SYMPTOMES
cet exanthème lui donnent un grand intérêt médical. Les bubons, beaucoup plus communs à Constantinople que les charbons, se montrent le plus fréquemment aux aines, aux aisselles et dans le tissu cellulaire voisin de ces parties, très rarement à la région parotidienne. La forme en est ronde si le bubon se montre dans une glande, allongée s’il a son siége dans un tissu cellulaire lâche, extensible. J’en ai rencontré deux allongés et parallèles. Il y en a de mous; il s’en trouve beaucoup de durs. Les uns conservent la couleur de la peau voisine; d’autres, au contraire, par leur forme allongée, leur dureté, leur couleur pourpre, ressemblent beaucoup à une aubergine. Je n’en ai point vu de rouges. Il n'y en a souvent qu'un, quelquefois deux, trois, quatre, rarement davantage. Tantôt les bubons se montrent tout-à-coup, sans douleur aucune , et disparaissent sans danger, ou bien avec la mort immédiate; tantôt ils s’annoncent par des élancements, parcourent lentement, mais régulièrement leurs périodes, abcèdent, suppurent et se cicatrisent ; d’autres restent long-temps mollasses, et sont résorbés quelquefois sans danger.
On croit généralement que plus les bubons et les charbons sont rapprochés de la tête, plus ils sont dangereux; cela est vrai; mais quelques auteurs ne craignent pas d'affirmer qu'ils'sont tous mortels. Il importe de relever cette erreur.
Un pharmacien de Constantinople me présenta un Jour un Juif, en me priant de le guérir si je le pouvais. Ce Juif me dit qu’à la suite d’un catarrhe
il venait de perdre la vue d’un de ses yeux. J'examinai attentivement cet œil et je le trouvai dans un état de désorganisation au-dessus de tout espoir de guérison. Je lui dis que je ne croyais pas pouvoir lui être utile; il s’en alla. appris ensuite que, plusieurs années auparavant, il avait été attaqué d’un bubon pestilentiel dans lPœil même, que dès qu’il apprenait l’arrivée d’un nouveau médecin à Constantinople il s’adressait de suite à lut, espérant qu’il serait plus instruit que les autres, et, pour l’engager à le traiter, lui représentait comme le résultat d’une simple ophtalmie ce qui était celui d’un bubon pestilentiel.
M. O., d’'Eioub, avait eu, plusieurs années avant que je le connusse, un bubon parotidien pesulentiel énorme. La gangrène s’y était mise ; elle avait occasionné une déperdition desubstance telle qu'il en était résulté une fosse profonde à côté de l’angle de la mâchoire inférieure. La bouche en était restée de travers.
Un médecin livournais me dit, lors de mon passage aux Dardanelles, le 18 septembre 1828, qu'il avait eu la peste en Egypte avec un bubon parotidien , que la gangrène s’y était mise et avait carié une partie de l'angle de la mâchoire inférieure. Il lui en restait une profonde cicatrice.
J'ai cherché à me rendre compte des causes qui, chez les pestiférés, rendent les bubons si fréquents, quelquefois si soudains et si gros. Je ne me flatte pas de les avoir trouvées; cependant, ne pourraiton pas en accuser la chaleur du climat pendant
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SYMPTOMES. 253 six à sept mois de l’année, surtout pendant les jours caniculaires; la quantité de vêtements que portent les hommes et les femmes musulmans et raïa ; la fatigue de la marche dans une ville située sur sept collines et dans les campagnes montueuses des environs ; mais principalement l'usage fréquent des bains, pendant lesquels la peau est stimulée par le degré de chaleur qui règne dans l’étuve, froissée péniblement par le massage, irritée douloureusement par des frictions long-temps prolongées , faites avec un gant de crin sur toute la surface du corps, particulièrement à la partie interne des bras et des cuisses; tout cela accompagné de lotions chaudes avec l’étoupe ét le savon de Candie? Quoi de plus propre en effet à participer à toutes les irritations internes, à les révulser même dans certains cas, que les glandes et le tissu cellulaire vivace, extensible, qui environne les articulations scapulo -humérales , coxo-fémorales, le plus fréquemment exercées du corps humain? La peau des peuples méridionaux, si moelleuse dans son tissu, si constamment halitueuse et si perméable, celle surtout des Orientaux, possède un degré de susceptibilité inconnu en Europe. Les observations suivantes en donneront une idée.
Une femme d’un caractère très irascible eut en un an trois violents accès de colère ; le premier donna lieu à un gros furoncle, le deuxième à un abces sous-cutané, et le troisième à un abcès sousépicranien. La base de ce dernier avait trois pouces de diametre; sa hauteur était d’un pouce et
demi environ. D’elle-même cette femme avait appliqué des cataplasmes émollients; vu Pépaisseur et l’extensibilité du cuir chevelu, elle avait beaucoup souffert, mais enfin la tumeur était venue a maturité; un petit trou s’y était formé et donnait issue à du pus. Elle éprouvait du soulagement. Le but de la consultation à laquelle je fus appelé était de décider s'il n’était pas plus utile de faire une incision pour évacuer de suite le pus accumulé que d'abandonner la guérison à la nature. Nous étions d'avis de l’incision ; mais la femme, aussi têtue que colère, s’y refusa.
Un tailleur arménien de mes pratiques, surpris par le mauvais temps sur le Bosphore, eut tant de frayeur que peu d'heures après il lui sortit plusieurs tumeurs autour du cou et des boutons aux lèvres. Un jour qu'il se délassait de son travail en fumant, il ne s’aperçut pas à temps que le Grand- Seigneur passait incognito dans la rue; il fut saisi d’une telle crainte que, le soir même, son visage était recouvert d’une grande quantité de pustules. Je vis ce tailleur quelques jours après; je lui trouvai une vingtaine de boutons de la grosseur d’un petit pois, qui donnaient issue à du pus concret.
Le 10 juin 182, je vis à Scutari un enfant de huit à neuf ans qui, à la suite d’une grande peur, avait, dans les vingt-quatre heures, été atteint d’un gonflement considérable des glandes maxillaires.
Nous avons vu précédemment un violent accès
| SYMPTOMES,. 295 de colère déterminer sur-le-champ la sortie d’un bubon pestilentiel.
Chez ses malades , le médecin entend fréquemment parler de tumeurs plus où moins grosses et nombreuses venues subitement et disparues de même, L'ignorance et l’amour du merveilleux exagerent sans doute beaucoup ces accidents; mais il n'est pas moins vrai que les phlegmons, la tuméfaction aiguë et chronique des extrémités inférieures, les scrophules, la phthisie, Ferysipèle simple, l’érysipele phlegmoneux, sont très fréquents à Constantinople. Les furoncles y sont innombrables, les dartres et la teigne assez communes parmi les raïa. Pour s’en convaincre, il suffit d'aller dans les églises fréquentées par les Arméniens; lorsque, à certaines parties du service, ils ôtent leurs kalpak, on peut en voir les stigmates sur leurs têtes rasées. J'ai trouvé sur un Musulman un développement extraordinaire du tissu adipeux, qui avait donné lieu à une douzaine de lipômes sur le bras droit. J'ai vu une femme grecque avec une trentaines de loupes au derme chevelu; plusieurs inflammations de la peau de la nuque, et une autre dégénérée en squirrhe près de s’ulcérer à la suite de la pression et du frottement d’un kalpak à bords rudes.
Par contre, la goutte est tres rare à Constantinople, ainsi que le rhumatisme musculaire chronique.
Ces observations tendent à prouver que le tissu cellulaire sous-cutané, les ganglions lymphatiques
et la peau des populations du Levant, étant dans un état habituel de surexcitation, sympathisant fortement avec le reste de l’organisme, doivent être très aptes à recevoir les irradiations morbides causées par l’absorption du miasme pestilentiel et en subir la manifestation aux aines et aux aisselles plutôt qu'ailleurs.
J'ai rencontré très peu de charbons; je n’ai point vu de pétéchies, soit qu'elles se montrent rarement à Constantinople, soit qu'elles ne paraissent qu’à la fin de la maladie, époque à laquelle le médecin franc n’est presque jamais présent.
Signes précurseurs. — Diagnostic et pronostic.
S'il existe une maladie pour laquelle il serait à désirer que l’on püt reconnaitre les signes avantcoureurs, l'instant de l'invasion, la durée de Ja saison morbide et l'intensité de lépidémie, certes c’est la peste.
Dans l'intérêt de la science et dans celui de ma conservation individuelle, j'ai tenté de résoudre cette difficulté. J'ai cherché dans les auteurs classiques; j'ai interrogé beaucoup de médecins francs, grecs, arméniens, juifs et musulmans. Je me suis adressé aux prêtres arméniens, directeurs des hôpitaux des pestiférés, aux apothicaires, aux médicastres, aux barbiers, aux sages-femmes , aux religieuses, aux garde-malades, eufin à nombre de personnes qui, sans se mêler de médecine, avaient résidé assez long-temps dans le pays pour avoir