DIAGNOSTIC
vu souvent la pesteou pour enavoir été attaquées elles-mêmes, et qui, par conséquent, auraient pu faire à ce sujet quelques observations intéressantes. Je leur ai demandé à quels signes elles peuvent prédire que la maladie sévira à Constantinople dans l’année courante; à quel symptôme ou à quelle réunion de symptômes elles reconnaissent qu'un individu en est atteint, avant que les élancements ou les douleurs se fassent sentir, avant que le bubon ou le charbon se soit déclaré.
Peu de personnes se donnent pour connaître d'avance les phénomènes précurseurs de la peste; beaucoup au contraire ont la prétention de la distinguer de toute autre maladie dès qu’elle existe; c'est pour plusieurs un moyen de fortune, pour d’autres un moyen de considération. Mais aux premières approches de la saison pestilentielle, lors de la canicule, tant que règnent les grandes chaleurs , et à plus forte raison quand la peste existe, le plus grand nombre la proclament dès qu'un individu, auparavant bien portant, après avoir fait quelques courses dans Constantinople, traversé les bazars ou pris un bain , éprouve, en rentrant chez lui, une plus grande fatigue que de coutume, du frisson, de la céphalalgie, des nausées , des vomissements, enfin plusieurs symptmes de gastrite avec supersécrétion bilieuse. Comme cette dernière maladie est très commune dans les contrées et les saisons: chaudes, et chez des individus à tempérament bilieux: tempérament de la majeure partie de Ta:population mas-
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culine de Constantinople, et que, en temps de peste, beaucoup de maladies parcourent leurs périodes sans complications, tous ces prétendus connaisseurs commettent de fréquentes erreurs. Mais lorsque les yeux du malade sont devenus hagards, que les traits du visage tirés en haut et en dedans se rapprochent de la ligne médiane et sont empreints d’une profonde tristesse, alors le médecin le moins observateur peut affirmer que le malade est atteint de peste, à plus forte raison quand il ressenten même temps des élancements vifs, fréquents, douloureux dans les régions inguinales, axillaires ou parotidiennes, encore plus lorsqu'un bubon s’est dessiné dt qu'un charbon s’est manifesté. Il est donc difficile de reconnaître la peste dès le commencement.
Cependant il y a à Péra et à Constantinople quelques personnes qui, tout en se trompant quelquefois, connaissent la peste beaucoup mieux que les autres ; ce sont Don Courban et Don Giacomo, prêtres arméniens dont j'ai déjà parlé. Don Courban est regardé comme celui des deux qui connait le mieux cette maladie ; c’est lui qui, chezles Francs et les Arméniens, est le plus souvent appelé pour vérifier lesindividus soupçonnés d’en étreattaqués. Plusieurs apothicaires et barbiers ont acquis quelque réputation en ce genre.
Ce fut principalement dans mes conversations avec Don Courban et Dôn Giacomo que je cherchai à wassurer si, dans les apparences du soleil, les phases de la lune, les principaux phénomènes mé-
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iéorologiques, la plus ou moins grande précocité
des saisons et des fruits, dans le règne végétal ou animal, dans les maladies sporadiques et épidémiques qui ont lieu quelque temps ou immédiatement avant l'explosion de la peste, ils avaient remarqué quelques signes auxquels on püt prédire d’une manière certaine l’apparition ou la non-appariuon de cette maladie dans le cours de l’année, sa durée, son intensité, etc. Qui ne croirait qu’après avoir posé des questions aussi claires à des personnes qui depuis vingt-cinq à trente ans passent leur vie dans des hôpitaux de pestiférés, je n'eusse dù obtenir quelques réponses précises et satisfaisantes ? Il n’en fut rien; voici pourquoi. Les deux prêtres vérificateurs et leurs élèves sont de nation arménienne; ils parlent difficilement l'italien, très peu le français; ils n’ont aucune instruction générale, pas la moindre idée médicale. Une routine aveugle, héritage de leurs prédécesseurs, est leur seul guide. Peu habiles dans Part de tracer des caractères, ils ne tiennent pas de cahiers de visites, ne recueillent aucune observation. Dans le Levant, chaque jour suffit à sa peine ; ce qui s’est passé la veille est oublié le lendemain. Incapables de soutenir une discussion scientifique, ils répondent aux questions qui leur sont faites par ces mots : & cosi (c'est ainsi), ou par des proverbes qui, comme on le saït, ont force de loi dans l'Orient. Je crois qu'il s’y mêle aussi de la jalousie de métier. A la direction d’un hôpital de pestiférés sont attachés des appointements considéra-
bles pour le pays, un logement, un jardin, des profits , de la considération, Un médecin franc qui les interroge peut leur paraître suspect el avoir l'envie de les supplanter; ils le craignent et se tiennent réservés. Les apothicaires et les barbiers qui se mêlent de traiter la peste, et pour lesquels elle est un moyen de gagner de l'argent, ont la même jalousie et par conséquent la même réserve. Nous avons vu précédemment que, pour les prétres de la peste, ce fléau n'est autre chose que la colère de Dieu, le châtiment de nos péchés. Avec de telles idées, il est inutile de perdre son temps à étudierles astres, à faire des observations météorologiques; aussi n’ai-je pu obtenir d’eux que des remarques banales, accréditées aussi chez le vulgaire» savoir : que la peste augmente depuis la nouvelle jusqu’à la pleine lune pour diminuer ensuite, mais que le contraire arrive aussi très souvent ; que Pété est sans contredit la saison où elle paraît de préférence, et l'hiver celle où elle diminue et s'éteint, mais qu'il y a des exemples, rares à la vérité, où elle se prolonge jusqu’au milieu de cette dernière saison. Les brouillards épais lui donnent une nouvelle activité; les petites pluies produisent le même effet, tandis que des averses fortes et longues en amènent quelquefois la fin. Généralement parlant, les vents du sud en favorisent l'explosion et ceux du nord la font souvent disparaître comme par enchantement. Suivant leur intensité et leur continuité, les tempêtes, les orages, les éclairs, le tonnerre exercent aussi sur elle une grande 1n-
DIAGNOSTIC. 26f fluence. Le temps de la maturité des aubergines, des melons d’eau, des tomates, des fruits verts, coïncide singulièrement avec l’époque où elle commence à sévir. Parmi les personnes qui, l’année précédente, ont été alteintes de peste avec bubon et charbon, il y en à qui, au retour de la maturité de l’aubergine, ressentent, à la place où le bubon existait, une douleur pulsative qui indique l'approche de l'apparition de la maladie. Lors de limminence d’une peste qui doit être très meurtriére, les chiens se font des trous plus profonds, et l’on trouve, le matin dans les rues, plus de rats, de poules et d’oies, de chiens et de chats morts que quand elle doit être bénigne. Enfin , si, pendant l'hiver ou le printemps précédent, il y a eu de graves épidémies de variole, de rougeole, de scarlatine , de pneumonies ou autres maladies inflammatoires , la peste enlève une moins grande quantité d'individus. |
Plusieurs de ces opinions, se balançant ou se contredisant les unes les autres, tombent d’ellesmêmes, celles sur les phases de la lune, par exemple. J'ai fait pendant plusieurs saisons morbides des observations suivies à ce sujet, et je n’ai pu en rien conclure de satisfaisant. J’ai examiné attentivement si, avant l'explosion de la maladie, il se trouvait le matin, dans les rues, plus d'animaux morts que d'ordinaire; je n’y ai point trouvé de différence notable. Quelquefois , cependant, il m'est arrivé de rencontrer dans Péra plus de chiens morts que de coutume ; mais la cause de
cette mortalité est connue. C’étaient des chiens errants, hargneux, devenus trop nombreux, ennuyant les Francs de leurs hurlements pendant la nuit; des boulettes, jetées le soir dans les rues, en faisaient mourir un grand nombre, et leurs cadavres, trouvés le jour suivant, semblaient justifier l'approche d’une peste meurtrière. Que la maladie tue moins de monde quand elle a été précédée d’épidémies plus ou moins grandes, cela doit être, puisqu'elles enlèvent d’avance une partie de la population qui aurait pu en être la victime. Voici pour les symptômes précurseurs.
Diagnostic individuel.
Quant au diagnostic individuel, on a vu que le médecin franc a rarement occasion de l'exercer. Si individu n’éprouve, dans les régions inguinales ou axillaires, que de vifs et courts élancements ; si ces élancements deviennent plus vifs, plus douloureux, occasionnent une gêne dans la marche; si un bubon de la grosseur d’un pois ou d’une petite noisette se prononce à l’aine droite, son siége ordinaire, sa santé générale est si bonne jusqu'alors qu’il ne peut se croire sous une influence pestilentielle et préfère attribuer ces symptômes à quelque coup qu’il se sera donné, à quelque effort qu’il aura fait. Enfin, s’il éprouve un état de malaise général, de la céphalalgie ; s’il sent de lamertume dans la bouche , du dégouüt pour les aliments ; s’il a des nausées, des vomissements, il en
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