‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 69 sur 92 · SION · texte numérisé non relu

SION

a2 TRAITEMENT. 209

Pendant plusieurs années de résidence à Constantinople, un médecin esclavon, grand contasioniste en apparence, mais aimant encore plus l'argent qu’il ne craignait la peste, ne se faisait aucun scrupule d'aller, moyennant six, quatre et quelquefois deux colonnati, vérifier secrètement des pestiférés ; mais, pour ne pas toucher l'argent de sa visite, il le recevait dans une tabatière pleine de tabac qu'il portait à cet usage.

Pendant une vingtaine d'années qu'il exerça à Constantinople, il ne contracta pas la maladie.

Traitement curatif rationnel.

Le traitement curatifest maintenant ce qu'il aurait dû toujours être. Après avoir mis à contribution les médicaments les plus disparates, le médecin vraiment instruit a dû adopter l’opinion de Cullen : les indications à remplir dans la cure de la peste sont les mêmes que celles qui conviennent dans les fièvres en générai. Convaincu de cette vérité, j'ai traité la peste sous forme inflammatoire, dans des sujets jeunes et sanguins, par des saignées opieuses, la diète, la limonade ou l'eau simple,

roide, à très grande dose, et les lotions froides fréquemment répétées. Pour prouver jusqu'où peut être pousse le traitement antiphlogistique dans cette maladie, je vais mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d’une lettre que j'ai reçue d’un jeune nédecin qui, après avoir suivi pendant plusieurs années les cours de la Faculté de Paris, exerce

maintenant avec le plus grand succés Ja médecine à Constantinople.

Douleur brülante à l'estomac pendant deux jours. — Deux charbons; gangrène. — Traitement audacieusement antiphlogistique; guérison.

. «Dans le mois de septembre 1837, je fus appelé pour voir l’épouse de G. N., négociant grec, demeurant au Fanal. Deux médecins grecs qui la soignaient avaient reconnu la peste à l'apparition de deux charbons; l’un à la partie interne de l’avantbras droit, l’autre au tiers inférieur et externe du bras gauche. Le pouls de la malade était fort, accéléré, sa langue prise, sa prononciation difficile, Elle accusait une sensation de chaleur brülante dans l’estomac. (Forte saignée du pied; douze sangsues à l’anus, trente sangsues à la région épigastrique, vingt sangsues sur chaque charbon; laisser couler le sang pendant deux heures. Diète, eau de riz.)

«Pendant cinq jours consécutifs, vingt ou trente sangsues furent apposées sur chaque charbon, et l'emploi des cataplasmes émollients continué. Dans l'intervalle les deux charbons devinrent gangréneux; la malade elle-même enleva les parties gansrénées. La plaie qui en résulta avait la grandeur d’une pièce de cinq francs. Après neuf visites, la guérison fut complète. Son fils et une femme qui étaient toujours dans la chambre de la malade, ni moi qui la soignais, n'avons été atteints de la peste.

« PELEGRINOS. »

Lorsque lagitation, l'anxiété, le délire, linsomnie, les soubresauts des tendons annonçaient la propagation de l'irritation à l’arachnoïde, je faisais appliquer de nombreuses sangsues sur le trajet des jugulaires. Si j'eusse pu obtenir des gardemalades, j'en aurais fait appliquer deux ou quatre sur la membrane muqueuse de la cloison des fosses nasales. Dans la peste dite bilieuse, putride ou adynamique, Je recommandais le traitement le plus sévère des gastro-entérites. Dans celle sous forme nerveuse, les symptômes sont si prompts, si intenses que les médicaments ne peuvent que tres rarement enrayer leurs progres.

Le traitement antiphlogistique est également adopté par les prêtres de la peste; il est même poussé à un très haut degré. Don Courban et ses collègues ne donnent à leurs malades, pendant les huit ou dix premiers Jours, que de la limonade très légère et de l’eau de riz acidulée pendant une quinzaine; et ce n'est qu'au trentième, quelquefois même qu'au quarantième jour, qu'ils accordent de la nourriture animale. Ils affirment qu'avant cette époque l’usage de la viande occasionne une rechute, et que celui de la chair de porc cause la mort.

(1) Le médecin est quelquefois consulté pour diriger le traitement d’un pestiféré dont la demeure est très éloignée, et qu’il ne va pas visiter. Il se guide alors par la description des symp-

tômes que lui fait le consultant.

Traitement curatif rationnel des bubons et des charbons.

Quand les bubons sont durs, adhérents, sans changement de couleur à la peau ou de couleur violette, et peu douloureux, on les abandonne à la nature. Si, avant de faire saillie au dehors, ils font beaucoup souffrir, on appose des sangsues ; on recouvre les piqüres de cataplasmes émollients, de compresses trempées dans l'huile, pour-détendre les parties et favoriser le prompt développément de la tumeur. Lorsqu'elle a fait saillie et cause encore de la douleur, on continue les mêmes moyens. Si le bubon est mou, il est peu sensible. Souvent il se résorbe lentement et sans aucun danger ; d’autres fois il s'ouvre de lui-même, ou l’on en hâte louverture au moyen du bistouri. Quand le contenu ‘en a été doucement exprimé, l’on se contente d'appliquer dessus une compresse fenêtrée, recouverte d’un cataplasme émollient oude charpie. Le tout est maintenu au moyen d'un bandage approprié, et l’on attend ainsi la cicatrisation.

Les charbons sont traités également avec succès par la méthode antiphlogistique.

Traitement curatif vulgaire.

Lorsque les médecins raïa, qui sont en même

temps apothicaires, croient reconnaitre la peste, ils recourent presque tous immédiatement à la

poudre de bézoard oriental dans de l’eau édulcorée ou aromatisée. D’autres prescrivent des purgatifs pour vaincre la constipation qui, très souvent, se montre à son début. Les médecins francs ont une srande confiance dans un émétique pour débarrasser l’estomac et simplifier la maladie. C'est après l'emploi de ces purgatifs, de l’émétique surtout, que la maladie revêt la forme bilieuse, putride, adynamique, chez les adultes à tempérament bilieux, et la forme ataxique chez les enfants et les femmes nerveuses. C'est alors que les symptômes sont rapides, les souffrances grandes, les yeux hasards, le regard hydrophobique, et la mort presque certaine.

Le traitement des bubons et des charbons se ressent encore des anciennes théories. Pour ne laisser pénétrer dans le sang aucune partie du venin pestilentiel ramassé dans les premiers jours en une ou plusieurs tumeurs , les médecins du pays recourent encore aux moyens maturatifs, aux stimulants, et, en cas d’atonie, aux boutons de feu, pour accélérer la formation du bubon. On en fait l’ouverture des que la fluctuation sy fait sentir ; on les recouvre de plumasseaux enduits d’un digestif, pour y appeler, y fixer le virus pestilentiel qui pourrait errer dans l’économie. Les prêtres de la peste, qui ont si heureusement simplifié le traitement interne, ont les mêmes préjugés sur le traitement externe. Don Courban conseillait au docteur Mac Lean de faire /arderses deux bubons. En 1827, les médecins du lazaret de Marseille étaient imbus

des mêmes opinions. Le capitaine de cet établissement, que J'interrogeai sur le traitement que l’on faisait subir aux pestiférés, me répondit que ceux dont on avait brülé les bubons étaient tous guéris, tandis que ceux qui n’avaient pas voulu se les laisser brüler étaient presque tous morts. Je trouve la confirmation de cette opinion dans la thèse inaugurale d’un jeune médecin envoyé au lazaret par l'administration sanitaire de Marseille pour y soigner quelques pestiférés. « Le bubon, « dit-il, fut cautérisé avec le fer rougi au feu, et « le malade ne recouvra l’appétit, le sommeil et la «tranquillité qu'après la chute de l’escarre, qui « fut précédée et suivie d’hémorrhagies nasales. » Le traitement interne se ressent encore de la routine de l’ancienne école: « Je faisais prendre, «ajoute-t-il, une légère décoction de quinquina, «et toutes les heures une cuillerée à café d’une « potion composée avec le quinquina rouge, dix «grains de camphre et vingt gouttes de liqueur « d’Hoffmann. Souvent même je substituais la li- «monade végétale à la décoction de quinquina, «lorsque j'apercevais un trop fort degré d’irri- «tabilité dans les systèmes nerveux et muscu- « laire #. »

Il me paraît évident que les hémorrhagies nasales et la limonade végétale ont eu une plus heureuse influence sur la guérison du malade qui fait le sujet de cette observation, que la cautérisation,

(1) Essai sur la peste, par E. P. F. Nel, Montpellier, 1823.

TRAITEMENT. 289 la décoction de quinquina et la potion tonique camphrée et éthérée.

Complications.

Lorsque la saison morbide arrive et que la peste se déclare, elle trouve, outre les maladies chroniques, celles de la saison, tant sporadiques qu’endémiques et épidémiques.

Si la peste est bénigne, Les maladies intercurrentes, ainsi que celles qui existent alors, suivent leur marche ordinaire. Quelquefois cependant la régularité de leurs symptômes est dérangée et donne lieu à une peste secrète ou à un exanthème peu douloureux. Si la peste est maligne, son influence délétère complique un grand nombre des maladies régnantes ou intercurrentes, en enraie la marche et en dénature les symptômes pour y substituer les siens. Elle dessèche les vésicatoires, les cautères, les sétons, en altère la suppuration, et fait avorter les femmes enceintes après en avoir tué le fœtus. Si elle est cruelle, la presque totalité des maladies aiguës, chroniques, intercurrentes , en ressentent l'influence, et la mort enlève le plus grand nombre des personnes qui en ont été atteintes.

En voyant la peste Joindre ainsi ses symptômes à la plupart des maladies régnantes, le vulgaire croit qu'avant de se montrer à nu elle était dès le commencement cachée : sous laforme de ces diverses maladies et qu’elle en était la première cause; 1l

Page 1