‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 76 sur 92 · II · texte numérisé non relu

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tendu dire que la peste d'Orient se fût manifestée dans cette forteresse, et que, maintenant qu’il était dans le pays où elle règne, cela lui semblait extraordinaire.

Est-ce que la différence des localités, des mœurs, des usages, la rapidité des vents et des courants entre les deux côtes opposées, pourraient imprimer à la peste une modification telle qu’elle dégénérat en fièvre jaune, et vice versé ? C’est ce que Je n'ose affirmer; je me contente d’éveiller Pattention sur ce sujet.

Nécroscopies.

Le lecteur sait déjà que les Musulmans regardent la dissection d’un cadavre humain comme un sacrilégel; les raïa partagent cette opinion. Pendant mon séjour dans le Levant je n'ai entendu parler que de deux ouvertures de cadavres ; c'étaient celles de deux Francs qui demeuraient à Péra et qui étaient morts de maladies ordinaires ; je ne puis donc citer aucune autopsie de pestiférés. Mais puisque les symptômes sont les cris des organes souffrants, et les lésions trouvées dans ces organes après la mort les résultats de ces souffrances, et qu’à Constantinople les symptômes de la peste sont les mêmes que ceux si bien décrits par les docteurs Larrey et Pugnet dans leurs ob-

(1) «Il n’est pas permis, a dit le Koran, d’ouvrir un cadavre, quand même le mort aurait avalé la perle la plus précieuse et

qui ne lui appartiendrait pas. »

NÉCROSCOPIES. 307 servations sur la peste d'Egypte, je me contenterai de citer deux extraits de ces auteurs qui se rapportent principalement à la peste sous forme bilieuse.

« Le docteur Larrey ouvrit deux cadavres à Jaffa. Le premier, couvert de pétéchies, exhalait une odeur nauséabonde; le bas-ventre était météorisé, le grand épiploon jaunâtre et marqueté de taches gangréneuses, les intestins boursoufflés et de couleur brunûtre, l'estomac affaissé et gangréné dans plusieurs points correspondants au pylore, le foie d’un volume plus considérable que dans l’état ordinaire, la vésicule pleine d’une bile noire et fétide, les poumons d’un blanc terne entrecoupé de lignes noirâtres, le cœur d’un rouge pâle; son tissu se déchirait facilement; les oreillettes et les ventricules étaient pleins d’un sang noir et liquide, les bronches remplies d’une liqueur roussâtre et limoneuse. Dans le second age les désordres étaient à peu près les mémes 1.

« Après la mort, dit le docteur Pugnet, le corps entier se couvrait de larges meurtrissures que les contusions les plus violentes ne sauraient produire dans l’état de santé; le bas-ventre, fortement météorisé, offrait tous les signes d’une tympanite abdominale. Lorsqu'on ouvrait une issue à l’air renfermé dans ces tumeurs flatulentes, il s’échappait avec bruit et infectait rapidement

1) Mémoires de chirurgie militaire.

une vaste portion de Patmosphère; je manque d’expressions pour spécifier une odeur aussi nauséabonde. Les autres parties molles étaient flasques, et les extrémités si flexibles que sans aucun effort on leur imprimait tous les mouvements dont elles avaient été capables dans leur plus grand état de souplesse. En renversant l'estomac , nous découvrions toujours sa membrane interne, ou complétement sphacélée, ou surchargée de petits points gangréneux que masquait un enduit jaunâtre ; au dehors cet organe était sain, de même que toutes les surfaces et toute l’étendue du tube intestinal, si l’on excepte la tunique profonde du duodénum, qui se ressentait parfois des désordres de l’estomac; le foie et la rate, le foie surtout, offraient plus de volume, et la vésicule du fiel plus de bile que dans l'état naturel; la substance des glandes était ordinairement couenneuse et d’un gris clair tacheté en rouge brun. »

Dans la peste sous fine inflammatoire, les lé: sions doivent être, en cas de mort, celles dés fievres inflammatoires européennes à un très haut degré, plus un ou plusieurs bubons ou charbons, s'ils ont eu le temps de se prononcer.

Celle sous forme nerveuse tue si rapidement que les lésions qui en résultent doivent être difficilement appréciables.

On conçoit qu'entre ces trois formes principales de la peste il existe des complications et des degrés intermédiaires trop longs à énumérer.

ENTERREMENTS. 309 Enterrements.

On a Pusage à Constantinople d’enterrer les morts tres promptement, ceux surtout qui succombent à la peste; les vrais-croyants font encore cela par obéissance au Koran, qui dit : « Hâtezvous d’inhumer les morts, pour qu’ils puissent jouir aussitôt de la béatitude éternelle s’ils sont décédés dans la vertu et l'élection, et qu’au contraire, s'ils sont morts dans le vice et la réprobation, vous écartiez loin de vous des ames condamnées au feu de l'enfer. » Aussi, peu d’heures après qu'il a rendu le dernier soupir, le Musulman est porté au cimetière. Ce ne sont pas, comme ailleurs, des gens à gages , des étrangers, mais des parents, des amis, des connaissances qui s’acquittent de ce pieux devoir; ils portent le cercueil sur leurs épaules; à la tête est le turban du défunt. Comme le prophète a promis Pexpiation d’un grand péché à celui qui aide à porter un mort l’espace de quarante pas, le convoi marche vite; ceux qui le suivent se relaieut un à un sans $’arrêter , et souvent le passant, pour obtenir l’indulgence promise, s'empresse de prêter son secours.

C’est lors des ravages d’une peste cruelle qu’on peut le mieux juger du service que rend cet esprit religieux à la population qui survit ; quel que soit le nombre des morts, tous sont portés le jour même à leur dernière demeure, et l’on ne vit jamais à Constantinople ce qui arriva à Marseille en

310 CHAPITRE Vf.

1720, les rues jonchées de cadavres épars ou entassés, ni les morts traînés hors des maisons par des mourants ou par des criminels destinés à périr 1. «Tout est régulier, tout est grave et solennel chez ce peuple essentiellement religieux ,» dit un témoin de la mortalité occasionnée à Constantinople par la peste de 1812.

Les Francs et les raïa ont adopté cette coutume par crainte de la contagion quand il s’agit de la peste, et, dans toute autre maladie, par celle des miasmes résultant de la prompte décomposition des corps dans un climat aussi chaud en été, aussi humide en hiver, que l’est célui de Constantinople. On ne peut douter que, dans un pays où les médecins se gardent bien de visiter lés malades

(1) L’extrait suivant d’une lettre de M. de Belzunce, évêque de Marseille, à l’évêque de Toulon, lors de la peste qui rayagea la première de ces villes, confirme ce que j'avance.

« Dieu vous délivre, Monseigneur , de semblable fléau. Il y a «trois mois que la peste est à Marseille et cela ne finit pas. Hélas! « que n’ai-je pas vu et que n’ai-je pas eu à souffrir pendant ce «temps-là? J’ai vu et senti pendant huit jours deux cents morts « pourrissant autour de ma maison et sous mes fenêtres. J’ai été «obligé de marcher dans les rues, toutes sans exception bordées « des deux côtés de cadavres à demi pourris et rongés par des «chiens, et le milieu plein de hardes de pestiférés et d’ordures + “à ne savoir où mettre le pied. Une éponge trempée dans le vi- « naigre sous le nez, ma soutane retroussée sous le bras et bien « haut, il me fallait traverser ces cadavres infectés pour déméêler «parmi eux, confesser et consoler des moribonds jetés hors de «leurs maisons ei placés parmi les morts sur des matelas. Les «“ monceaux de chiens et de chats tués et pourrissant augmen-

«taïent l’horreur du spectacle et l’insupportable puanteur. »

ENTERREMENTS. 311 dont ils prévoient la mort certaine, de peur que le bruit ne se répande qu’ils sont morts entre leurs mains; où personne n’est chargé de vérifier légalement si la mort est réelle ou seulement apparente, il ne doive arriver beaucoup d’accidents. Aussi on cite à Péra l’exemple de plusieurs personnes crues mortes qui ont donné signe de vie pendant qu’on les portait au cimetière, sur le bord de la fosse, et même quelque temps après avoir été enterrées.

Mortalité en général.

«La peste, suivant la définition de plusieurs auteurs, est une maladie ordinairement accompagnée de bubons, de charbons ou de pustules, qui sévit en même temps sur le plus grand nombre des habitants d’une contrée et fait périr en tres peu de jours la plupart de ceux qui en sont attaqués. » Appliquée au fléau qui règne à Constantinople, cette définition est évidemment peu exacte. D’après les calculs que j'ai présentés au commencement du chapitre, les pestes ordinaires dérignes, celles qui se montrent le plus souvent, atteignent à peine.un sur cent de la population, et un tres grand nombre en guérit; dans celles qu'on appelle malignes, le nombre des personnes attaquées s’élève au plus à trois sur cent, dont la moitié environ succombe: enfin dans les épidémies cruelles, comme celle de 1812, une des plus meurtrières qu'on ait vues, et qui ne paraissent qu'à de longs

intervalles, il n’y eut que vingt-cinq personnes sur cent d’attaquées, dont les quatre cinquièmes périrent; encore est-il probable que dans ces calculs la mortalité des Turcs est exagérée; la haine des chrétiens contre eux y a sans doute contribué. Je me rappelle à ce sujet qu'ayant demandé un jour à un prêtre catholique à combien s'était montée au Juste la mortalité des Turcs pendant la peste de 1812,1il me répondit d’un air triomphant : « Sur quatre cent mille d’attaqués, il ne s’en est pas sauvé deux mille!» L’exagération est très commune dans l’Orient, surtout quand elle est inspirée par des motifs de haine religieuse et politique.

Mortalité suivant le sexe, l’âge et le tempérament.

Si nous examinons maintenant la mortalité suivant le sexe, les âges, les religions, les professions, etc., l'observation montre qu’il meurt beaucoup plus d'hommes que de femmes; quelques auteurs évaluent cette différence au quart, à la moitié, aux trois quarts, et plus même, en faveur des femmes; cependant le contraire devrait avoir lieu si la peste était contagieuse. Partout où le médecin franc est appelé, soit chez les Musulmans,

(x) Pour apprécier ces assertions à leur juste valeur, on peut se rappeler que, pendant l’expédition française en Egypte, dans ce berceau de la peste, l’armée, composée de trente-cinq à quarante mille hommes, ne perdit en trois ans que dix-sept à dix-huit cents hommes par l’épidémie, tandis que la dysenterie, qui n’est pas

regardée comme contagieuse, en enleva le double.

soit chez les Arméniens, toujours il trouve plusieurs femmes auprès d’un malade, pestiféré ou non. Ne peut-il se mouvoir? est-il à toute, extrémité? il s’en aperçoit en entrant; sa mêre, sa grand'mère ou son épouse est accroupie derrière lui et le tient entre ses bras; sa tête repose sur son sein; sœurs, filles, brus, nièces, toutes le servent à l’envi, le font boire, l’essuient, le changent de linge. La chambre est souvent si encombrée qu'avant d'y entrer le médecin est obligé d'ordonner aux femmes de la quitter. Lorsqu'il a reconnu la peste, donne-t-il à entendre à celle des femmes qui paraît avoir le plus d'intelligence qu'il y a quelques cas inquiétants en ville, qu’il pourrait y avoir quelque danger pour elle et pour les autres à se tenir ainsi autour du malade, il reçoit pour toute réponse chez les Musulmans : « Aprés tout, il ne peut arriver que ce qui plaira à Dieu; » chez les Arméniens : « C’est mon père, c’estmon mari, c’est mon fils! qui peut le soigner mieux que moi?» et personne ne s'éloigne. Un grand nombre de femmes grecques, arméniennes ou juives, se livrent à la pratique des accouchements, sont garde-malades et soignent les pestiférés. De plus, ce sont les femmes, les servantes, les esclaves qui blanchissent le linge de la famille; ce sont Îles mères et les épouses qui vont au grand tchartché vendre les broderies ou autres ouvrages qu’elles et leurs filles ont faits pendant la semaine. Enfin la population féminine est au moins double, triple de la population masculine, À quoi tient donc une

différence de mortalité si grande entre les deux sexes? c’est ce que j'examinerai plus tard 1.

Les femmes attaquées de peste dans un état de grossesse avancé avortent presque toutes et meurent bientôt. Celles qui, peu après être tombées malades, voient leursrègles, ontune grande chance d'échapper. |

Les enfants sont moins sujets à l'épidémie que les adultes; il en meurt peu. Les phénomènes ataxiques les plus intenses se développent presque toujours chez ceux qui périssent.

Les Jeunes gens de douze à vingt-cinq ans sont le plus souvent atteints de cette maladie sous la forme inflammatoire et guérissent presque tous, à moins qu'un traitement absurde ne donne lieu à une fièvre cérébrale. Beaucoup se sauvent par des hémorrhagies nasales abondantes.

Les adultes d’un tempérament bilieux suecombent en grand nombre, soit par suite d’un traitement perturbateur, soit à cause de quelque affecuon viscérale aiguë ou chronique.

Les vieillards porteurs de quelque inflammation chronique des visceres, et ils sont très nombreux à Constantinople, succombent presque tous. La caducité n'est pas à l’abri de la mort; Don Germano , qui avait dirigé pendant quarante ans l'hôpital des pestiférés français, en fut atteint à quatre-

(1) J'ai déja dit que l’usage du yachmak devait contribuer beaucoup à préserver les femmes des atteintes de l'épidémie. Voyez la note IIT à la fin du volume , où il est parlé en détail des

avantages de ce voile oriental, à la suite du hava-vourouchou.

vingt-quatre ans, et en mourut en quarante-huit heures. Un banquier juif en mourut en 1826, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. On sait que le Titien en mourut à quatre-vingt-dix-neuf ans.

On croit généralement que les personnes atteintes de folie ne prennent pas la peste; si cela est vrai, je puis citer une exception. Le fils d’un banquier de Yéni-Kapi, à crâne mal conformé, atteint depuis long-temps d’une inflammation chronique du cerveau, pour lequel j'avais été quelquefois consulté, en mourut en 1826.

Des eunuques noirs et blancs au service du sérail, il est rare qu’il en échappe un seul.

Parmi les esclaves noires, dont il se trouve un grand nombre à Constantinople, il y a deux variétés très marquées : l’une de grande taille, dont la figure est hideuse, la voix criarde, ia poitrine très étroite et les extrémités grêles ; elles ressemblent à des squelettes ambulants. Souvent attemtes de phthisie, ces femmes succombent presque toutes, et lorsque, pendant le cours de cette maladie, elles sont attaquées de l’épidémie, très peu en réchappent. L'autre variété, petite, trapue, à figure ronde, aux traits assez réguliers et d’un embonpoint assez prononcé, résiste beaucoup mieux.

Mortalité suivant les religions.

Si nous observons la mortalité des individus suivant leurs crovances religieuses et les nations

316 CHAPITRE Vi.

auxquelles ils appartiennent, nous trouverons qu'a nombre égal la peste enlève moins de protestants que de catholiques, moins de catholiques que d’Arméniens et de Juifs, moins de ceux-ci que de Grecs orthodoxes, et moins de ces derniers que de Turcs.

On peut s’en faire une idée assez Juste en se promenant très souvent, ainsi que je l'ai fait, dans le Grand-Champ-des-Morts; là reposent, les uns à côté des autres, les sectateurs des divers cultes chrétiens et ceux de Mahomet. Dans le petit cimetiére consacré aux protestans anglais, hollandais, suédois, suisses, genevois, il n’a été enterré de mon temps aucune personne morte de la peste; je ne me rappelle pas même avoir lu sur les marbres funéraires anciens une épitaphe qui fit menuon d’un décès par suite de cette maladie. Dans celui des catholiques français, italiens, autrichiens, etc., plusieurs marbres funèbres attestent des victimes de la peste; beaucoup d’autres individus, victimes également de cette maladie, mais pas assez riches pour qu'un marbre rappelle aux passants leur nom, leur âge, gisent inconnus.

Les Arméniens des deux rites, réputés plus nombreux que les Grecs, n’éprouvent pas à beaucoup près autant de pertes que ces derniers.

Je ne puis rien dire de précis sur la mortalité des Juifs; jai eu peu de relations médicales avec cette nation ; l'opinion publique porte leurs pertes à celle des Franes et des Arméniens réunis.

Les Grecs habitent plusieurs quartiers éloignés

MGRTALITÉ. 317 les uns des autres, San-Dimitri, le Fanal, Psammatia, Arnaout-Keuiu , Therapia, etc., et leurs cimetières sont nombreux, en sorte qu’il est difficile de juger le nombre de décès par suite de l'épidémie ; mais par le mouvement de leur hôpital pour les pestiférés, situé à l’extrémité de Péra, et les données générales, le nombre des morts est plus grand que celui des Francs, des Arméniens et des Juifs réunis.

Si l’on en croyait les bruits de Péra, on devrait être étonné qu'il reste encore un Turc à Constanunople; les haines politiques et le fanatisme religieux des Francs, des Pérotes et des raïa, enflent à l’envi la mortalité de la nation dominante; on assure que ses pertes sont décuples de celles sup- portées par toutes les autres populations réunies. Le tableau de la mortalité essuyée pendant la peste de 1812 paraîtrait plus que justifier cette opinion; mais Je le crois exagéré, si j’en Juge par ce que J'ai observé pendant les neuf années de mon séjour à Constantinople. Deux de ces années se passérent sans que l’on entendit presque parler de l'épidémie; elle se montra bénigne pendant cinq autres, et l’on n’entendit parler d'aucune grande mortalité parmi les Turcs. En 1819 et en 1820 elle se montra maligne; elle parut d’abord sévir sur Péra et Galata, et oublier Constantinople; mais s'y étant ensuite déclarée, elle y fit des ravages. On parla vaguement à Péra, pendant quelques jours, de plusieurs centaines de morts passés par la porte d’Andrinople ; il y eut en no-

vembre une recrudescence qui enleva encore de nombreuses victimes: les Francs y perdirent, disait-on, presque autant de monde qu'en 1812; les raïa souffrirent également; mais la mortalité des Turcs ne fut nullement en proportion avec les calculs que l’on se plaît à en faire.

Des auteurs ont eu la curiosité de rechercher quelles peuvent être les causes de cette disproportion de mortalité suivant les religions ou les différentes croyances d’une même religion; ils ont cru les trouver dans une meilleure éducation morale, une nourriture plus abondante et plus régulière, une plus grande propreté, une aisance plus générale, l’absence plus ou moins grande de ces terreurs religieuses qui assiégent les ames faibles lorsque la mort se présente tout-à-coup à elles sous sa forme la plus désespérante. Si, comme on ne peut en douter , ces causes exercent une très grande influence, comment se fait-il que les Turcs, fortement constitués, d’un tempérament sanguin-bilieux , le plus heureux de tous, d’une sobriété extrême, d’une propreté inconnue partout ailleurs, ennemis de tout exercice violent, peu exposés aux intempéries des saisons, aux vicissitudes extrêmes de la température, calmes, résignés aux décrets de la Providence, fatalistes au plus haut degré, sans crainte aucune de la mort, pleins d’espérance dans l'avenir; comment, disje, les Tures, ainsi à l'abri de toutes les causes regardées comme prédisposantes et déterminantes, conséquemment beaucoup moins exposés que

MORTALITÉ. 319 les Francs et les raïa à être atteints de la peste, succombent-ils en si grand nombre à cette maladie ?

D'abord il est évident que la population turque de Constantinople, étant triple environ de celle des autres nations qui habitent cette capitale, peut avoir une mortalité triple sans qu’on doive s'en étonner; mais j’admets sans difficulté que, à nombre égal, celui des Turcs morts en temps de peste est beaucoup plus élevé qu'il ne le devrait ètre ; je vais assigner les causes principales de ce surcroit de mortalité que le médecin seul peut apprécier.

Quiconque a exercé long-temps la médecine à Constantinople et a observé les Turcs dans leurs boutiques, chez les apothicaires, dans les innombrables kahvène où ils ont l'habitude de passer chaque jour quelquesheures pour se délasser; quiconque a été appelé chez eux, dans leurs harem, ne peut manquer d’être surpris de la quantité d’individus atteints de gastrites, gastro-entérites, gastro-duodéno-hépatites, etc. etc., aiguës, sub-aigués, où chroniques de toutes les nuances. Je ne crois pas exagérer en affirmant qu’un tiers de la population masculine, de quarante-cinqans et au-dessus, en est plus ou moins attaquée. Dans l'Europe civilisée les causes de ces maladies sont en général les grandes chaleurs, l’insolation, les excès de table, les viandes noires, les poissons gâtés, les aliments épicés, les vins chauds, les liqueurs alcooliques, l’abus du café, les passions tristes, les

accès de colère, les travaux du cabinet, les veilles prolongées, les coups, les chutes, les pressions répétées sur la région épigastrique, les phlegmasies chroniques de la peau, surtout lorsqu’elles disparaissent brusquement, et aucunede ces causes n’atteint le Turc. Fait-1l chaud? lesrayons du soleil sont-ils ardents ? il reste chez lui ou dans sa boutique, il se rend à la mosquée ou passe le temps de l’extrême chaleur dans son kahvèné de prédilection ; il mange peu, et seulément pour vivre; il hait ce qui est épicé, fumé; les viandes noires, faisandées, le dégoütent ; il mange peu de poisson, il Ya trop d’arêtes; sans couteau n1 fourchettes, comment s’en tirerait-il? Il ne boit ni vin, ni liqueurs alcooliques, mais de l’eau en grande quantité et généralement d’une excellente qualité #; le café, dont il prend à la vérité plusieurs tasses par jour , est si léger et la tasse si petite qu'une de nos tasses parisiennes équivaut en force et en quantité à une demi-douzaine des leurs. Pourquoi serait-il triste ? il croit à la fatalité; il a fait abnégation de tout faux besoin; il ne se met point en colère, le Koran le défend. Le plus grand nombre ne sait ni lire ni écrire; ceux qui ont reçu l’éducation classique du pays ne s’occupeht point de

(1) Le scherbet, dont les personnes aisées font quelquefois usage, n’est pas une boisson spiritueuse ; c’est une macération, ou une infusion de vaisins secs à laqueile on ajoute quelques aromates, quelquefois un peu d’ambre ou de musc, pour la rendre agréable. À moins d’être préparée avec le plus grand soin, elle a

un faux goût de médecine.

sciences ni de beaux-arts, et se contentent de lire le Koran et ses commentaires ; d’ailleurs les livres sont tous ou presque tous manuscrits et coûtent tres cher. Le Turc se retire chez lui à la fin du jour, se couche peu après et se lève avec l'aurore; ilmarche gravement et lentement. Je ne me rappelle point avoir vu un Musulman se laisser choir : ses habillements amples et peu serrés ne compriment aucune païtie de son corps. Les bains, le massage, les lotions savonneuses, en nettoyant la peau, rappelant la transpiration supprimée, assouplissant les muscles’et les articulations, préviennent les rhumatismes, la goutte, les maladies chroniques de la peau, et rendent on ne peut plus rares les gastrites et les gastro-entérites consécutives de ces phlegmasies.

À quoi donc tient cette grande mortalité des Turcs en temps de peste? à deux câuses principales : l'absence complète de police médicale à Constantinople et dans tout le Levant, et l'abus des purgatifs. Pour en faire sentir toutes les conséquences il est indispensable d’entrer dans quelques explications.

Quoique lhekim-bachi ou premier médecin du sérail soit le chef suprême de tous les apothicaires raïa, qu'il juge leurs différends, les condamne à l’amende ou fasse fermer leurs boutiques quand des plaintes graves s'élèvent contre eux; quoique des pharmaciens plus ou moins instruits soient nommés par lui pour connaître de la capacité des personnes qui désirent ouvrir une

322 CHAPITRE Vi.

boutique, toujours est-il vrai que ces permissions s’obtiennent facilement, et que, à très peu d’excepuons prés, tous les apothicaires exercent aussi la médecine. Coiffés du kalpak doctoral, ils parcourent à pas lents les différents quartiers de Constantinople pour se rendre chez leurs pratiques s'ils en ont, sinon pour se faire remarquer dans les rues et appeler par lesfenêtres, et laissent dans leurs misérables officines, pour préparer les receltes qui pourraient survenir en leur absence, un jeune apprenti qui souvent prend un médicament pour un autre et compromet ainsi la vie du malade et l'honneur du médecin. à e

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Quant aux pharmaciens francs, péra tes, levanuns, l'hékim-bachi n’a sur eux qu'une autorité très indirecte ; il n'en a aucune sur les médecins francs, qui ne dépendent que de leurs chancelleries respectifes. Comme elles ne mettent aucun obstacle à l'exploitation de cette industrie, se fait médecin qui veut; aussi avocats sans causes, militaires réfugiés, prêtres défroqués, drogmans politiquesestitu és, drogmans de médecins renvoyés

(x) Depuis mon départ de Constantinople, le gouvernement ture à établi une école de médecine où les élèves , avant d’obtenir la permission de se livrer à la pratique médicale, sont obligés de subir des examens devant des professeurs dont la plupart ont fait leurs études en Europe, quelques-uns même à Paris. Voilà, certes, un grand pas vers une réforme médicale. J'ignore si ces réglements s'appliquent également aux médecins francs ou réputés francs. Peut-être, pour s’en exempter, invoqueront-ils les

capitulations. Alors cette sage mesure se trouvera en grande partie paralysée,

MORTALITÉ. 323 ou mécontents de leur professeur, négociants faillis, commis sans emploi, courtiers sans clientelle, apothïcaires sans boutiques, cuisiniers sans place, etc., etc., tous ceux qui ont le droit de porter un chapeau, qui n’ont rien à perdre, tout à gagner, et qui se sentent assez d’audace pour se proclamer médecins et exercer cet art envers et contre tous, peuvent le faire impunément; et même, si quelques compères les recommandent, si quelque prêtre mis dans leurs intérêts les prône, si quelque heureux hasard les favorise, on les voit HS une réputation éphémère.

Celui qui n’est pas assez effronté pour débuter dans la capitale trouve à crédit chez quelque pharmacien franc une caisse de médicaments avec les indications des maladies auxquelles ils conviennent; il s'associe avec quelque domestique de place qui parle les quatre langues du pays, va faire son apprentissage dans l’Asie-Mineure, en exploite les populations ignorantes, revient ensuite à Constantinople; alors il prend le titre de docteur et affirme qu'il arrive de Padoue ou de toute autre université de PItalie, où il dit avoir pris son diplôme ?.

Mais de tous ces individus personne ne sait urer un meilleur parti de la pratique médicale que cette espèce de Levantins métis réputés Francs

(1) Voir Note VIII à la fin du volume.

(2) Ce tableau n’est point chargé; tous les individus auxquels

il fait allusion exercaient pendant mon séjour à Constantinople.

dont nous avons parlé précédemment. Nés dans le pays, au fait des mœurs, des usages, des préjugés des Musulmans et des raïa , parlant facilement les langues du pays, A IONNTE insinuants, intrigants au suprême degré, ils réussissent où beaucoup d’autres échouent, et savent se concilier la bienveillance de leurs malades.

Dans un pays où les mauvaises habitudes solitaires sont encore inconnues, où la police ne souffre aucun lieu de prostitution, il est de toute nécessité HUE l'homme, aussitôt qu’il est nubile, désire et s’associe une compagne. Les paren Is vont au-devant de ses désirs; le mariage est bientôt conclu. Après quelques mois , quelques années, les transports sont moins re la satiété engendre l'ennui, le dégoût ; ; l'époux s'étonne que des Jouissances qu'il pensait devoir durer autant que la vie le trouvent aussi indifférent ; il se croit fable, malade, peut-être sous fé puissance d'un charme ; il consulte son médecin , ordinairement quelque apothicaire grec, arménien ou Juif. Celui-ci l’assure qu’il a des secrets merveilleux contre cette espèce de faiblesse, qu’il en a guéri bien d’autres ; puis il lui prépare aphrodisiaques sous toutes les formes : circolati, décoctions, potions, électuaires et pilules ; il les rend de plus en plus excitants. Ces médicaments, utiles d’abord, perdent bientôt leur efficacité ; l'estomac long-temps stimulé s’'irrite enfin; à la constipation qui en est la suite inévitable le médicastre oppose des purgatifs assez énergiques

pour provoquer plusieurs selles. La forte constitution du Musulman résiste long-temps à ce traitement absurde; la régularité de sa manière de vivre, la grande quantité d’eau qu’il a l’habitude de boire, calment ces irritations. Chaque printemps il se remet aux aphrodisiaques, aux toniques, dans l'espoir d’un meilleur succès, mais en vain. Des phlegmasies chroniques des organes digestifs se déclarent enfin, et il arrive ainsi à une vieillesse plus ou moins prématurée. Il résiste difficilement alors à une épidémie bénigne; est-elle maligne, cruelle, le plus grand nombre, sinon Ja totalité, sont rapidement enlevés.

C’est à ces deux causes qu’il faut attribuer le plus gramd nombre de décès des Turcs pendant les épidémies ordinaires et l'énorme mortalité qu'ils éprouvèrent pendant l'épidémie cruelle de 1812. La peste ne s’était pas montrée pendant les huit années précédentes, et les porteurs de phlegmasies chroniques des organes digestifs, etc., accumulées pendant cet espace de temps, succombérent. C'est en grande partie à l’absence de la dernière cause qu’il faut attribuer la moindre mortalité des femmes, des jeunes gens et des enfants.

Mortalité suivant les professions.

Pendant mon séjour à Constantinople, il n’est

mort de la peste ni souverain, ni muphti, ni grandvisir, ni ministres turcs, que je sache; j'ignore

quelles sont au juste les occupations du souverain et du muphti; mais qui est plus exposé à de nombreux contacts d'objets contumaces que le grand-visir et les autres ministres qui se rendent à la Porte, rendez-vous général de toutes les personnes qui ont soit des réclamations à faire, soit des procès à juger, et qui passent plusieurs heures à recevoir les pétitions, les mémoires , à les apostller, etc. , etc. ?

Il n'est mort ni ministre étranger près la Sublime-Porte, ni aucune personne de leur famille, sauf un des fils de l’internonce , Ni secrétaires, ni drogmans, ni consuls, ni Jeunes-de-langue. Il est vrai que les ministres, les conseillers les secrétaires, les chanceliers peuvent rester É,cute mais nous avons vu que les drogmans sont obligés d'aller, les uns à la Porte pour les affaires politiques, les autres à la douane, aux tribunaux Lurcs, etc., pour soigner les intérêts de leurs nationaux.

Je ne me souviens pas qu’il soit mort de peste aucun des nombreux prêtres ou religieux francs qui desservent les églises catholiques de Péra et de Galata; cependant ces églises ne sont pas fermées pendant la saison morbide. Peu de Francs s'y rendent à la vérité; mais elles sont pleines de femmes pérotes, d’Arméniens et de Grecs catholiques. De plus, les prêtres se rendent auprès de tous les malades qui réclament leurs secours.

Nous avons vu également que les prêtres de la peste sont plus exposés que qui que ce soit au

MORTALITE. 327 danger de la contagion : ils vérifient les personnes soupconnées d’en être atteintes, et cette vérification exige fréquemment des contacts multipliés. Dans leurs hôpitaux ils confessent et communient les malades, les visitent plusieurs fois par Jour ; ils les prennent entre leurs bras, les tournent et les retournent; ils cautérisent leurs bubons quand ils le croient utile, les pansent, ainsi que les charbons. Les infirmiers, chargés des détails, les remplacent à l’occasion. Tout cela se fait avec autant de sang-froid que s’il ne s’agissait que d’une maladie ordinaire. Cependant Don Germano, avant sa mort, avait dirigé pendant quarante ans l'hôpital pour les pestiférés français; Don Courban, son successeur, n’a jamais été attaqué, quoiqu'il m'ait dit être dans la peste depuis trente-six ans. Sa sœur demeure avec lui dans l'hôpital depuis nombre d'années. Abraham, son élève, ne l’a pas eue, quoiqu'il vérifie aussi les pestiférés et en traite beaucoup en ville. Don Giacomo est, depuis un grand nombre d'années, à la tête de l'hôpital pour les pestiférés latins. Les papas des hôpitaux grecs, souvent encombrés de malades quand il y en a peu ou point dans les autres, parviennent à une bonne vieillesse; on dirait presque que la profession de soigner les pestiférés est un brevet de longue vie. Disons-le une fois pour toutes : l’on n’attache point à Péra l'importance que mériterait cette maladie si elle était aussi contagieuse qu’on se plait à le dire.

Des nombreux médecins francs qui, du matin

au soir, parcourent les différents quartiers de Constantinople et qui sont compromis à chaque instant par le contact des vêtements des allants et des venants, et exposés à trouver de temps en temps un pestiféré dan: les malades qui les font appeler, chose étrange! je n’en ai connu, en neuf ans , qu'un seul qui ait été atteint de la peste; encore élait-ce un individu qui se faisait passer pour médecin, et qui, pressé par la misère, s'était donné pour avoir le secret de guérir cette maladie et en avait traité plusieurs.

Parmi les raïa qui exercent la médecine auprès des Turcs et qui n’osent refuser leurs services alors même qu’il s’agit de la peste, il en est un seul qui, à ma connaissance, en soit mort. Il est probable que, dans les quartiers peu fréquentés de Constantinople, quelques-uns succombent ; le nombre doit en être peu considérable, car ces accidents auraient été un sujet de conversation parmi leurs confrères ou dans nos rencontres chez les apothicaires. +

Aucun pharmacien franc n’est mort; d’un si grand nombre d’apothicaires raïa, trois seulement, à ma connaissance, sont morts de la peste.

Parmi les négociants francs un peu marquants, leurs principaux commis, les courtiers de change et de navires, aucun n’a été atteint de l'épidémie ; des principaux boutiquiers, artisans, aucun ; des aubergistes, un seul individu avec sa femme ; des cafetiers, glaciers, confiseurs, aucun.

Les individus francs les plus sujets à succom-

ber à l'épidémie sont les matelots, les ouvriers des plus basses classes, échoppiers, pourvoyeurs, colporteurs , blanchisseuses; et encore, dans la peste de 1812,le nombre dès personnes attaquées ne s’éleva-t-il qu'à cent vingt-deux, dont il mourut quatre-vingt-quatre.

La classe qui, à Péra et Galata, fournit à elle seule autant de malades et de morts que toutes les autres ensemble, c’est celle des domestiques grecs et arméniens; 1l n’y a qu'un cri contre elle. Si la peste s’introduit dans une maison, c’est toujours , disent les maîtres, tous contagionistes comme l’on sait; parce que le domestique ou Îa servante ont été à l'église, sont sortis le soir, ont reçu en cachette un de leurs compatriotes,etc., etc. Il est vrai que les domestiques grecs sont irréguliers dans leur conduite et que quelques domestiques mâles arméniens commencent à les imiter ; mais ce qu'il y a de très bizarre c'est qu'au milieu de leurs lamentations sur des dangers qu'ils courent , parce que, dans la crainte d’être envoyés à l'hôpital , les domestiques n’avouent leur état que quand ils ne peuvent plus faire autrement, les maîtres, compromis ainsi dans leurs personnes, leur linge, leurs lits, leurs habillements, leurs sophas, continuent à se bien porter.

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