvent tout contact dans les rues, s’enquièrent d’abord pour quelle maladie on est venu les chercher, l’observent dès la porte de la chambre et font ouvrir les fenêtres de l'appartement. S'ils croient reconnaître la peste, ils n’entrent pas; si dans le doute ilssont entrés, ils se tiennent éloignés du malade. Ils écrivent leur recette sur du papier qu'ils apportent avec eux, et en recevant le prix de leur visite ils font enlever le papier dans lequel il est d’usage d’envelopper les petites pièces d’or qui sont données en paiement. De retour chez eux ils se font apporter un mangal rempli de charbons allumés, sur lesquels on jette du parfum noir (storax officinalis), etrestent quelques minutes exposés à la fumée qui résulte de sacombustion,;ayant soin de se tourner et retourner plusieurs fois, afin que toutes les parties de leur vêtement en soient 1mprégnées. Puis ils les déposent sur des cordes étendues dans une chambre consacrée à cet usage,
88 CHAPITRE fil.
dont on laïsse les fenêtres ouvertes, pour que Fair et l'humidité de la nuit puissent détruire les miasmes dont ils pourraient étre infectés.
Les pharmaciens francs, grecs, et quelques-uns des plus instruits parmi les Arméniens, font déposer sur le comptoir les recettes qui leur sont apportées. Ils les prennent avec de petites pincettes, les lisent, les préparent, et jettent dans un vase rempli d’eau les para qu'ils reçoivent en paiement. |
Les négociants francs se séquestrent au fond de leurs comptoirs ; une barrière en défend l'approche. Ils ne touchent aucun papier qu’il n'ait été parfumé. Ils laissent à leurs censaux (courtiers juifs ou arméniens)le soin de retirer de la douane et de vérifier les marchandises qui leur sont adressées, d’expédier celles qu’ils envoient à l'étranger , la vente et les achats, les recettes et les paiements. Ils vont à la campagne et ne viennent en ville qu'une fois la semaine. Si la peste est maligne ou meurtrière, ils prennent à la campagne même les mesures les plus sévères et ne se rendent à la ville que pour le départ du courrier, qui n’a lieu que deux fois par mois.
Les Pérotes et les familles grecques prennent aussi de grandes précautions contre la peste. Comme, à cause de la fréquence des incendies, on a le moins possible de meubles, de vêtements, de provisions, et que l’on achète presque tout au jour le jour, il est curieux alors de voir les femmes grecques et pérotes faire leurs emplettes. Du sopha
où elles se tiennent, aperçoivent-elles le Juif; l’une d'elles frappe aux carreaux et toutes descendent. Celui-ci s'arrête et dépose son fardeau. La porte reste entr'ouverte; le Juif déploie ses marchandises; les femmes les regardent de loin. Si quelque pièce d’étoffe leur plaît, elles la font déposer sur un petit bâton que l’une d'elles tient à la main ; puis toutes la regardent sans y toucher. Le marché est-il conclu ; l’étoffe, les rubans, le coton, les écheveaux de fil ou de soie,;suspendus sur le bâton, sont déposés sur des cordes étendues pour y rester vingt-quatre heures à l'air; les aiguilles, les épingles, jetées dans l’eau pendant quelques instants, puis reprises et essuyées. Qui ne croirait qu'avec de telles précautions, ministres, prêtres, médecins, négociants, Pérotes, Francs et Grecs, etc., ne dussent être à l'abri de la contagion ! Mais au moment même où ces diverses classes de la société s’occupent minutieusement de leur sûreté, que d'imprudences majeures ne commettent-elles pas ?
Pour donner aux raïa catholiques une haute idée des sentiments de piété des rois de France qu'ils regardent comme leurs protecteurs,le ministre français ne s’en rend pas moins, le jour de la Féte-Dieu, époque de l'année à laquelle il y a déjà des accidents de peste sporadique, à l’église Saint- Benoit, et de là, accompagné de toute sa légation, de beaucoup de ses nationaux, entouré d’une foule considérable de Grecs et d'Arméniens catholiques, de curieux de toutes les nations, il Suit, un cierge à la main et par une chaleur de 28 à
30° Réaumur, la procession qui se fait dans le jardin contigü.
Les premiers drogmans de chaque légation ne s’en rendent pas moins chaque semaine à la Porte pour les affaires politiques de leur gouvernement, d’autres à la douane pour les affaires commerciales de leurs nationaux, d’autres aux tribunaux pour les défendre dans leurs différends avec les gens du pays, d’autres enfin à Arsenal pour les affaires maritimes et les relations que peuventavoir les ministres avec le capitan-pacha. Là, en attendant que leur tour d'admission arrive, ces drogmans se trouvent au milieu de la foule des allants et venants, donnent et recoivent des papiers, objet regardé comme très contumace , et ne reviennent à Péra qu'après de nombreux contacts avec des personnes ou des objets contaminés. Les jeunes-delangue quoique soumis à un chef qui pendant le règne de la peste les consigne dans leur établissement, n’en trouvent pas moins quelquefois les moyens de sortir et de continuer leurs intrigues amoureuses; les domestiques francs des palais, d’aller secrètement au café, à la taverne voisine, et les servantes raïa de se rendre au service divin et de voir leurs parents et leurs nombreuses connaissances.
Le zèle ardent des prêtres catholiques pour le salut des ames les conduit auprès du lit des pestiférés pour les confesser et les communier de leurs propres mains. En temps de peste comme a toute autre époque, les églises catholiques de Péra
et de Galata sont ouvertes; celles des Grecs orthodoxes et des Arméniens schismatiques le sont également. Je ne me rappelle pas les avoir vues fermées une seule fois pendant le temps de mon séjour à Constantinople, et cependant la peste qui eut lieu en 1819 et en 1826 fut meurtrière. Les Francs, qui en général craignent plus la contagion qu'ils ne sont zélés pour les cérémonies du culte, s’abstiennent d’assister au service divin ; mais les Pérotes , les Arméniens catholiques, les Grecs latins, trouvant dans la pompe du culte romain soit un surcroît de ferveur, soit un sujet de distraction, se font un devoir et un plaisir d’assister aux offices. Les Arméniens catholiques des faubourgs éloignés de Constantinople, ceux surtout de Yèni-Kapi, de Psammatia, affluent chaque dimanche et chaque fête à Péra, dans le triple but de remplir leurs devoirs religieux, de voir leurs parents et leurs amis établis dans ce faubourg , et de participer un peu à la liberté des Francs. Les églises , généralement petites , sont alors encombrées; la chaleur y est étouffante; l'air vicié par tant d’émanations, l’atmosphère obscurcie par la fumée de l’encens, deviennent des véhicules d’infection que des contacts si prolongés, si multipliés, ne peuvent que favoriser.
Les prêtres directeurs des hôpitaux pour les pestiférés ne peuvent qu'être les propagateurs de la maladie; appelés à vérifier les individus soupconnés d'en être atteints, ils se rendent partout où leur ministère est requis. La baguette qu'ils
uennent à la main suffit à peine pour les faire reconnaître ; sur les trottoirs des rues étroites de Constantinople, le passant est à chaque instant exposé à se trouver en contact avec eux. Leurs infirmiers, leurs rrortis ou croquemorts, que l’on peut à peine distinguer de tous autres individus, fréquentent, quand ils ne sont pas de service , un petit café voisin, situé dans la partie la plus basse d’Agha-Djamici , une des ruesles plus passantes du faubourg. Ils se tiennent le plus souvent sur le trottoir ; on ne peut y passer sans les toucher ou en être touché : on dirait qu’ils spéculent sur l'extension de la contagion. Les Frances, tout en se plaignant d’un semblable abus, finissent par en rire.
Quoique la plupart des individus morts de peste, les pauvres surtout, soient promptement enlevés, portés au cimetière par deux portefaix et enterrés sans autre cortége que le prêtre de l’hôpital et quelques connaissances, il est contraire aux lois de l'hygiène publique de laisser ce petit convoi traverser la longue rue d’Agha-Djamici pour se rendre au Grand-Champ-des-Morts, quand il est si facile de faire un léger détour et d’y aller par des rues moins fréquentées. Mais ce qui est vraiment répréhensible, c’est de voir le convoi d’un homme opulent mort de la peste. Une douzaine de prêtres avec leurs habits sacerdotaux chantent le service; plusieurs croix les précèdent; le corbillard est tendu de chàles et de pelisses. Le défunt a, suivant l'usage du pays , le visage et les
PRÉCAUTIONS ET IMPRUDENCES. 93 mains à découvert. Une foule de parents et d'amis suivent à quelque distance. Les allants et les venants s'arrêtent; les chah-nichin et les fenêtres sont encombrés de spectateurs curieux de voir défiler le cortége, et tout cela parce que la famille croit sa réputation intéressée à ce que leur parent soit pompeusement enterré.
En général la police de la peste à Péra est très mal faite. Comme elle dépend en grande partie des ministres étrangers, il leur suffirait de recommander aux directeurs de leurs hôpitaux de porter, ainsi que cela se fait à Smyrne, un signe assez distinctif pour être reconnus de loin,desurveiller leurs infirmiers, de n’enterrer que de bon matin, pour voir disparaître la plus grande partie des dangers que nous signalons.
Il est rare qu'un médecin franc suspende le cours de ses visites en temps de peste, même pendant la seconde période, celle de vigueur, quand la mortalité est la plus grande. Tous, sans autre précaution que celle d'éviter le contact des ha- Pillements des passants, parcourent comme à l'ordinaire les différents quartiers de Constantinople, les khans, les bazars, et surtout cet ouzountchartchi, cet immense réceptacle de toutes les industries, dont les allées innombrables, réunies l’une au bout de l’autre, auraient plusieurs lieues de longueur, et sont en quelques endroits, au quartier des orfévres surtout, si étroites que deux personnes ont de la peine à y passer de front. C’est là qu'ils vont voir les malades qui ne le sont pas as-
94 CHAPITRE Il.
sez pour rester chez eux; c’est dans le Khan voisin qu’en prenant le café, au milieu de la foule qui l’'encombre, ils donnent leurs avis. C’est là qu'ils rencontrent les maris des femmes qu'ils traitent, et qu’on leur dit comment elles vont et s’il faut ou non les aller voir. Quelques-uns, pressés par la misère, se donnent pour se connaitre très bien en peste et soignent des pestiférés. De retour à Péra, après six ou huit heures de courses pendant lesquelles ils ont pu être en contact avec des centaines d’individus, le plus grand nombre, les célibataires surtout, ennuyés de se parfumer,de se changer,et de voir que les personnes de leur connaissance qui ne se soumettent pas à ces pratiques n’en sont pas plus malades, renoncent à cet embarras , s’écrient avec le Musulman, {ah kèrim (Dieu est grand)! et préfèrent s’en rapporter à la Providence. Ils se rendent tout droit au restaurant. Là se trouvent également plusieurs collèeues, célibataires comme eux, des chefs de maisons de commerce, des commis, des courtiers, qui, pour ne pas faire maigre avec leurs femmes orthodoxes, prétextent quelque sureroît d’occupation et viennent prendre une nourriture plus substantielle; des voyageurs, des capitaines marchands, des oisifs qui n’ont d'autre occupation que de fréquenter les billards, les cafés, tous persuadés de extrême contagion de la peste et s’y exposant du matin au sqir.
Les accoucheurs francs courent partout où ils sont appelés, et l’on conçoitqu’en temps de peste
PRÉCAUTIONS ET IMPRUDENCÉS. 9
cette branche de l’art médical est particulièrement dangereuse.
Les pharmaciens francs et les plus instruits parmi les raïa continuent, suivant l'usage du pays, à boucher leurs fioles de médicaments avec des tampons de coton, objet très contumace 1. Us les font ordinairement porter par leurs appren- Us; mais, pour faire preuve de zèle et de respect, ils les portent eux-mêmes à leurs meilleures pratiques,
Les négociants, que nous avons vus séquestrés au fond de leurs comptoirs, ne manquent guère d'en sortir quand des intérêts pécuniaires majeurs viennent l’exiger?. Satisfaits d’avoir fait subir
(1) Dès les premiers jours de mon arrivée à Constantinople, Je fus très étonné de voir tous les apothicaires se servir de coton au lieu de liége; à cet effet, ils en ont toujours un paquet à côté de leurs balances. Cet usage me parut avoir de grands inconvénients; sans parler de son danger en temps de peste, il est pernicieux pour les personnes attaquées de catarrhe, d’angine, de phthisie. Les malades, accoutumés à prendre leurs potions ordinairement édulcorées à même la fiole qui les contient, peuvent avaler un brin de coton et éprouver des quintes fort graves. L’ignorance Îles attribue au médicament, par conséquent à la recette du médecin. Je tonnai, mais en vain, contre cet usage, tout le temps de mon séjour à Constantinople; en vain je prescrivais, au bas de mes ordonnances, l’emploi d'un bouchon de liége, comme une partie du médicament; l'habitude, le bon marché du coton, la facilité de avoir sous la main, l’emportèrent. Je doute que cette mauvaise coutume soit jamais entièrement extirpée.
(2) M. Prior, négociant anglais, faisait en grand le commerce des montres ; il en avait nne fois laissé une de grand prix à l'essai
chez un riche effendi. Quelques jours après, il apprend que ce
ee CHAPITRE lil.
les fumigations aux lettres et autres papiers qu'ils doivent toucher, eux et leurs commis les décachètent, les lisent sans crainte et sans se douter que la propriété désinfectante de ces fumigations n’est rien moins que prouvée. L’albero t, les tavernes et les cafés voisins, sont toujours le rendez-vous des capitaines, des subrécargues, des courtiers, des pourvoyeurs de navires. Les agents de change courent de même Péra, Galata, les khans et Constantinople, pour vendre et acheter la quantité de lettres de change nécessaires au commerce, et régler les cours sur les diverses places de l’Europe.
Musulman est attaqué de la peste; il court à son palais et demande à lui parler; les serviteurs consternés lui répondent que leur maître n’est pas visible, qu’il est très malade, à l’agonie. Sous prétexte, dit-on, de connaitre très bien cette maladie, il obtient d’entrer dans la chambre du malade, va droit au chevet de son lit, fait semblant de lui tâter le pouls, soulève loreiller sous lequel les Turcs tiennent ordinairement leurs montres, reconnait la sienne, s’en empare et s’en va. (Article communiqué.)
Quand la famille des D.-O., administrateurs des monnaies du Grand-Seigneur et joailliers du sérail, eut perdu ces emplois, et que, pour remplir leurs engagements, il fut procédé à la vente de tous leurs effets, je me trouvai plusieurs fois, dans les grandes chaleurs des mois de juin et de juillet 1820, à une époque où régnait la peste et pendant deux ou trois heures chaque jour, dans la salle peu spacieuse où se faisaient les enchères, pressé de tous côtés, presque étouffé par la foule des curieux et des négociants intéressés dans cette affaire.
(1) Arbre situé sur le quai, près de la douane franque; il sert de point de réunion à la marine des nations européennes et aux
personnes qui peuvent avoir des affaires avec elle.
Les Francs depuis long-temps établis dans le Levant, les Pérotes, les Levantins commettent également les plus grandes imprudences; tous sont d'accord, quand la peste n’est encore que sporadique, pour se trouver aux réunions et aux bals que donnent les ministres des puissances européennes. Un fait bien remarquable, qui étonne toujours les contagionistes sans les faire changer d'opinion, c’estque , malgré la foule considérable qui se presse dans les vastes salons des ambassadeurs , il est on ne peut plus rare qu'aucun accident de peste ait éclaté à la suite de ces réunions parmi les personnes qui, depuis nombre d’années, sont dans l'habitude de les suivre; aussi les voyageurs européens qui, d'abord, ont pris quelques précautions et ont cru exposer leur vie en se rendant à ces bals, finissent-ils par croire qu’à Constantinople au moins la peste n’est pas, à beaucoup près, aussi contagieuse qu'on se plait à le dire, et se décident à faire comme tout le monde sans s’en trouver plus mal.
Beaucoup de Francs, de Pérotes, de Grecs et d'Arméniens ont l'habitude de porter leurs pipes avec eux quand ils sortent; on en fait tout expres pour cela ; elles sont connues sous le nom de gutezmèé-lchibouk (pipe de promenade). Pour les rendre plus commodes, la tige de jasmin ou de cerisier est divisée en deux ou trois parties qui, réunies, leur donnent la longueur voulue dans le pays. De cette maniere on évite d'employer des pipes qui ont servi à d’autres; mais par insou-
IT. Gz
98 CHAPITRE Il.
ciance, par oubli, à cause de l’embarras, beau- COUP de personnes ne prennent pas cette précaution. Que la peste règne ou ne règne pas, qu'elle soit sporadique, bénigne ou meurtrière, peu 1mporte; à peine êtes-vous arrivé chez un malade qu'on vous présente une pipe souvent tout allumée. Entrez-vous chez un barbier, chez un apothicaire, dans un de ces kahvènè situés au Grand- Champ-des-Morts, rendez-vous général des Francs et des raïa dans la belle saison , époque ordinaire de la peste, le garçon vous apporte une pipe. Il y en a toujours deux ou trois douzaines dans le ratelier; elles sont de peu de valeur et servent au premier venu. Quand la société est nombreuse, la pipe qui vous est présentée vient de servir à un autre; elle est encore toute chaude. Le petit cylindre de bois sur lequel glisse le bouquin d’ambre est encore humide de la vapeur du tabac, de l’haleine et de la salive de celui qui l'avait précédemment. Que de chances de contagion l Et cependant, de mémoire d'homme, dit-on, on ne cite aucun cas de peste prise de cette manière. Les contagionistes eux-mêmes en conviennent; mais ils affirment, et c’est maintenant une croyance universellement reçue à Péra, que l’ambre a la propriété de tuer le miasme, et que le bouquin étant fait d’un morceau d’ambre ne peut le communiquer. Mais depuis les révolutions et les incendies fréquents qui ont eu lieu à Constantinople, les habitants sont devenus pauvres. [’ambre, trop cher, est remplacé par de los où du verre teint
en jaune, et l’on n’a pas remarqué que ces nouveaux bouquins communiquassent la peste plus que ceux dont on se servait auparavant.
Les nombreuses boutiques de barbier, à Péra et à Constantinople, sont le rendez-vous de tous ceux qui ont envie de prendre une tasse de café, de fumer, de se faire raser , etc. Ces fraters orientaux vont également dans toutes les maisons saigner, appliquer des sangsues, des ventousés, faire des scarifications, etc.; et colporter ainsi la peste qu’il ont occasion de prendre et de transmettre cent fois par jour.
Les magasins, les boutiques, les échoppes de Péra et de Galata sont ouvertes du matin au soir. Les locande (hôtels, auberges) sont également fréquentées; les cafés avec leurs billards, les tavernes, fourmillent comme à l'ordinaire de tous les oisifs qui viennent y chercher quelque distraction.
Les domestiques mâles et femelles qué les îles de Syra, Zéa, Tino, Myconi, été., etc., envoient annuellement par cargaisons à la métropole pour y gagner leur vie au service des Francs et des Pérotes , n’en vont pas moins, les dimanches et les jours de fête, à leurs églises, où la foule est si grande que beaucoup restent dehors. L’aprèsmidi ils se promenent au Petit-Champ-des-Morts, et le soir ils profitent du temps où les maitres sont en société, au premier, pour laisser la porte de la rue entr'ouverte, pour causer avec le premier tou-
chan! de leur connaissance, et quelquefois lui donner secrètement l'hospitalité quand il est hors de service. Il n’y a là-dessus qu’un cri à Péra; les maîtresses de maison sont persuadées que c’est par les domestiques grecs, généralement coureurs et insubordonnés, que commence et se propage la peste.
Les blanchisseuses franques ou raïa, dont on se défie beaucoup depuis que plusieurs personnes prétendent avoir été atteintes de peste au moment où elles reconnaissaient leur linge, n’en continuent pas moins à blanchir leurs pratiques.
Les bains publics sont ouverts. Beaucoup de Francs s’abstiennent d'y aller pendant la saison morbide; d’autres y portent leur propre linge; mais il y en à aussi qui font usage du linge de l'établissement même.
Enfin les mauvais lieux, conséquence nécessaire de la civilisation européenne transplantée à Péra, sont également ouverts à cette multitude d’oisifs, de célibataires, d'étrangers, de marins, qui forment une partie considérable de sa population.
Si les Francs, qui craignent tant la contagion, commettent tant d’imprudences, comment le Musulman, qui n’y croit pas et qui, de plus, est fataliste, n’en commettrait-il pas de plus grandes encore? C’est en effet ce qui a lieu. Dans l’intérieur
(1) Licvre, surnom donné aux Grecs des iles lors de la conquête par les Turcs, et qui ne s’applique guère qu'aux individus de basse classe.
de sa maison rien n’est changé en temps de peste. Le service du sélamlik et du harem se fait comme à l'ordinaire; les sophas restent en place. Si les tapis de laine sont enlevés, c’est grace à la saison et non à la crainte. Il va comme à l’ordinaire faire sa prière à la mosquée. Ennemi du mouvement et de la fatigue, il se sert de chevaux de louage quand il a une longue course à faire en ville. Doit-il se rendre dans quelque village situé sur les rives du Bosphore? il prend un kaïk et des bateliers turcs, et s’accroupit sur le tapis usé qui sert au public. S'il va au bain , il se sert du linge commun à tous les baigneurs. N’a-t-il rien de mieux à faire? il se promène à pas lents sur les trottoirs ; il traverse les bazars; ses vêtements amples et flottants sont en contact avec ceux des passants. Il entre chez son bijoutier, son orfèvre, son banquier, le plus souvent chez son apothicaire, pour observer les allants et les venants, causer de l’état de sa santé avec quelque médecin et se faire tâter le pouls.
Le harem en fait autant de son côté; soit dans leurs sorties, soit dans leur intérieur , les femmes musulmanes ne prennent aucune des précautions usitées par les Francs.
Cet esprit de résignation parmi les Musulmans et cette crainte exagérée de la contagion parmi les Francs et les raia produisent, en temps de peste, une différence frappante dans la conduite des uns et des autres sous le rapport des affections de famille et des soins prodigués aux malades. Les pages
102,47 CHAPITRE HI. suivantes viendront à l’appui de ce que Jj’avance. J'étais entré chez un de mes apothicaires de Constantinople pour m'y reposer d’une longue course , lorsque je trouvai un effendi assis sur le banc où j'avais coutume de m’asseoir. Sa taille élevée, sa figure calme, sa mise soignée, me prévinrent en sa faveur. S’étant aperçu que j'étais médecin, il me fait signe qu’il désire me parler et m'invite à prendre place auprès de lui. Après quelques instants de silence : « L’homme le plus heureux en apparence, me dit-il, ne l’est pas toujours en réalité; celui qui est bien portant peut souffrir dans les personnes qui lui sont chères.» Ses expressions étaient si choisies, le son de sa voix si harmonieux, que je fus touché presque autant que lui de la vérité de ses remarques. Il me vint de suite à l'esprit que j'avais affaire à quelque grand philosophe. «Je me trouve dans ce cas, continuat-il; ma santé est passable.» En prononcçant ces mots il me présente son bras pour que je lui tâte le pouls. Il était normal; je l'en félicitai. « Cependant, ajouta-t-il, je viens de perdre en peu de jours une de mes femmes, mon fils aîné et plusieurs esclaves de prix. — De quelle maladie? — De quelle maladie pourrait-ce être, si ce n'est de la peste? au moins c’est ainsi que le Juif l’a désignée. Les Francs , me dit-on, la regardent comme très contagieuse :s’ilen était ainsi, j’aurais dü la Contracter; j'ai tenu mon fils sur mes genoux tout le temps de sa maladie. » En disant ces mots, un air dé profonde tristesse se répandit sur sa figure ; 1] eût, je crois, versé des
larmes si le Koran ne les lui eût reprochées comme un acte de rébellion envers la Providence. Je laissa à mon interlocuteur le temps de surmonter Fexpression involontaire de sa trop juste douleur ; puis j'ajoutai : « Quand est-ce que ce triste événement a eu lieu ? — Mon fils est mort hier soir , sa mère hier matin, et les esclaves la veille.» En entendant ces mots, un médecin franc qui était à côté de lui se leva précipitamment et s’éloigna. Je me trouvais donc compromis ; mais en réfléchissant que la loi enjointnon-seulement les ablutions, mais le bain, à tout Musulman qui s’est trouvé en contact avec un objet immonde et surtout un cadavre, je me tins pour assuré que l’effendi s’y était conformé.Je restai près de lui, et ce futsans danger.
Lorsque, dans la saison morbide, un malade , parmi les Francs ou les raïa, offre quelques symptômes suspects, on est dans l’usage d'appeler le prêtre directeur de l'hôpital des pestiférés de la nation à laquelle il appartient, pour vérilier si c’est la peste ou non!. Le prêtre arrive; souvent au premier coup d'œil il la reconnait. Est-il incertain ? il regarde le malade attentivement, linterroge , lui fait montrer la langue, le fait marcher. Reste-t-il encore incertain ? il retrousse les larges manches de son bènich, se tortille la barbe pour qu’elle tienne moins de place, s'approche de lui la bouche fermée, lui tâte le pouls, puis les résions inguinales et axillaires. Rien ne décele-t-il
{1) Voir Note IV à la fin du volume.
encore la maladie? il prescrit un médicament pour la faire sortir. Il revient le soir, la nuit, le jour suivant. Aucun exanthème ne s'est-il manifesté ? il dit que ce n’est qu'une fièvre bilieuse ou maligne. Les symptômes de la peste se sont-ils déclarés? il annonce à la famille le danger plus ou moins grand que court l’individu, et, dans les cas graves, le nombre de jours ou d’heures qui
lui restent à vivre.
Est-ce un Franc, chef de famille, établi à Péra ou à Galata, jouissant de quelque fortune, qui est attaqué? la mère , la femme, les enfants, les gendres quittent sur-le-champ la maison et se réfugient à la campagne. Pour le soigner on laisse le domestique ou la servante de la maison déjà compromis; à leur défaut, le prêtre met auprès de lui deux garde-malades, ordinairement grecques ou arméniennes, l’une pour le jour, l’autre pour la nuit. Ce sont des femmes habituées à ce genre de service.Quelquefois aussij'ai vu des Esclavons fatre ce triste métier. Le prêtre passe chez le malade chaque fois qu’il le juge nécessaire; il s'informe des symptômes qui ont eu lieu en son absence et le traite en conséquence. La famille envoie chaque jour s'informer de l’état du malade, mais le messager ne doit pas entrer dans la maison. Le Franc meurt-il ? il est promptement enterré sans aucune pompe; en réchappe-t-il? il va faire sa quarantaine dans un des villages situés dans les environs de Constantinople, à Kiahat- Khanè le plus souvent. Pendant ce temps-là la
famille fait aérer, nettoyer la maison, laver tous les effets, et, quand la quarantaine est finie, le chef, après avoir été au bain et s'être revêtu d’habits nouveaux, rentre dans sa famille.
L'individu attaqué de la peste est-il pauvre ? est-ce quelques commis, ouvrier, apprenti, domestique grec ou arménien, récemmentarrivé des iles de lArchipel ou de l’Anatolie? est-ce quelque Franc nouvellement venu pour chercher fortune à Péra? le prêtre, après avoir annoncé à la famille dans laquelle il deméure ou au propriétaire chez lequel il a loué un chétif réduit, qu'il est atteint de la maladie, le fait prendre par ses infirmiers et conduire avec tous ses effets à l’hopital des pestiférés!, Là on le dépose dans une pe-
(1) Que de fois n’ai-je pas été témoin de l’arrivée de ces infortunés à la porte de la demeure où ils doivent passer le temps de leur maladie! Je me rappellerai toujours entre autres une personne employée comme femme de confiance dans une maison opulente, La peur de la contagion avait surmonté chez ses maitres l'attachement qu’elle leur avait inspiré; elle venait d’arriver en teskèrè porté par deux infirmiers. Ses effets, plus nombreux et plus riches que ceux des malheureux qui entrent ordinairement dans ces asiles, attiraient la curiosité des passants. Tandis que ses conducteurs s’empressaient de les enlever, j’examinai attentivement l’infortunée que le sort amenait dans ce lieu de désespoir. Jeune, encore belle, malgré les symptômes évidents d’une peste de mauvais caractère, elle paraissait plus étonnée, plus affligée de se trouver ainsi dans le milieu de la rue, à la porte d’un hôpital, qu’affectée de sa maladie. Enfin les infirmiers, la prenant entre leurs bras, lui en firent franchir le seuil. Yazek (infortunée )! s’écrièrent plusieurs spectateurs, les larmes aux yeux;
azek ! répétai-je moi-même profondément ému, commesi l’avais
tite chambre. Le prêtre lui propose tout d'abord de remplir ses devoirs religieux; s’il a affaire à un bon catholique, il le confesse, lui donne l’absoluüon, puis lacommunion. Sûr maintenant du salut de l'ame de son malade, il traite le corps suivant sa routine ordinaire ; 1l lui apporte tantôt un pot rempli de limonade tartarique ou citrique, tantôt de l’eau de riz acidulée. Sa diète, quand il lui permet de manger, est très ténue. Surtoutaucune nourriture animale. Peut-il marcher? il se proméne, il se montre à une des fenêtres de l’hôpital qui donne sur le cimetière grec, cause avec les personnes de sa connaissance qui se tiennentsur le tertre vis-à-vis, les informe de l’état de sa maladie. Ne peut-il s’aider ? le prêtre et ses infirmiers le tournent et le retournent, le nettoient sans prendre aucune précaution. A-t-il le délire, est il furieux? on le lie. La saignée est regardée comme dangereuse, sinon comme mortelle. Là, loin de sa patrie, sans amis, sans Connaissances qui puissent, quand même ils le désireraient, adoucir par leur présence ses derniers moments, entouré de mercenaires qui convoitent ses dépouilles, il se voit descendre tout vivant dans la tombe. Echappe-t-il, faute de moyens pécuniaires? il fait sa quarantaine dans une autre partie de
vu les portes de l'éternité se fermer sur elle; car on croit généralement à Péra, mais à tort, je l'espère, que les malades assez pauvres pour n'avoir rien qui puisse tenter la cupidité ont plus de chances de guérison que ceux qui sont dans une position contraire.
PRÉCAUTIONS ET IMPRUDENCES. 107 l'hôpital. Succombe-t-il? peu d’heures après, il est porté au cimetière dans la bière commune. Quelques amis, avertis de son danger, puis de sa mort, se trouvent sur son passage; quelques passants sé joignent à eux; on suit à distance. Le prêtre récite les prières d’usage; puis un croquemort, descendu dans la fosse, recoit dans ses bras le cadavre presque nu qu'un de ses camarades lui glisse. La tristesse est peinte sur le visage des assistants : Aodie tibi, cras mihi est un proverbe dont chacun semble pénétré. Les spectateurs se dispersent. Le prêtre et ses serviteurs retournent à l'hôpital; ils examinent les effets du défunt. Le directeur prend pour lui ce qu’il y a de meilleur et laisse le reste à ses subalternes !
(1) Je tiens d’une personne qui a demeuré très long-temps à Péra que les effets qui ne peuvent servir à l’usage des nouveaux propriétaires sont vendus, le plus souvent sans avoir été désinfectés, à des Juifs qui les colportent à Galata et les vendent aux marins francs. On se refuse à croire à une semblable conduite; mais quand on a demeuré plusieurs années à Constantinople, on n’est plus, sous ce rapport, étonné de rien.
DES ACCIDENTS ET DES MALADIES QUI SIMULENT LA PESTE ET SONT PRIS POUR ELLE.
Si la peste est contagieuse, si les Francs et les Pérotes, qui en ont une si grande frayeur , commettent tant d’imprudences; si les raïa, les Grecs exceptés, prennent si peu de précautions et que les Musulmans n’en prennent aucune, il est évident que cette maladie doit enlever chaque année une grande partie de la population ; cependant il n'en est rien. Pendant les neuf années que j'ai passées à Constantinople, la peste s’y est montrée tous les ans, quelquefois très légère, trois fois bénigne et deux fois maligne ; et je crois pouvoir affirmer que la mortalité qu’elle a causée ne s’est pas élevée, terme moyen, à un pour cent de lapopulation; encore faut-il déduire de ce nombre toutes les personnes qui, pendant la saison morbide, succombent à des accidents ou à des maladies qui ont quelque symptôme commun avec la peste, et que des individus qui n’ont aucun intérét à s'assurer de la vérité, qui en ont un au contraire à mettre sur le compte du fléau le résultat de leur crime ou de leur ignorance , ne manquent jamais de lui imputer. Cette partie des décès est beaucoup plus considérable qu'on
MALADIES SIMULANT LA PESTE. 109 ne le pense ordinairement ; aussi, pour le prouver , ai-je réuni dans ce chapitre une série d’observations de maladies prises pour la peste, qui souvent en sont fort éloignées.