DE LA NON-CONTAGION DE LA PESTE
Observations citées à Péra à l'appui de l'extrême contagion de fa peste. — Observations qui semblent prouver tout à la fois la contagion et la non-contagion. — Observations qui prouvent la non-contagion. — Examen des maladies réputées jadis contagieuses. — Contradictions des contagionistes démontrées; leurs objections réfutées. — Observations à l'appui de la noncontagion par contact médiat, — immédiat. — Lieux où la peste s'éteint sans pouvoir se communiquer; où elle a longtemps existé et ne se montre plus; où elle alterne; où elle ne s'est pas encore montrée malgré de nombreuses communications avec la Turquie et l'absence de réglements sanitaires. — Examen de la doctrine de l'absorption et de l’incubation du miasme de la peste. — Pendant la saison morbide, toute la population de Constantinople est sous son influence. — Nou-
velles objections des contagionistes; nouvelles réfutations.
Demandez aux Francs et aux Pérotes si la peste est réellement aussi contagieuse qu’ils le prétendent ; peu s'en faut qu’ils ne vous regardent comme un insensé. Aussitôt ils se mettent à vous raconter une foule d'histoires qui, répétées dans toutes les maisons lorsque la peste commence à sévir, passent pour des faits incontroversibles et indubitables. Pour ne pas être accusé de partialité J'en mettrai plusieurs sous les yeux du lecteur, afin qu’il puisse juger entre les faits qui semblent prouver la contagion et ceux qui m'ont fait adopter l'opinion contraire.
Anecdotes diverses citées comme preuves de contagion. — Vieilles cordes. — Bonnet de cuir. — Lit de plume. — Collier de perles. — Papier et châle infectés, — Fossoyeur ture. — Don Giacomo.— Mort de mademoiselle Fortunée Bœuf rapportée diversement.
De vieilles cordes enfouies pendant six années, d’autres pendant vingt années, ayant été remuées, communiquérent la peste à l’instant même.
Un bonnet de cuir infecta successivement six individus qui le porterent.
Un lit de plume donna la maladie à toutes les personnes qui s’en servirent.
Beaucoup d’autres cas semblables, rapportés par Forestus , Fracastor et autres écrivains contagionistes des seizième et dix-septième siècles, sont donnés comme étant arrivés dans quelques-unes des dernières épidémies.
On cite d’autres anecdotes encore. Un collier de perles de toute beauté fut envoyé un jour à une domnitza, à Bucharest. La princesse en fut si charmée qw’elle voulut s’en parer sur-le-champ. Malheureusement on avait oublié de le passer au parfum ; le fil qui tenait les perles unies était contaminé ; à peine l’eut-elle mis qu’elle fut attaquée de peste ; elle mourut le lendemain.
Un papas , mal vu du gouvernement turc et craignant d'être décapité, s'était réfugié au palais de Russie, à Buiuk-Deére ; Ïà, caché dans un cabinet, il attendait le départ de quelque navire sous
pavillon russe pour Odessa, lorsqu'il croit apercevoir quelque chose dans la crevasse d’un mur. Il examine, c’est un papier; il le prend, le déploie, et, à sa grande satisfaction, trouve dedans un ducat et le met dans sa poche. Mais le papier qui l’enveloppait était pestiféré , et le papas mourut en moins de deux jours.
La femme d'un négociant de Galata, désirant acheter un chäle, fait venir chez elle un marchand, connu pour en avoir un grand assortiment; elle en essaie plusieurs. En ayant enfin rencontré un dont le dessin lui plaît, elle veut en examiner le tissu et l’approche de ses yeux. Elle est aussitôt frappée d’une mauvaise odeur, tombe malade et meurt en vingt-quatre heures. On lui trouva un bubon.
Un fossoyeur d’un des nombreux cimetières consacrés à la sépulture des Musulmans avait creusé tant de fosses pendant la grande peste de 1812 que, satisfait de son avoir, il prit la résolution de s’en retourner dans le lieu de sa naissance et d’y acheter une petite propriété. Il était déjà hors des murs de Constantinople lorsqu'il rencontre le convoi d’un Musulmar. L'idée lui vient de se montrer reconnaissant envers la Providence et d’attirer la bénédiction du ciel sur son voyage en creusant gratis une fosse pour le défunt. Il descend de cheval, se met à l’œuvre, aide même à descendre le mort dans sa dernière demeure. II veut ensuite remonter à cheval, il ne le peut; il se
sent atteint d’un violent mal de tête, de nausées, de vomissements, et meurt en quelques heures.
Don Giacomo, directeur actuel de l'hôpital des pestiférés latins, remplaca, il y a quelques années, son frère dans cet emploi; ce dernier ne le remplit que pendant trois années. Un jour qu’il était occupé à confesser une femme que l’on venait d'amener à l’hôpital, il fut frappé d’une odeur toute particulière qui sortait de la bouche de la malade et s’écria : «J'ai pris la peste!» Il tomba malade le même jour et mourut en quarante-huit heures.
Voici maintenant une anecdote qui est souvent rapportée par les Francs comme preuve d’extrême contagion et qui l’est de deux manieres.
Première version. — « M. le secrétaire-général de l'administration de santé de Marseille m’a raconté, dit Fodéré , un fait dont il a été lui-même le témoin dans le Levant. Dans la maison de commerce où il était employé, un des commis, revenant de la ville, quitta en rentrant son habit; comme il est d’usage en temps de peste, il l’étendit sur des arbres, dans le jardin, pour le faire sereiner. La demoiselle de la maison , qui se promeuait dans le jardin, passa par mégarde contre cet habit et le toucha. En montant dans la salle où se trouvait celui qui m’a raconté cet événement, elle se plaignit d’un grand mal de tête et d’un frisson le long de l’épine du dos; bientôt se manifestèrent tous les symptômes de la peste,
dont elle mourut sans que le commis eût aucun mal !. »
Seconde version. — À mon arrivée à Constanünople, en 1815, on parlait souvent encore de cet événement. Voici ce quele docteur À... , médecin de la famille Bœuf, me dit à ce sujet : « Le médecin de lPhôpital français de Galata étant absent lorsque fa peste de 1812 se déclara, je fus nommé par lambassadeur de France pour en faire le service. M. B. était un des syndics de la nation. Nous allâmes ensemble à cet établissement pour constater l’état où il se trouvait avant le départ du médecin titulaire. Il y avait sur le plancher de vieilles couvertures; un chat dormait dessus ; 1l s'enfuit à notre arrivée et ioucha le bord de la pelisse du syndic. De retour chez lui M.B. ôta ses vêtements, et, suivant son usage, les posa sur des cordes établies à cet effet dans une pièce de la maison. Je ne sais pourquoi sa fille Fortunée alla dans cette chambre et les toucha. Elle tomba malade le soir même. Appelé le jour suivant, je fus effrayé des symptômes qui se manifestaient. Je connaissais toutes les précautions que prenait la famille et ne pouvais croire que ce fût la peste; mais quand on m'eut dit que Fortunée avait touché la pelisse de son père, je n’hésitai plus dans mon diagnostic; j'annonçai même une terminaison prompte et fatale. Le jour suivant mademoiselle Bœuf succomba. »
(1) Voy. Dict. des Sciences méd., t. XLI, p. 109, art. Peste.
Le fait principal n'est que trop vrai; jai vu la tombe de cette intéressante personne dans le cimetière franc, et lu sur le marbre qui la recouvre qu’elle était née le 13 juin 1799 et morte le 18 novembre 1812.
Mon but, en rapportant ces deux versions, est de faire voir combien peut différer le même fait, rapporté par deux personnes qui en étaient témoins oculaires, et par-là prévenir le lecteur, une fois pour toutes, qu’à Constantinople beau-
coup plus encore «qu'ailleurs il est difficile de connaître l’exacte vérité.
Observations de contagion extrême d’un côté et de non-contagion de l’autre dans la même famille. -—Spiridion Stefani. — Harem du pacha des Dardanelles.
Le sieur Spiridion Stefani, d’une des premières familles de Sainte-Maur, une des îles Iloniennes, àgé de trente-huit ans et marié, demeurait à Péra, lorsque le 28 mai 1810 il se sentit indisposé; il avait de la fièvre et les yeux enflammés. On y fit peu d'attention. Deux jours après, pendant que ses amis, au nombre de dix oudouze, étaient dans son appartement, la peste se déclara vers quatre heures après midi. Trois bubons se manifestèrent, ainsi qu'un charbon au talon. Don Courban fut appelé et déclara que la maladie était mortelle. Ce fut alors que Stefani dit à ses amis qu’un de ses compatriotes, demeurant à San-Dimitri, lui avait apporté un diamant dans du coton, qu’il l’avait touché,
gardé un Jour, et que c'était là probablement la cause de sa maladie. Ses amis s’éloignèrent aussitôt; sa femme confia son fils âgé de quatre ans et demi à une servante, et resta seule avec son mari. Tous les symptômes les plus formidables se déclarérent. Stefani fut pendant dix jours dans le plus grand danger; sa femme lui servit de gardemalade. Elle pansait ses plaies, et, pour donner du courage à son mari, elle lui donnait des baisers sur les lèvres. Enfin les symptômes diminuèrent d'intensité, et, après une conyalescence qui dura trente jours, il guérit parfaitement. La peste respecta cette femme héroïque, mais l'enfant confié à la servante était déjà atteint dela maladie et mourut. La servante qui en avait eu soin ne s’en ressentit aucunement. Aucune des personnes qui s'étaient trouvées chez Spiridion Stefani pendant les deux jours d’incubation de la peste n’en fut attaquée.
Obligé de rester quinze jours aux Dardanelles pour attendre l’escorte qui devait accompagner le convoi dont mon navire faisait partie, j'eus occasion de faire la connaissance d’un médecin livournais établi depuis quelque temps auprès du pacha, et d’avoir avec lui de longues conversations sur les maladies du pays et principalement sur la peste. Il me dit que, malgré les fréquentes occasions qu'il trouvait d’observer la maladie, il n'avait encore pu s’en faire une juste idée, et me cita lobservation suivante pour prouver l'incertitude de la
contaglon.
Un navire arrive d'Alexandrie aux Dardanelles; il a la peste à bord. Pendant la traversée il avait perdu quelques hommes de son équipage. Il débarque plusieurs malades avec leurs effets. Quelques accidents de peste se déclarent dans la ville; des individus en meurent. Une personne attachée au service du pacha en est atteinte et succombe après plusieurs jours de maladie. Sur cinquante-sept personnes qui composaient la famille du gouverneur, ce fut la seule qui en fut attaquée, quoique toutes les autres habitantes du harem allassent la voir, la soigner et passer les journées avec elle, sans prendre les moindres précautions. «Et, chose étonnante, ajouta le médecin, la peste qui est en ce moment à Gallipoli n’est point aux Dardanelles, malgré la fréquence des communications entre ces deux villes. »
Est-ce à l'arrivée de ce navire et au débarquement de quelques malades avec leurs effets que l'on doit attribuer l'apparition de la peste aux Dardanelles, ou à linfluence des vents du sud, qui doivent souffler pour que les vaisseaux venant de la Méditerranée puissent entrer dans le détroit?
Si c'est à la propriété éminemment contagieuse de cette maladie qu’on attribue son explosion, comment $e fait-il, d’un autre côté, qu'une personne vivant dans la solitude du harem ait pu la contracter, et que, l'ayant contractée , elle ne lait pas communiquée à toutes les personnes qui l’entouraient ?
338 CHAPITRE Vif.
Observations de non-contagion. — Enfant allaité sans danger par sa mère pestiférée. — Enfants laissés avec leurs parents atteints de la maladie.— Effets d’un officier mort de peste passant sans donner la maladie à un négociant embarqué sur le même bâtiment.
Le sieur P.... V..., pharmacien distingué demeurant à Galata, que jai beaucoup connu pendant mon séjour à Constantinople, m'a souvent raconté ce qui suit : « Je n’avais encore que quinze Jours quand ma mère fut atteinte de la peste ; elle resta sans connaissance pendant plusieurs jours et ne mangea rien pendant tout ce temps-là. J’étais couché avec elle et prenais le sein fréquemment. Revenue de cet état d’insensibilité, la première chose que demanda ma mèéresfut si l’on m'avait donné une nourrice. La servante répondit que , à cause de la peste, personne n'avait voulu se charger de moi, que J'avais couché tout le temps aupres d’elle et l'avais tétée régulièrement cinq ou six fois par jour. Ma mère voulut voir son lait; elle en exprima plusieurs gouttes sur une assiette; il était vert comme le suc de poireau. Malgré tout cela je n'ai point pris la peste; mais si je passe dans une rue où cette maladie existe, ou sije me trouve près d'une personne qui en soit attaquée, je ne tarde pas à ressentir des élancements dans les régions inguinales ou axillaires.»
Je fus voir le prince Morousi ler6 mars 1816; entre autres choses nous causâmes de la peste. Il me
dit à ce sujet : « Nousavons eu dernièrement à Thèrapia une observation très curieuse. Dans une famille composée du père, dela méreetde six enfants, le pére et la mère furent attaqués de la peste. Pour soustraire les enfants à la contagion, on fit tout ce que l’on put; mais, les lois turques n’autorisant pas une séparation forcée, les enfants restèrent avec leurs parents tout le temps de leur maladie. Aucun d’euxnepritla peste; le père et la mère guérirent.»
M. Barbaux, négociant anglais, était parti sur un vaisseau russe pour se rendre de Constantinople à Odessa; un officier russe, passager comme lui , se trouva si fortementindisposé qu’il demanda son débarquement à Buïuk-Derè. M. Barbaux, dont la cabine n’était pas commode, s'installa dans celle de l'officier, dont la maladie était d’un caractère inconnu à toutes les personnes du bord, et hérita de ses draps et de son bonnet de nuit.
Arrivé près d’Odessa, le capitaine fut on ne peut plus étonné d’être accueilli par des coups de canon et de recevoir l’ordre de se tenir au large. Il s'informe des motifs; on lui demande si son navire ne porte pas tel nom, s’il n’y a pas èu à bord un officier malade qui s’était fait débarquer à Buïuk-Dérè. Sur l’affirmative, on l’instruit que ce passager est mort de peste le lendemain du jour où il avait été mis aterre ; que lalégation russe avait envoyé aussitôt un courrier à Odessa pour prévenir le gouvernement de cet accident et empêcher que le navire n’entrât dans le port. M. Bar-
baux ne fut pas atteint de peste, quoique pendant la traversée ileüt fait usage des effets du défunt.
À l'appui de ces observations je pourrais en citer mille autres aussi peu conclusives; c’est pourquoi je crois devoir passer à l’examen des maladies réputées contagieuses.
Examen des maladies réputées contagieuses. — Contradictions des contagionistes. — Leurs objections réfutées.
La doctrine des virus, de l'infection , de fa contagion, sur lesquels on a écrit tant de volumes, est encore si peu éclaircie que le lecteur me saura gré sans doute de ne point aborder cettequestion. C’est de faits connus, bien observés, admis par les contaglonistes eux-mêmes, que je vais me servir pour renverser toutes leurs objections.
Il est curieux d'observer combien, depuis un siècle, le nombre des maladies réputées contaoieuses est diminué. La phthisie, la dysenterie, l’'ophtalmie égyptienne, la coqueluche, certaines fièvres intermittentes épidémiques, étaient censées l’être par contact médiat et immédiat; la syphilis, à son apparition en Europe, par contact médiat, immédiat, et même par atmosphère du malade. Maintenant, aux yeux de Pobservateur instruit et impartial, la phthisie qui, dans certaines localités, à Paris par exemple, enlève chaque an-
(1) Il me paraît d’une incontestable évidence que l’ophtalmie égyptienne peut se propager par la contagion, etc. Voir Rob. Thomas, Modern Practice of Physic, p. 122. Lond., 1821.
NON-CONTAGION. 341 née plus d’un centième de la population, n’est plus que la dernière période de l’inflammation du tissu pulmonaire, et l’on ne croit plus à la propriété contagieuse des effets qui servaient au maladet. La dysenterie, qui règne souvent épidémiquement, qui fait de si grands ravages dans les camps, les hôpitaux, les villes assiégées, cette maladie qui, pendant l'expédition des Français en Egypte, occasionna une mortalité plus grande que celle de la peste même, n’est plus qu’une inflammation du colon primitive ou consécutive, et, depuis que le traitement enest devenu rationnel, elle est beaucoup moins fréquente et surtout moins meurtrière. L'ophtalmie, si commune en Egypte et qui sévit sur l’armée anglaise lorsque les événements de la guerrel’eurent amenée dans ce pays-là, n'est plus, suivant l’opinion du docteur Ware?,
(1) À Smyrne on croit encore à la contagion de la phthisie pulmonaire. Un jeune homme de ma connaissance, atteint de cette maladie, fut envoyé de Constantinople à Smyrne, où l’on espérait que la plus grande douceur du climat pourrait être favorable à sa santé; il y mourut presque aussitôt son arrivée, M'étant trouvé quelque temps après à Smyrne, j’eus occasion de voir le médecin français qui avait traité ce jeune homme, et je le questionnai sur sa maladie. Il me dit qu’il était mort de phthisie pulmonaire, et que, comme cette maladie est contagieuse, il avait fait passer à l’eau de chaux la chambre qu'il avait occupeé, et désinfecter tous ses effets.
À Bologne on croit à une demi-contagion de la même maladie; il y a une salle consacrée aux personnes atteintes de phthisie
pulmonaire.
(2) Modern Practice of Phystc, p. 312.
qu’une inflammation très aiguë de la conjonctive, avec une abondante sécrétion purulente. La coqueluche, que l’on a cru ne s'être montrée en Europe qu'au commencement du quinzième siècle, qui depuis enlevaunnombreprodigieux d’enfants, et que l’on a pendant long-temps attribuée à un principe délétère, spécifique, le plus souvent contagieux!, répandu dans l'atmosphère, n’est plus qu’une variété de la bronchite aigüe, qui attaque les enfants tantôt sporadiquement, tantôt épidémiquement, et dont la cause la plus ordinaire est l’action du froid humide sur la peau. La fièvre intermittente, si fréquénte dans le voisinage des marais et que la quantité de personnes attaquées en même temps avait fait croire contagieuse, n'est plus qu’une irritation, une inflammation plus ou moins forte, directe ou sympathique des viscères, le plus fréquemment de l’estomac et des intestins, par l’action des émanations marécageuses. La syphilis n’est plus regardée comme contagieuse par l'atmosphère des malades, mais seulement par un contact médiat plus ou moins prolongé.
La grippe, qui s’est montrée vers la fin de l’année 1832 à Saint-Pétersbourg, à Moscou, à Kœænigsberg, à Berlin, et qui, dans le printemps de l’année 1833, sévit à un tel point sur la population de Londres que les tribunaux et les théâtres ont dû être fermés, tant il yavait de gens de loi et de co-
(1) Modern Practice of Physic, p. 403.
NON-CONTAGION. 343 médiens qui en étaient attaqués; cette grippe, que des médecins anglais ont proclamée plus contagieuse encore que le choléra, se trouvera sans doute n’être que quelque bronchite due à un cerlain état de l’atmosphèere, et compliquée de lirritation ou de la phlegmasie de quelque autre organe.
La fièvre jaune et le choléra - morbus sont encore un sujet de discussion fort animée; mais il est évident que les partisans de la contagion de la première de ces maladies diminuent chaque jour, en même temps que le traitement rationnel qui lui est maintenant opposé en réduit la mortalité, jadis si grande, presque au niveau de celle des maladies ordinaires. Le choléra, proclamé d’abord non-contagieux par les sommités médicales de Paris, a depuis réuni les suffrages du plus grand nombre de ces mêmes sommités en faveur de l'opinion contraire; je n’ai aucun doute que de nouvelles observations ne confirment enfin la premiere de ces opinions.
Si l’on en excepte la variole, la peste est donc maintenant la seule maladie qui ait conservé son ancienne réputation d’être éminemment contagieuse.
Nous venons de voir combien de ces maladies, qui causaient autrefois autant d’effroi que la peste en inspire encore actuellement, ont été successivement éliminées du domaine de Ja contagion.
Si nous examinons les concessions successives que ses partisans ont faites depuis quelque temps
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à leurs adversaires, nous serons bientôt convaincus que leur doctrine commence à être gran- dement ébranlée.
En effet, ils soutenaient autrefois :
1° Que la peste est éminemment contagieuse ; 2° que l'air ne peut la donner ou ne peut en être le véhicule; 3° qu’il n’y a qu’un contact médiat ou immédiat qui puisse la communiquer, et que le contact immédiat est le plus dangereux des deux; 4° qu'un simple échantillon de marchandises sorti du lazaret sans les précautions requises, qu'un seul fil peut contaminer toute une ville; 5° que, sans les réglements sanitaires les plus sévères, on est exposé à toutes les horreurs de l’épidémie la plus cruelle.
Maintenant des observations nombreuses faites en Egypte, ce berceau, cette patrie de la peste, où elle est le plus fréquente, le plus cruelle, ont amené les contagionistes les plus exaltés à confesser que la peste n’est pas contagieuse si elle est à sa première période, si l’on ne touche le pouls du malade que du bout du doigt (Larrey); que les cadavres n’ont pas paru la transmettre ( Desgenettes) ; que la contagion ne se répand pas largement dans l'atmosphère; que lair peut la transporter à une courte distance; qu’il faut un contact long-temps prolongé pour lui servir de véhicule ; qu'il n’en existe pas avant la maturité du miasme; qu’elle cesse quand la fièvre est éteinte, en quelque état que soient alorsles bubons, les charbons et autres exanthèmes; que toutes les maladies
k NON-CONTAGION. 345
contagieuses cessent de l'être vers la. fin de leur durée ou dela saison morbide; que lhabitude du miasme, un grand sentiment de ses devoirs, une résignation complète, l° activité, la gaité, l'exercice, la danse, l'absence de la peur et des passions tristes, certaines professions, une épidémie régnante, l'entretien d’une éruption, d'un vésicatoire, d’un cautère permanent, peuvent en préserver Lo ey).
Les contagionistes, étonnés dé ces contradictions, cherchent à déguiser leur défaite en affrmant que, pour contracter la peste, 1l faut, outre le contact médiat ou immédiat, une prédisposition particulière, une sorte d’affinité avec elle; que si certaines professions, celles de boulangers, forgerons, cuisiniers et autres ouvriers exposés à des changements brusques de température, sont plus aptes à la contracter, il y en a d’autres aussi, telles que celles des porteurs d’eau, des porteurs d'huile, très nombreux à Constantinople, qui en sont généralement exempts ; que les vésicatoires, les sétons, les cautères, les plaies suppurantes et le regne d’une épidémie sont regardés sinon comme préservatifs infaillibles dela peste, au moins comme en atténuant le danger.
Mais, dans les milliers de personnes qui remplissent les églises de Péra et de Galata, les églises grecques et arméniennes, les synagogues, qui fréquentent les salles de vente, parcourent les bazars, les marchés; parmi les médecins, les apothicaires, les garde-malades de pestiférés, v en a-
346 CHAPITRE Vil.
t-il donc si peu de prédisposés à prendre la peste? Tous ont-ils tellement l'habitude du miasme? Ne visitent-ils, ne touchent-ils les malades qu'avant sa maturité ou la cessation de sa propriété contagieuse, pour qu’un si petit nombre en soit attaqué? N’entendez-vous pas au contraire répéter fréquemment cette expression : «Combien de fois n’ai-Je pas mangé la peste avec la cuillère? » pour dire : « Combien de fois n’ai-je pas été horriblement compromis ? »
Je n'ai rien de précis à dire sur la plus grande mortalité des boulangers et des forgerons ; mais Je dirai un mot sur les cuisiniers. On a vu précédemment que les cuisiniers grecs et arméniens sont plus fréquemment attaqués de la peste que les maitres, et les plaintes des Francs à ce sujet. La cause n’en est certes pas dans les variations brusques de la température auxquelles ils sont exposés par leur profession. Quiconque a vécu quelque temps à Constantinople sait la maigre chère que font les Turcs, les Grecs, les Arméniens, les Juifs, les Pérotes même et le plus grand nombre des Francs, combien la cuisine est petite, combien peu il s’y consume* de charbon de bois; j’en excepte toutefois celle des ministres étrangers. Obligés par leur rang de tenir une table somptueuse , ils ont la plupart des cuisiniers francs. Vivant au milieu de leurs fourneaux, consommant le plus de charbon qu’ils peuvent, ces derniers, exposés à des variations brusques de température, devraient contracter la peste plus
prompiement que leurs humbles confrères. Je n’ai point entendu dire qu'aucun de ces grands cuisiniers ait été atteint de la contagion.
Je n’ai point assez de données pour dire quelque chose de satisfaisant sur les porteurs d’eau et les porteurs d'huile; il se peut qu’ils soient réellement beaucoup moins sujets à contracter la peste que d’autres ouvriers. Les premiers, presque tous Turcs, habitent les quartiers turcs; atteints de peste ils sont soignés par leurs femmes, leurs médecins; personne n’en sait rien à Péra. Les porteurs d'huile, ceux au moins qui fournissent les Francs, sont presque tous Grecs; ils habitent les quartiers grecs. Atteints de peste ils sont de suite dirigés sur leurs hôpitaux, et l’on n'entend plus parler d’eux. Je ferai observer que ces individus ne portent pas toujours de l’eau ou de l'huile, qu’ensuite l’eau se porte dans des outres de cuir et sur un aba, veste grossière revêtue d'un cuir épais à l'extérieur , là où l’outre repose. L'huile se porte dans des dames-jeannes. Ces ouvriers ne sont donc pas mouillés, huiïlés de la tête aux pieds, comme ils devraient l'être pour échapper à tout contact médiat ou immédiat. De plus, ces individus rentrent le soir chez eux; la plupart sont mariés, ont des enfants. Le Turc observe le vendredi, fréquente les bains; le Grec observe les dimanches et de nombreuses fêtes. Ils ont donc encore assez d'occasions d’être atteints de la peste si la contagion était aussi éminente que le disent les contagionistes. Il me semble que
348 CHAPITRE VIl.
l’on a beaucoup exagéré cette immunité des uns et des autres.
Dans aucun pays, je crois, il n’y a tant d’individus porteurs de vésicatoires, de cautères surtout, qu'à Constantinople. Le médecin franc qui ne voit que sa clientelle. peut croire que, si ses malades en ont, les gens qui se portent bien n’en ont pas; il se trompe fréquemment, Il n’y a que les Franques qui vont aux bains turcs qui puissent s’en faire une idée. Je tiens de l'épouse d’un médecin franc que le quart des femmes turques et un grand nombre de femmes arméniennes en ont, que plusieurs en ont deux, qu’elles paraissent surprises quand une Franque n’en a point, et que, comme elles profitent du temps du bain pour se panser mutuellement, une salle de bains de femmes n’est rien moins qu’un spectacle agréable. Beaucoup de Tures et de raïa en portent aussi. Malgré le préjugé qui a régné et règne encore dans le Levant sur lutilité des exutoires, beaucoup de ceux qui en sont porteurs sont attaqués de la peste et en meurent; c'est ce qui se trouve confirmé par le professeur Desgenettes!.
Enfin, l'opinion que deux épidémies ne peuvent régner ensemble, depuis long-temps démenue par de nombreuses observations, l’a été tout dernièrement encore, et d’une manière éclatante, par la co-existence de la peste et du choléra à Constantinople, en Egypte, à Alep et autres lieux.
(4) Foy. page 25 du 1°° chapitre de cc volume.
Non-seulement deux épidémies peuvent régner ensemble d’une manière distincte l’une de lautre; mais il y a des observations que la petitevérole elle-même ne préserve pas de la peste et que la réunion de ces deux maladies entraîne presque toujours la mort de Pindividu qui en est attaqué.
Le contagioniste, ébranlé dans sa conviction de la propriété éminemment contagieuse du miasme de la peste à Constantinople, s’en consolera peut-être en pensant que, si elle n’est pas prouvée pour cette capitale, on ne peut la révoquer en doute pour d’autres parties de l'Empire Ottoman, pour l’Asie-Mineure surtout, où cette maladie fait souvent de si grands ravages. Je veux lui enlever cette dernière consolation. Voici ce que dit à ce sujet un auteurirès véridique : «Quand « je pense que j'ai parcouru toute l’Asie-Mineure, «et que, jusqu'à Bolo!, j'ai toujours voyagé à tra- « vers un pays ravagé par la peste; que, malgré «mes remontrances, il était impossible de n'avoir «aucun rapport avec les habitants ; que nous «avions formé des caravanes nombreuses com- «muniquant forcément avec les villes et les villa- «ges, et que cependant personne n’a été atteint « de la peste, j'ai peine à m'expliquer la nécessité « de ces règles minutieuses que lon se croit obligé «de suivre dans les lazarets 2.»
(1) Ville considérable à cinquante lieues environ à l’est de Constantinople.
(o) Fontanier, Voyages en Orient, 1°° vol., p. 253.
Première revue des troupes régulières du Grand-Seigneur en temps de peste maligne. — Affluence considérable de specta-
teurs; contacts innombrables : aucune augmentation de la maladie.
Depuis que la peste existe , on a remarqué qu’il y a des circonstances qui devraient en étendre promptement les ravages et qui semblent au contraire empêcher les populations d’en être atteintes. Les contagionistes du seizième siècle et les professeurs Desgenettes et Fodéré en citent une multitude d'observations; le chapitre des imprudences commises par les Francs en temps de peste à Péra en fournit de nombreux exemples. Pour en finir avec la doctrine de la contagion médiate, je crois devoir y ajouter l'observation suivante.
Lorsqu’après la destruction des janissaires le Grand-Seigneur eut organisé ses nouvelles troupes et que quelques corps eurent assez bien appris l'exercice à l’européenne pour pouvoir être produits en public, il se hâta de les passer en revue, afin de donner à ceux des Musulmans qui voyaient ces changements de mauvais œil une idée de la supériorité de la nouvelle tactique sur l’ancienne.
La première revue eut lieu le 19 juillet 1826, dans le gracieux vallon de Dolma-Baghtche. Les Turcs, les raïa, les Pérotes n'avaient jamais rien vu de semblable et ne pouvaient s’en faire une idée; immense fut donc la foule qui s’y rendit. Le
coup d'œil était admirable ; jamais spectacle aussi extraordinaire ne frappa mes yeux. Le vallon, entouré de platanes des plus grandes dimensions, à l'ombre desquels s’élevaient de vastes tentes peintes en vert, contenait quatre mille hommes environ d'infanterie avec leurs nouveaux uniformes, bizarres , mais lestes et gais; douze pièces d’artillerie légère étaient placées à quelque distance. Mahmoud, avec sa cour et ses ministres, était dans le kiosk situé à mi-côte de la colline orientale, et quelques personnes du harem occupaient, dit-on, les pièces dont les fenêtres étaient grillées. Sur la déclivité lon voyait un groupe de plusieurs milliers de femmes turques assises à l’orientale, avec le yachmak et le fèredge obligés ; sur toute l’étendue de la colline occidentale se tenaient les Francs et les raïa, pressés les uns contre les autres. Une multitudeincroyable couronnait les hauteurs ; des milliers deskaïk , fendant les eaux transparentes du Bosphore, apportaient à l’envi les curieux des villages situés sur ses rives, tandis que des navires arrivant de la Mer-Noire descendaient le canal et que plusieurs vaisseaux de guerre à l’ancre déployaient leurs pavillons et leurs longues banderoles. Tous les objets environnants captivaient l'attention plus qu’à l'ordinaire; le cimetière ture avec sa forêt de cyprès, le Grand-Champ-des-Morts et ses müriers séculaires, l’élégante caserne de l’artillerie légère avec son minaret, le gracieux Bosphore, enfin l'antique Asie, à une distance de huit cents toises seulement, spectateurs silencieux
de ce grand drame qui leur promettait de nouvelles destinées , semblaient participer à cette fête. Le temps était de la plus grande beauté ; aucun nuage ne voilait l’azur foncé du ciel. La chaleur était grande; mitigée sur le sommet des collines par un souffle léger de la tramontana, elle était excessive dans le fond de la vallée; les femmes musulmanes, échauffées encore par le poids de leurs vêtements, agitaient sans cesse leurs éventails !. La revue qui, en Europe, à cette saison de l’année, aurait eu lieu le matin de très bonne heure, ne commença qu'à deux heures de l’aprèsmidi; le thermomètre devait marquer alors de 32° à 3/4° Réaumur. Après quelques évolutions commença l'exercice à feu, puis la petite guerre; à travers les décharges de la mousqueterie se faisaient entendre de distance en distance les détonations du canon, répétées à l’envi par.les échos d’alentour ; une musique militaire également improvisée se faisait entendre dans les intervalles. La revue ne finit qu'à six heures,
Francs, Musulmans et raïa furent étonnés de
(1) Ces éventails sont très mesquins si on les compare à ceux d'Europe; ce sont tout bonnement des ailes d’oie desséchées, auxquelles on fait subir une légère préparation. Les hommes s’en servent également quand ils vont en bateau et que la chaleur est grande. Je n’en ai vu qu’un de forme ronde; c’était entre les mains du sultan Mahmoud, lorsqu'il revenait d’une excursion en Asie. Cet éventail était recouvert de nacre de perle; autour étaient fixées des plumes de paon ; il faisait un effet très gracieux. Il y en a probablement beaucoup de sembables, mais réservés
pour les harem, les hauts employés, les riches particuliers.
l'élégance des uniformes, de la belle tenue du corps d'armée et de la précision de ses manœuvres. Il n’y avait que trente-quatre jours que les janissaires avaient été détruits. Chacun s’en retourna chez soi électrisé par un spectacle aussi nouveau. Plusieurs autres revues eurent lieu pendant les mois suivants.
Cependant la peste régnait à Péra et à Constantimople ; il y avait eu et il y avait chaque jour des accidents graves et de nombreuses victimes. Maloré la réunion de tant de milliers d'individus, malgré tant de contacts, on n’apprit pas que la maladie eùt augmenté d'intensité. On entendit parler de coups de soleil, d’érysipeles, de congestions cérébrales, d’apoplexies ; la cause en était évidente. Comment la peste, maladie réputée éminemment contagieuse, ne fit-elle pas alors les plus grands ravages ?
Les Francs, ceux même qui croient le plus à la contagion, conviennent de ces faits ,rient entre eux de cette bizarrerie sans en rechercher les causes, et n’en persistent pas moins dans leur opinion.
Pour atténuer ce qu’il peut y avoir de pénible dans cet aveu, ils ne manquent pas de faire remarquer que le temps de l’activité physique et morale n'étant pas celui des maladies en général, il peut aussi ne pas être celui de la peste; que d’ailleurs il n’y a eu dans ces réunions, toutes nombreuses qu'elles étaient, qué’des contacts médiats en plein