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air, tandis qu'il est reconnu que la contagion la plus à craindre provient du contact immédiat d'effets contaminés, qui ont été privés pendant long-temps de l'influence de Pair atmosphérique. Pour ne laisser aucune objection sans réfutation, pour écraser enfin la doctrine de la propriété éminemment contagieuse de la peste par le contact immédiat d'effets qui ont servi à des pestiférés, je citerai encore l'observation que voici.
Marché aux guenilles ; dépôt de tous les effets qui ont servi aux pestiférés de 1812.— Entassement de ces effets dans des ma-
gasins humides et obscurs; contacts innombrables des ache- Le , i teurs : diminution et cessation de la peste.
Il est un fait connu de tous ceux qui ont demeuré quelque temps à Constantinople ; c’est que les Juifs achètent non-seulement les effets des personnes mortes de maladies ordinaires, mais encore de celles mortes de la peste, peu importe qu'elle soit bénigne, maligne ou cruelle. Dès qu'un Musulman est décédé, si la femme et les enfants se trouvent avoir besoin de quelque argent, comme c'est ordinairement le cas, le Juif appelé accourt avec sa famille; ils emportent sur leurs épaules les coussins, les effets, le lit même quelquefois encore tout chaud du défunt. Chargés de leur proie, ils traversent rapidement la distance qu'ils ont à parcourir , sans s’embarrasser des passants. Combien de fois, au détour d’une ruelle, me suIs-Je trouvé nez à nez avéc ces vampires ainsi
chargés, obligé de me blottir contre une porte, sans pouvoir éviter qu'un matelas, qui occupait presque toute la largeur du chemin, ne frottât rudement mes habits! Si l’on veut s'assurer des progrès de la maladie, il faut aller à Pit-Bazar (le marché aux guenilles et littéralement le marché aux poux). C’est dans ce vaste local que les Juifs ont leurs magasins, remplis de tous les habillements à l'usage des Musulmans et des raïa. Si la peste est cruelle, le marché regorge d'effets. Ne croyez pas que l’on se soit occupé de les désinfecter ; Jamaison n’y a pensé. C’est là que serendent tous ceux qui ont besoin d’habillements à bon marché. Les allées sont obstruées d’allants et de venants. Les chalands ne s’en tiennent pas à un fripier ; de peur d’être trompés , ils vont de boutique en boutique, maniant et remaniant les objets avant de conclure le marché. C’est là que furent réunies en très grande partie les dépouilles de cent cinquante mille victimes del’épidémiecruelle de 1812. Quel foyer de miasmes pestilentiels! Quel médecin franc devrait s’en approcher ! Et cependant tous le traversent en tous sens chaque fois que l'exigent leurs affaires. Combien de fois n’y ai-je pas été voir des malades et prendre le café avec eux, entouré , touché même par des tas d’habillements qui laissaient à peine l’espace nécessaire pour se retourner! Une partie de ces objets passa promptement dans les mains des habitants de Constantinople ; une autre fut expédiée dans les principales villes de la Turquie européenne et
asiatique. Ce qui ne fut pas vendu fut entassé dans des magasins petits, sales, obscurs, sans fenêtres, où l’air ne peut circuler, et revendus l’année suivante. Et cependant les effets de la contagion, encore sensibles versle milieu de décembre, étaient presque nuls à la fin de ce mois.
Les Juifs, dont il n'aurait pas dû rester un seul, perdirent moins de monde, en proportion de leur nombre, que les Grecs, qui ont une peur effroyable de la contagion.
Lieux où la peste s'éteint sans pouvoir se communiquer? — où elle a long-temps existé et ne se montre plus; — où elle alterne; — où elle ne s’est pas encore montrée malgré de nombreuses communications avec la Turquie et l’absence de réglements sanitaires.
Après avoir prouvé surabondamment, je crois, combien sont imaginaires les dangers produits par le contact médiat et le contact immédiat, je dois informer le lecteur qu’il y a des localités où la peste ne peut se déclarer et où elle s'éteint d’ellemême quand elle y est apportée.
À cinq lieues environ de Constantinople, il ya en Asie une montagne appelée Ælem-Daghe, près du sommet de laquelle se trouve un village; quelques familles y gagnent leur chétive existence à faire du charbon qu'elles viennent vendre à Scutari. Cette montagne peut avoir de deux cent cinquante à trois cents toises d’élévation; une vaste forêt la couronne. Ilen sort un ruisseau abondant qui fournit l’eau aux habitants de ce village et de
NON-CONTAGION. 357 ceux situés plus bas. L'air y est vif et pur, les soirées très humides; il faut se retirer avant le coucher du soleil.
Lorsque la peste se déclare à Constantinople et paraît devoir être plus maligne qu’à l'ordinaire, plusieurs familles arméniennes vont passer la saison morbide sur cette montagne. Elles y demeurent sous des tentes. Comme on n’y trouve quedu lait et des œufs, elles font venir de Constantinople ou de Scutari les provisions dont elles ont besoin. Beaucoup de personnes de ma connaissance y avaient passé plusieurs saisons; toutes m'ont assuré qu'il n’y avait pas d'exemple que, malgré les fréquentes communications des villageois avec Scutart, la peste s’y fût jamais déclarée. Souvent des personnes atteintes de lépidémie s’y font transporter. Les habitants du village sont dans l'habitude de les soigner, et, soit que ces pestiférés guérissent ou meurent, la maladie n’a encore attaqué personne; elle s’y éteint, comme si elle perdait à cette hauteur toute sa propriété contagieuse. Une demi-lieue plus bas, il se trouve un autre village qui ne jouit pas de la même immunité; la peste s’y est déclarée, quoique très rarement.
L'ile de Malte possède également un endroit où la peste ne s’est jamais montrée; à cause de celte particularité on lui a donné le nom de Sa, pur.
On assure que le château du Grand-Caire, considérablement élevé au-dessus de la plaine environnante, est exempt de peste, quoique lesha-
bitants de la ville s’y rendent chaque jour en grand nombre.
S'il est des localités où la peste ne s’est jamais montrée, ou dans lesquelles, quand elle y est apportée, elle s'éteint sans se communiquer à qui que ce soit, il en est d’autres où, après avoir paru à diverses époques et commis de grands ravages, elle ne se montre plus; par exemple, à Londres, depuis l'incendie de 1666; à Marseille, depuis 1721; d'autres où elle alterne: ainsi le docteur Vicaire, chirurgien distingué dela marine militaire de Toulon, rapporte que dans l’île de Candie la peste ne règne jamais en même temps dans les villes de Candie et de la Canée; elle y sévit alternativement, et l’on peut alors communiquer de l’une de ces villes à l’autre sans crainte de transporter la maladie dans celle qui n’est pas infectée!.
Un médecin français, qui a exercé pendant quelque temps en Egypte, m'a assuré que, quand la peste règne à Alexandrie, elle ne règne pas au Caire; quand elle existe au Caire, qu’elle n’existe pas dans la Haute-Egypte; et qu’ainsi on peut, en changeant de localité, éviter d’être atteint de cette maladie. Enfin la peste d'Orient ne s’est pas encore montrée aux Etats-Unis d'Amérique, quoiqu'il n’y ait aucune police sanitaire, que leur commerce avec la Turquie ait acquis depuis des an-
(1) Annales de Médecine physiologique, 1826, cahier de novembre, aux annonces, p. 16.
NON-CONTAGION. 359 nées beaucoup d'activité, et qu’ils aient à Smyrne des forces navales pour le protégert.
Pendant très long-temps il n’y eut point de loi sanitaire en Hollande ; son commerce, n’éprouvant ni les retards ni les frais de la quarantaine à laquelle est soumis celui des autres nations, devenait de plus en plus florissant. Ce ne fut que vers la fin du dix-huitième siècle que les autres gouvernements, jaloux de sa prospérité, mais n’osant suivre son exemple, ordonnèrent que les mesures prescrites chez eux contre les navires et les marchandises venant de pays sujets à la peste seraient également observées contre les navires porteurs de marchandises venues de ces pays, quand la nation chez laquelle ils seraient d’abord arrivés n'aurait pas de lois sanitaires ; cependant la peste ne s'était pas montrée en Hollande depuis près d’un siècle. L’Angleterre n’eut pas non plus d’établissements sanitaires avant l’année 1720; ce ne fut qu'après le désastre de la ville de Marseille que le gouvernement anglais crut devoir y recourir.
Mode d’absorption du miasme de la peste. — Examen de cette doctrine.
Si l’on est si peu d'accord sur la propriété contagieuse ou non-contagieuse de la peste, on Pest également sur le mode d'absorption du miasme
(1) Voyez Dictionnaire de Médecine, article Contagion, F
360 CHAPITRE Vil.
qui produit cette maladie et sur le temps de son incubation.
Les uns veulent queles objets contumaces soient aussi dangereux par la promptitude avec laquelle ils communiquent les miasmes que par la durée du temps qu'ils peuvent les conserver; qu'il suffit d’avoir touché, même légèrement, ces corps inanimés pour gagner la peste; qu’ils sont méme plus dangereux que les personnes, et qu’un homme dont les vêtements auront touché ces corps infectés peut porter sur lui la peste et la communiquer aux autres sans le savoir! La peur, l'amour du merveilleux, l'application continuelle de cet adage : post hoc, ergo propter hoc, ont beaucoup exagéré l'effet du contact immédiat. Bien plus, une personne se trouve-t-elle atteinte de peste sans sortir dechezelle? de suite on cherche à se rappeler où elle a été la veille, deux, trois jours auparavant, les objets qu'elle a touchés, etc. Si elle n’est pas sortie depuis une, deux semaines, par cause d'indisposition, de maladie, etc., peu importe; elle est sortie il y a trois semaines, un mois; ou bien quelqu'un sera venu la voir, qui, sans le savoir, lui aura communiqué la peste ; et comme le miasme peut se conserver intact des mois, des années même, il n’est pas étonnant que la maladie se soit déclarée. On ne veut pas réfléchir que la peau, garantie par le double obstacle de l’épiderme qui la protége et celui des vêtements, ne peut trans-
(1) Dict. des Sciences méd., tom. XLEL, p. 108 et 109.
mettre que très difficilement les miasmes de l’extérieur à l’intérieur. Quant à l'absorption pulmonaire, on n’en parle jamais; il est reçu parmi les Francs que l'air n’est pas, n’a jamais été, ne peut pas être le véhicule de la contagion. On se refuse à croire qu'en temps de peste tout individu respire un air plus ou moins délétère, que celui qui voit ou touche un malade est dans l’atmosphere de ce malade, et que, lorsqu'au moyen de Pair un principe nuisible est porté jusque dans les dernières ramifications bronchiques, et par l’acte de la déglutition dans les voies gastriques, il y a là beaucoup plus que du contact, puisqu'il y à une véritable pénétration dans le premier cas, et dans le second digestion, absorption intérieure , etc. Il y a donc infection dans toute l'étendue du terme , et la maladie qu’elle occasionne est plus ou moins grave suivant la quantité du miasme, son intensité, et les dispositions individuelles. On'ne peut rien dire de précis sur l’espace de temps qui s'écoule entre la première impression du principe délétère et l’apparition de ses premiers phénomènes morbides. Quelques auteurs veulent que cette incubation, comme celle de la variole produite par le vaccin, soit de trois, quatre, cinq ou six jours au plus; d’autres que, comme celle de la rage, elle puisse durer plus long-temps, s’étendre même à plusieurs semaines, suivant la plus ou moins grande activité du miasme. On a voulu tirer parti de l'observation de Rosenfeld pour affirmer que cette période d’incubation pou-
vait se prolonger jusqu’au trente-huitième jour, puisque cet expérimentateur était resté ce laps de temps dans lhôpital des pestiférés avant que les premiers symptômes de la maladie qui l’enleva se fussent manifestés.
Il me semble difficile de dire quelque chose de satisfaisant à cet égard. On a vu précédemment qu'il y a des personnes si susceptibles qu’aux fourmillements, tiraillements, élancements qu’elles ressentent dans les cicatrices plus ou moins anciennes de leurs bubons et de leurs charbons pestlentiels, elles annoncent l'invasion de la saison morbide, la présence de la peste dans une personne malade quand on én doute encore, dans une maison devant laquelle elles passent; que d’autres, qui n'ont point encore été atteintes de cette maladie, en ressentent soudainement l'influence par cette légère affection à laquelle j’ai donné le nom d’aura pestilentialis minor, major; que des personnes en apparence très bien portantes ne se sont doutées qu’elles étaient atteintes de peste qu'après l'apparition subite d’un bubon indolore, de pustules noires, de furoncles suspects, affections que des imprudences dans le régime, l’élévation de la température, la tristesse, la peur, etc., pouvaient faire dégénérer rapidement en une peste maligne ou cruelle. Ne serait-il pas plus rationnel de dire que, lors du règne de la saison morbide à Constantinople, tous les habitants de cette capitale sont sous son influence et dans un léger état d’incubation ? que, suivant la constitution, le
tempérament, l’idiosynerasie des individus, leur rang dans la société, les maladies antécédentes, l'état des principaux viscères, celui surtout des voies digestives, la force de caractère, etc., les uns absorbent le miasme et l’éliminent, et les autres sont atteints d’un aura minor où major, d'une peste secrète, sans exanthème, d’une peste bénigne, maligne, cruelle ou foudroyante? de la même manière que, sur une société nombreuse exposée en même temps à une longue averse, les individus robustes et d’une santé parfaite laisseront sécher leurs habits sur eux et n’en seront nullement incommodés ; d’autres se changeront promptement et ne s’en ressentiront plus; ceux-ci, tout en se changeant etse soignant , resteront enroués, enrhumés ; ceux-là seront atteints de maux de gorge, de catarrhes pulmonaires , de dysenteries, de rhumatismes musculaires ou articulaires qui dureront plus ou moins long-temps; tandis que les cacochymes, les individus attaqués de pneurmonies, de gastro-entérites chroniques, de désorganisation de quelques viscères, verrontleurs maladies s’exaspérer et finiront par y succomber.
Nouvelles objections des contagionistes; nouvelles réfutations.
Réfutés dans leur dogme de la contagion du contact médiat par l'observation sur la revue de Dolma-Baghtche, sur celle du contact immédiat par celle de Pit-Bazar, les contagionistes sont Join de se tenir pour battus. «Siles gouvernements
304 CHAPITRE Vi.
européens, disent-ils, n’avaient pas été convaincus et ne l’étaient pas encore de la propriété éminemment contagieuse du miasme de la peste, auraientils, d’un commun accord, établi et maintenu des lois sanitaires aussi rigoureuses, des établissements aussi dispendieux? Assujétiraient-ils encore leur commerce à des entravesaussi grandes ? Ne voyonsnous pas la peste se déclarer encore fréquemment pendant les quarantaines, et, par les précautions prises à cet effet, s’éteindre à bord ou dans l’enceinte des lazarets, et préserver ainsi les populations européennes des désastres qui résulteraient indubitablement de la propagation, dans l’intérieur du pays, d’une maladie aussi cruelle ? Qui n’a pas entendu parler de la peste de Marseille, causée par une matière inconnue, importée par un vaisseau arrivé de Seyde en Syrie le25 mai 1720,etqui fit périr en sept mois de quarante à cinquante mille habitants ? de celle de Russie, en 17977, à la suite de la communication de quelques soldats de ce pays avec des Turcs, et qui enleva en moins d’une année plus de cent trente mille personnes ? de celle de Malte en 1812, due à des pièces de toile volées et vendues par les gardiens d’un navire venant d'Alexandrie en Egypte, lequel, pendant la traversée, avait perdu par la peste et la dysenterie la plus grande partie de ses passagers et de sonéquipage ? de celle d’Odessa, dans la même année , importée dans cette ville par un capitaine de lAdriatique qui, ayant acheté à Constantinople des bourses à tabac et des mouchoirs brodés, les
introduisit secrètement et en fit cadeau à des amis, des connaissances, sans les avoir désinfectés auparavant? de celle de Valachie, aussi en 1612, attribuée à ses communications avec Constantinople, et plus tard, en 1829 et 1830, lorsque les Russes étaient maîtres des deux principautés et que toute communication avec la rive opposée du Danube était sévèrement défendue, par lintroduction furtive de vingt-cinq Tures pestiférés envoyés tout exprès de Constantinople pour communiquer la peste à l’armée russe ? Ce n’est donc pas la saison, certains vents, certains états de l'atmosphère qui sont la cause de la propagation de la contagion , mais bien assurément le contact médiat où immédiat de corps contaminés.»
Je pourrais encore citer beaucoup d’observations semblables qui passent de bouche en bouche, tronquées, exagérées, défigurées suivant le caractère des individus qui les rapportent. Je pourrais répondre avec Deidier, un des médecins envoyés par le gouvernement pour observer et traiter la peste de Marseille, qu'il y avait déjà eu plusieurs accidents de cette maladie dans cette ville quinze jours avant l’arrivée du navire incriminé ; que les vents qui amenèrent à Malte le navire qui lui a communiqué la contagion amena aussi les convois de la Méditerranée aux Dardanelles et à Constantinople, et dut également souffler sur la Valachie, et que la peste qui, en 1813, régna à Malte et à Bucharest, commença, augmenta, diminua et cessa aux mêmes époques, quoiqu'à
Malte il ÿ eût une police et une quarantaine des plus sévères, et qu’à Bucharest il n’y en eût aucune.
Mais de simples assertions ne prouvent rien ; c'est avec des armes prises dans leur propre arsenal que je veux combattre les contagionistes. Je vais examiner si les lois sanitaires, les quarantaines et les lazarets, répondent, autant qu'ils paraissent le croire, au but pour lequel ils ont été institués. Pour cela, je vais faire l'historique de deux quarantaines que j’ai subies, la première à Villefranche, près Nice, la seconde dans le lazaret de Marseille; et, pour donner au lecteur une idée des mille et une tribulations auxquelles les voyageurs sont exposés par suite de la sévérité des réglements sanitaires, j'entrerai dans quelques détails sur ces deux quarantaineset sur ma dernière traversée de Constantinople à Marseille.
De la police sanitaire par mer et par terre en Europe. — Des P peines, délits et contraventions y relatives.
Tout le monde sait que, pour s'opposer à l’introduction de la peste en Europe et éviter tous les malheurs qui en sont la conséquence, les gouvernements, ceux surtout qui ont une partie de leur territoire située sur les bords de la Méditerranée, ont établi un code de lois sanitaires. Des croisières surveillent les côtes ; aucun navire venant du Levant ou de la Barbarie, ou ayant communiqué en mer avec des bâtiments qui en viennent, ne peut être admis que dans un port à lazaret où il est soumis aux plus fortes épreuves. La peine de mort est prononcée contre tout individu qui tenterait de descendre à terre ou d’introduire quelques effets 1. « Avec ces précautions, dit le bureau de santé de Marseille, aucun accident n’est arrivé depuis plusieurs années dans le lazaret de cette ville, et s’il s’en déclarait il n’y aurait aucune crainte à concevoir ?, »
Dans les pays où les communications avec les
(1) Voyez Note IX à la fin du volume.
(2) Voy. Dict. des Sciences méd, XLI, art. Peste, P. 127.
lieux suspects se font par terre, comme la Transylvanie, la Bessarabie, etc., des cordons sanitaires remplacent les croisières et les mêmes lois sont observées. Tous les gouvernements intéressés se sont empressés d'adopter les mêmes réglements, et c’est, disent les contagionistes, à leur stricte exécution que l’Europe est redevable de ne plus être depuis tant de temps ravagée par la peste, ou de la voir promptement circonscrite ou éteinte, qUARLE par quelque circonstance Imprévue , elle s’y est manifestée.
Une question tres intéressante a été soulevée de nos jours : Est-ce le code sanitaire qui protége l’Europe contre les ravages de la peste , ou ce fléau mitigé ne trouve-t-il plus dans les localités où 1l se manifestait autrefois les éléments nécessaires à son développement ? Plusieurs volumes pour et contre ces opinions ont été écrits. Au lieu de les discuter , je préfère entretenir le lecteur de ce que j'ai vu de mes propres yeux.
Ma première quarantaine de Villefranche. — Formalités à remplir.— Tempête; danger de mort.— Pratiques pour la désin-
fection.
Arrivés le 14 octobre 1820 dans le golfe de Villefranche avec une cargaison de blé, tous en parfaite santé et après une heureuse traversée de vingt-huit jours, nous fûmes condamnés par le bureau sanitaire de la ville de Nice à une quarantaine de quarante jours. Je comptais la passer au
lazaret; mais quand je vins aux informations, j'appris que cet établissement n’était pas encore complet, que J'y serais seul et m’y ennuierais beaucoup; je me décidai à rester à bord. Dix ou douze navires arrivés comme nous du Levant avec des cargaisons de blé étaient au fond de la baie ; nous Jetàämes l’ancre à côté d’eux.On nous donna deux gardiens, et nous fümes parfumés sur le pont, en plein air, suivant l’usage de cet endroit.
Le jour suivant nous recûmes l’ordre de nous rendre à l’inspection sanitaire; le substitut du médecin du lazaret s’y trouvait. Ayant appris qu’il y avait parmi les passagers un médecin français, il me pria de lui rendre compte de l’état de la santé de l’équipage et nous invita ensuite à faire chacun trois sauts et à nous frapper les régions axillaires et inguinales.
Le 20 octobre, le correspondant du navire informe le capitaine qu’il se rendra au bureau de santé de Nice pour causer de leurs intérêts respectifs; nous nous y rendons par mer. L’établissement consistait en une esplanade en pierre de peu d’étendue, avec un parloir ouvert à tous les vents et un hangar pour les gardiens. Les affaires d'intérêt terminées, le négociant envoie, suivant l'usage, au capitaine et à sa compagnie, un diner copieux et quelques bouteilles d'excellent vin. Pendant le repas, le vent s'élève, devient contraire et piquant ; nous attendons. Au lieu de diminuer, la tempête augmente , la mer devient
houleuse et le froid plus intense. Le matin, le 11: 24
temps était si beau , la température si douce, que personne n'avait pensé à se munir d’un manteau; nous étions gelés. Passer la nuit sur l'esplanade ou au parloir, c’était s’exposer à la mort. Les uns, en voyant la mer si agitée, sont pour rester, les autres pour partir avant que le danger soit encore plus grand. IT nous restait quelques bouteilles de vin, nous les buvons. Plus courageux alors ou plus téméraires, nous risquons l’aventure; la barque , de petites dimensions et déjà remplie de barriques d’eau et de provisions de toute espèce, peut à peine nous contenir le capitaine et son fils, moi et six matelots ; ceux-ci à moitié ivres, la figure enluminée, nous promettent en balbutiant un heureux passage. Nous partons. Arrivés à la pointe de la jetée, le vent était si fort, les vagues si mugissantes, l'aspect du ciel si sombre, que je me repentis grandement de n'être pas resté à terre; il était trop tard; il y avait plus de danger à virer de bord qu’à continuer notre route. L’œil fixé sur la vaste étendue de la mer, je voyais de loin les vagues se former, puis disparaitre pour se montrer de plus en plus menacantes, et enfin nous heurter d’une manière terrible. Le capitaine avait alors le soin de présenter l'arrière À la vague. Nous en avions ainsi évité plusieurs et profité chaque fois de l’intervalle de calme pour nous éloigner de la côte, lorsque, à une distance de quatre à cinq cents toises, j’en apercois une beaucoup plus grosse que les précédentés; qui, par son accroissement successif et la direction qu’elle pre-
QUARANTAINES ET LAZARETS. 371 nait, me paraissait devoir nous engloutir immanquablement ou nous briser contre les rochers. Je la fais remarquer au capitaine; il l’avait déjà vue. Sa face ordinairement rouge était pâle comme la mort; il ne me répond rien et prononce à voix basse de pieuses paroles. Nos matelots, st bruyants auparavant, maintenant silencieux, paraissent consternés. Cependant la vague s’approche lentement ; elle s’abaisse une dernière fois et se relève comme une montagne prête à nous écraser dans sa chute. Le capitaine a recours à sa manœuvre ordinaire; mais la vague nous emporte avec une rapidité effrayante jusqu’au pied des rochers , et en se retirant nous en éloigne. « Nous l'avons échappé belle, » dis-je à mon voisin; il ne dit mot : fortement préoccupé, il regarde la mer avec inquiétude ; au même instant une autre vague nous atteint et nous emporte si pres des rochers que je ne sais comment notre embarcation ne fut pas brisée. « Je craignais la fille encore plus que la mère, me répond enfin le capitaine un peu rassuré; car il faut que vous sachiez qu'en pareille circonstance la seconde vague est plus à craindre que la première; maintenant nous allons avoir un peu de repos. » En effet, la mer se calme ; nous en profitons pour gagner au large. L'obscurité nous empéchait déjà d'observer l'approche des vagues , qui, nous prenant alors de côté, pouvaient nous faire chavirer ; nous n’étions encore qu'à moitié de la traversée; 1l nous restait une
grande lieue à faire. Heureusement le vent contünue à fablir; nous pouvons enfin tourner la pointe occidentale du golfe de Villefranche, ei nous arrivons à notre bâtiment, transis de froid et mouillés jusqu'aux os,
Le vingtième jour de notre quarantaine, nous fûmes de nouveau parfumés. On commença à opérer le déchargement du blé; de peur de la contagion, l’on avait soin de le cribler et d’ôter les brins de ficelle qui avaient servi à lier les sacs lorsqu'on avait embarqué le grain à Odessa.
Je dois ajouter que , à la recommandation de nos gardiens, nous avions de temps en temps exposé à l’action de l'air, en les suspendant sur des cordes, les objets de literie et les habillements dont nous faisions alors usage.
Enfin, le 23 novembre, après avoir été parfumés pour la troisième fois, nous obtinmes la libre pratique et nous nous rendimes à Nice par terre.
QUARANTAINES ET LAZARETS. Se
Ma traversée de Constantinople à Marseille, — Relâche aux Dardanelles ; retard des bricks de gnerre qui doivent escorter le convoi. — Contrariétés éprouvées. — Dangers continuels causés par les pirates grecs et le mauvais temps. — Relâche forcée à Syracuse; rigueur des autorités à notre égard; rapacité des habitants. — Notre départ; continuation des tempêtes; Charybde et Scylla; relâche à Messine. — Sévérité des réglements sanitaires de cette ville. — Séjour d’un mois; départ; tempête affreuse; la foudre tombe à bord ; ses dégâts; nous rentrons à Messine. — Contrariétés diverses. — Nous reprenons la mer.— Alternatives de beau temps et de bourasques. — Arrivée à Pomégue après cent cinq Jours de traversée,
Lorsqu’en 1827 l’insurrection des Grecs et l’intervention des trois puissances française, anglaise et russe, menaçaient la sûreté des Francs qui habitaient Constantinople, je me décidai à quitter cette ville, à l'exemple d’un grand nombre d’Européens, et, le 3 septembre, je m’embarquai avec quatre autres passagers sur un navire autrichien destiné pour Marseille; mais les dangers et les tribulations que nous eûmes à essuyer, tant à cause des mauvais temps et des pirates que par les lois sanitaires des différents lieux où nous fümes obligés de relâcher, me firent plus d’une fois regretter d’avoir entrepris une traversée aussi pénible.
Presque tout le mois de septembre, pendant lequel un vent constamment favorable nous eût conduits à notre destination, se passa à l’ancre, aux Dardanelles, en attendant les bricks de guerre
qui devaient protéger le convoi. Enfin, le 29, nous abordâmes à Smyrne, où je réussis à obtenir mon passage sur une corvette de l'Etat; mais le capitaine qui m'avait pris à son bord recut l’ordre de partir avant que toutes les formalités de transbordement requises par les lois sanitaires fussent remplies, et je me vis forcé de rejoindre sa mauvaise polacre par un temps détestable , une nuit obscure, et sur un frèle esquif, à travers tout le golfe de Smyrne.
Le 14 octobre et les : jours suivants, nous füûmes plusieurs fois sur le point d’être pris par les pirates. Heureusement un des bricks de lescorte vint à notre secours et fut même obligé de nous remorquer, tant la mauvaise marche de notre navire nous laissait en arrière; encore les deux bâtiments, dans une mauvaise manœuvre, manquérent-ils de s’aborder.
Le 27,après avoir toujours lutté contre les vents contraires, voyant que nos provisions sont épuisées, nous proposons au capitaine de relâcher à SNÉtsSs et, pour l’y décider, nous consentons à payer le tiers des frais. Le pavillon jaune, hissé avant d’entrer dans le port, ayant indiqué que nous venions du Levant, on nous envoie deux bateaux avec des gardes armés de fusils pour nous observer. On nous informe que Din n'est point un port de grande quarantaine, qu'on n’y est admis que lors de relâche forcée di l’on ne peut y rester plus de deux Jours, et qu’en cas de résistance nous en serions chassés à coups de
canon. Nous nous hâtons de donner la liste des provisions dont nous avons besoin , et le lendemain on nous les apporte. Si les habitants de Syracuse craignent Ja peste, nous pouvons nous apercevoir qu'ils n’ont pas peur d’écorcher ceux qui en sont soupçonnés. On a exigé dix dollars (cinquante-deux francs environ) pour la permission de faire de l’eau. On nous a fait payer les divers comestibles moitié plus que leur valeur, et encore avons-nous été trompes sur le poids.
Le 29 on nous signifie de sortir du port, et nous mettons à la voile; mais après trois jours d’une navigation périlleuse ,-au bout de laquelle nous étions parvenus à dépasser la pointe de Sicile, nous sommes trop heureux, en retournant sur nos pas et en repassant le détroit formé par Charybde et Scylla, d'aller jeter lancre dans le port de Messine.
Ainsi qu'à Syracuse on ne fait point ici de quarantaine ; on n’est recu qu’en relâche forcée ; mais , à cause des localités plus favorables et des arrangements pris à ce sujet, il est permis d'y rester plus long-temps. Les réglements sanitaires y sont très sévères; on ne touche aucun papier; on est obligé d'écrire sur une ardoise, de la présenter au correspondant qui, sans la toucher, copie votre lettre. On ne touche point au bois: Pour obtenir de l’eau, ce qui nous fut accordé avec quelque difficulté, nous fûmes obligés de jeter nos barriques à la mer , d’où ‘on les retirait ensuite pour les
376 CHAPITRE VIli.
remplir. On nous a donné des bateaux d’observation ; assigné un pourvoyeur.
Jusqu'au 20 novembre nous sommes retenus par les vents contraires. Ce jour-là cependant nous partons ; mais, dès le 22, les mauvais temps recommencent. Le 24, la foudre tombe sur notre navire, frappe le mât d'avant, suffoque quelques matelots, de là passe à la poupe, fait explosion auprés de l’habitacle, et c’est par le plus grand hasard quelle ne descend pas jusqu’à un baril de poudre placé dans la chambre , qui nous eût fait sauter tous ensemble. Les avaries éprouvées par le mât nous forcent encore à rétrograder, et nous rentrons à Messine, apres avoir parcouru cent quatre-vingt milles en moins de vingt-quatre heures.
Là, découragés par la fatalité qui semble s’attacher à notre polacre et séduits par la belle apparence d'un navire génois qui venait d'arriver en même temps que nous dans le port, nous demandons à changer de bâtiment et nous en obtenons la permission des deux capitaines; mais il faut aussi l'autorisation du conseil de santé. Nous faisons à l'instant les démarches nécessaires. Nous promettons des récompenses, nous pressons tous les agents; c’est en vain : le conseil hésite, il n’a pas de précédents; il nous remet au lendemain , puis au surlendemain, et, en attendant la décision, le navire génois profite d’un vent favorable, met à la voile et nous abandonne à notre malheu-
reux sort et au mécontentement de notre Capitaine, que notre démarche a formalisé. Aussitôt après le départ on nous apporte la permission tant désirée.
Le 4 décembre les avaries sont réparées, le vent est devenu meilleur; nous disons adieu au port de Messine et voguons pendant quelques jours par le plus brillant soleil. Mais , dés le 10, les bourrasques recommencent et nous font courir les plus grands dangers. Le 14, une tempête de vent arrière favorise notre marche, et le 15, cent cinq Jours après notre départ de Constantinople, nous jetons enfin l’ancre dans le port de Pomégue , lieu assigné à tous les vaisseaux qui viennent du Levant ou de la Barbarie.
Pomégue; description de son port. — Le mistral et ses effets. — Entrée au lazaret ; détails sur la quarantaine.— Anecdotes. — Parfum; ses dangers. — Incidents qui peuvent à chaque instant compromettre la santé des voyageurs. — Arrivée de nouveaux passagers. — Contradictions dans l’exécution des réglements. — Notre sortie du lazaret.
Nous trouvons à Pomégue une douzaine de navires en quarantaine ; ils sont très près lesuns des autres. Je remarque avec étonnement que chacun d'eux est amarré sur six câbles, trois en avant, trois en arrière. Le capitaine s’empresse d’en faire autant. Ce petit port étant entouré de collines beaucoup plus élevées que les plushauts mâts des navires, tant de précautions me paraissent plus qu'inutiles; J'en demande le motif. On me dit
qu'il est malheureusement exposé au mistral ou vent de nord-ouest du côté de terre, et au vent de sud et de sud-ouest du côté de la mer. «Le mistral, me dit-on, souffle quelquefois si violemment que, malgré les câbles amarrés aux rochers, et trois ou quatre en mer, on a vu des navires avoir leurs câbles du côté du rocher cassés, et les équipages, obligés de couper les autres et de prendre le large, ne pouvoir trouver dé refuge contre la force du vent avant d’être arrivés à l’île de Saint-Pierre , située à l'extrémité méridionale de la Sardaigne, c’est-àdire à cent lieues de distance. Les vents d’ouest et de sud-ouest occasionnent du côté de la mer des vagues si furieuses que, s’ils n’ont pas plusieurs ancres de ce côté-là, les bâtiments peuvent étre jetés à la côte au fond du port. »
Le capitaine, qui n’était jamais venu à Marseille et qui ignorait la sévérité des réglements sanitaires de cette ville, désirait sinon voir, au moins deviner par l’odorat si les laines à fond de cale n’étaient pas échauffées après une aussi longue traversée. À cet effet il fit ouvrir une des écoutilles. Je fus frappé de l'odeur détestable qui s’en exhalait. En regardant d’où ellepouvait provenir, j'apercus une grande quantité d’os de pieds de mouton mal nettoyés, destinés à faire du charbon animal pour le raffinage des sucres. C'était le complément de la cargaison; On en avait rempli tous les vides qui pouvaient se trouver entre les marchandises. Pour donner de l'air, le capitaine allait faire ouvrir les autres écoutilles, lorsqu'un des passagers vit de
loin la barque qui amenait les deux gardiens chargés de surveiller le navire pendant la quarantaine. Il se rappela que, suivant les réglements, les écoutilles ne doivent être ouvertes qu’en leur présence et après le départ des passagers, sous peine pour ceux-ci, supposés alors plus infectés qu'auparavant, de subir une quarantaine aussi longue que celle du navire, au lieu d’une de dix jours moindre. On se dépécha de remettre l’écoutille à sa place. Dix minutes après, les gardiens montent à bord. Le capitaine et l'équipage les reçoivent avec les égards dus à des agents de l'autorité avec lesquels il est toujours bien d’être en bonne intelligence. Pour faire connaissance, on leur offre quelques verres d’eau-de-vie; on trinque et l’on en boit d'autant plus volontiers qu’elle vient de loin et n'a pas payé de droits.
Un des navires en quarantaine ayant reçu l’ordre de prendre une autre position, nous fümes obligés, à cause de l’entre-croisement des câbles, de lever nos ancres. Notre capitaine, effrayé de ce qu’il avait appris de la violence du mistral, saisit cette occasion pour remplacer les mauvais câbles avec lesquels il s’était amarré la veille. Cette mauœuvre dura plus de huit heures et ne finit qu'à
(x) Je profitai de ce temps pour examiner l’ile devant nous; elle inspire la tristesse. Ce n’est qu’un rocher stérile, blanchâtre, rongé de tous côtés par les vagues. Il n’y a qu’une maison; c’est celle du capitaine du port et de ses employés. Près de là se trouvent un magasin et un poulailler; plus loin une petite cha-
pelle où un prêtre vient dire la messe le dimanche. A quelque
la nuit. Nous eûmes lieu de nous applaudir de cette prévoyance. Vers neuf heures du soir le mistral se mit à souffler. J'avais bien entendu parler de ce vent; j'en avais éprouvé l'effet à Marseille même, dans un précédent voyage, mais je n'avais pu me faire une idée de ce qu’il est à Pomégue. Le bruit en retentit encore dans mes oreilles chaque fois que j'y pense. D'abord c’est un sifflement rauque et sec qui fait une impression pénible ; il augmente ensuite de force, cesse un instant pour reprendre plus fort; et dans son maximum d'intensité, qui dure quelquefois plusieurs heures, Je ne puis-mieux le comparer qu'aux rugissements réunis d’une centaine de lions en colére et à peu de distance. Malgré soi l’on éprouve un serrement de cœur, un sentiment de terreur profonde.
Ne pouvant dormir, 1e monte sur le pont vers le milieu de la nuit. Il est impossible d’y tenir; je m'accroche au cabestan pour ne pas être renversé. Le froid est vif; le tangage du navire, le sifflement aigu du vent à travers les cordages et les poulies, le craquement des mâts, le gémissement des càbles successivement tendus et distendus, le mugissement des vagues, l'obscurité qui nous enveloppe, tout cela imprime dans mon ame des sou-
distance s’élèvent des croix de bois indiquant les tombes dès malheureux qui ont trouvé ici la fin de leurs misères. On n’y voit aucune trace de végétation, sauf dans un jardin de quelques
toises carrées, praliqué dans un ravin.
QUARANTAINES ET LAZARETS. 381 venirs indélébiles. Si de plus on réfléchit qu’un seul des navires qui sont au fond du port, venant à casser ses câbles, doit tomber sur son voisin et lui occasionner les mêmes avaries, celui-ci retomber sur un autre et ainsi de suite, de manière à périr peut-être tous ensemble, il est évident que l’existence des voyageurs est grandement compromise.
Après être resté une heure sur le pont, je descends dans la chambre, transi de froïd, et jeme jette sur mon matelas. À peine commençais-je à goûter enfin quelque repos lorsque les mouvements du navire devinrent plus violents. Ne pouvant résister à ma curiosité, je monte et suis témoin de la même scène qu'auparavant, mais doublée, triplée d’intensité. Je ne conçois pas qu'un tel ouragan puisse finir sans occasionner les plus grands désastres. C’est le paroxysme de ce phénomene.Insensiblement le vent diminua de violence, et vers six heures du matin il cessa entièrement.
Le lendemain la mer était trop émue pour qu’on pût communiquer avec la ville.
Le surlendemain la capitaine part de bon matin pour raisonner au conseil de santé ; à son retour les cinq passagers s’émbarquent de suite avec leurs effets. Nous voyons de loin l'ile de Ratonneau et le superbe lazaret nouvellement construit pour recevoir les personnes ou les marchandises arrivant des pays où règne la fièvre jaune. Nous passons à côté du château d’If, assis sur un rocher solitaire, et nous entrons dans le lazaret. Nos malles sont visitées et portées aux chambres qui nous sont destinées.
Après une si longue et si cruelle détention à bord, nous nous croyons en paradis. On nous conduit au premier étage; nous entrons dans une longue galerie qui donne sur le vaste terrain où sont déposées les balles de laine et de coton sujettes à la quarantaine. Plus loin la mer s’offre à nos regards. Le long de cette galerie se trouvent plusieursappartementstous semblables; ils se composent d’une grande pièce et de deux cabinets noirs. La pièce de devant prend son jour de la galerie. L'usage est de donner un gardien pour quatre personnes ; nous étions cinq; trois d’entre nous prennent un appartement et un gardien, les deux autres en font autant. Ces gardiens servent en même temps de domestiques. Nous louons les meubles indispensables; nous nous arrangeons avec le restaurant de l'établissement; nous achetons du bois et faisons venir du bon vin, des livres, des journaux et des cartes. Ainsi établis, nous demandons quels sont les réglements.
On nous informe que nous ne devons pas descendre dans les cours avant que la première quinzaine de notre réclusion ne soit terminée; que nous pouvons nous promener dans la galerie, mais que nous devons bien prendre garde de ne toucher aucune des personnes qui font une autre quarantaine que la nôtre, d’empêcher même que les pans de nos redingotes ne touchent les leurs, sous peine de devoir, quand nous serions au dernier Jour de notre réclusion, rester en quarantaine jusqu’à ce que le terme de la personne qui
vient d’être touchée soit expiré ; que nous devons chercher à nous amuser, à nous bien porter, car si dans un accès de mélancolie ou autre maladie nous cherchions à nous évader, et qu’à cet effet nous franchissions les murs du lazaret, nous serions poursuivis et abattus comme des chiens enragés, quand même notre évasion aurait eu lieu la veille de l'expiration de notre quarantaine.
A ce sujet le gardien nous raconta l’histoire d’un marin génois nommé Michel, qui, devant être jugé après sa quarantaine pour un crime qui pouvait entraîner la peine de mort, se jeta de nuit à la nage, gagna l’île de Ratonneau, s’empara d'un bâtiment pêcheur, se rendit sur la plage Opposée, puis s’évada. Poursuivi dans tout le département, 1l aurait été infailliblement mis à mort si on eût pu le trouver; heureusement pour lui il avait gagné la frontière.
Cet exemple n’étant pas tout-à-fait concluant, puisque l'individu est parvenu à s’échapper, j’en citerai un autre où la loi reçut son exécution; je le tiens d’un médecin de Toulon. Un homme se trouvait, 1l y a quelques années, au lazaret de
(1) Pendant la guerre de la révolution, le gouvernement français, ayant fait quelques prisonniers sur les Anglais, les fit déposer au lazaret. Malgré les deux murs d’enceinte, ils parvinrent à s’échapper pendant la nuit, au moyen d’échelles de cordes et d’un bateau qui les attendait. On n’entendit pas parler qu’ils eussent été atteints de la contagion ni qu’ils l’eussent communiquée à qui que ce fût. Depuis cette époque, l’approche de toute barque près du mur d'enceinte a été sévèrement défendue après le coucher du
soleil. ( Article communiqué.)
cette ville. Cet établissement, situé dans une île au fond du port, permet aux quarantenaires de se promener sur le bord de la mer. Cet individu entend la voix d’une femme de l’autre côté du mur d'enceinte; il veut voir si elle est jolie, se jette à la nage et va causer avec elle. Le conseil de santé en est instruit; il s’assemble ; le délit est constaté et le coupable condamné à mort. Pour exécuter le jugement, voici comme l’on s’y prit. Il fut convenu que, sous un prétexte quelconque, le délinquant serait invité à se rendre au parloir, qu'il partirait dans le bateau de service, qu’il serait assis à la poupe, et qu’en passant près de terre un peloton de soldats le fusillerait; ce qui fut exécuté.
Nous espérions que Je bureau de santé, prenant en considération la patente zette qui nous avait été donnée à Constantinople et les cent cinq jours de notre traversée , abrégerait le temps de notre quarantaine; il n’en fut rien. Le’ capitaine dur lazaret nous informe qu'elle a été fixée à trente jours, dont quinze Jours de sereine. Nous nous récrions ; nous remontrons que des navires arrivant d'Alexandrie, où la peste est en permanence, ne font que vingt-cinq jours de quarantaine et dix jours de sereine, quoique le temps de la traversée ne soit que de dix à quinze jours; on nous répond que le bureau de santé de Marseille ne regarde jamais Constantinople comme net !; nous sommes obligés de nous soumettre.
(1) La durée des quarantaines varie suivant les pays d’où vient le navire, suivant que la patente est zette ou brute, suivant que
À midi, les gardiens exposent nos lits à l’air, les y laissent jusqu’à l’entrée de la nuit, et en font autant chaque jour; les habits et les chemises sont suspendus à des cordes , les livres déposés sur une grande table et ouverts. Puis ils placent, en présence du capitaine, un appareil fumigatoire, nous enferment dans l’appartement et nous soumettent à une fumigation guytonnienne de trois minutes. Le dégagement du gaz fut si fort que jen éprouvai une toux violente. On est d’opinion que plus cette opération fait d’effet, moins la contagion est à craindre.
Le capitaine du lazaret avait demeuré plusieurs années à Constantinople; il était contagioniste comme tous les Francs. En causant avec lui il me dit que depuis trois années il n’y avait eu dans le lazaret aucune personne atteinte de peste, qu'auparavant un portefaix avait eu un gros bubon inguinal, qu'on lavait cautérisé, et que le malade était guéri.
Le 22 décembre nous apprimes qu’un des gardiens était mort d’apoplexie. Quatre médecins et
les marchandises sont plus ou moins contumaces. La plupart des administrateurs de la santé ont demeuré dans le Levant, et sont, comme tous les Francs, imbus de la doctrine de la propriété éminemment contagieuse du miasme de la peste. Réunis en conseil; ils décident sans appel, d’après les circonstances sus-mentionnées et les avis reçus des différents consuls francais dans les Echelles du Levant, la durée de la sereine et de la quarantaine que doivent
faire le navire et les passagers.
(1) Voir Note X à la fin du volume.
13 is4 2.
ST
chirurgiens vinrent faire l'ouverture du cadavre pour constater la cause du décès ; elle était, m’at-on dit, évidente. Le navire et les passagers en furent quittes pour faire cinq jours de plus de quarantaine 1,
Le 95, jour de Noël, un prêtre vint dire la messe à la chapelle du lazaret. Cette chapelle est trés belle et richement ornée ; on y voit le tableau de la mort de Mazet. Les portefaix employés alors y assistérent en grand nombre. Avant l'heure du service ils se réunissent par série, se rendent à l’église, où il ya des bancs nombreux. Chaque série se tient à distance l’une de l’autre; cette distance peut être de quatre à cinq pieds. Après la messe 1ls se promènent dans l’enceinte , de maniére à ce qu'une catégorie ne soit jamais en contact avec une autre?.
En nous promenant dans la galerie nous plongions nos regards dans le vaste enclos où sont dé-
(1) Qu'’aurait décidé le conseil de santé si, outre l’épanchement de sang dans la substance du cerveau, l’on eût trouvé au défunt un bubon inguinal, accident commun dans un port de mer comme Marseille? Il y aurait eu cent et plas contre un à parier qu’il eût été vénérien ; maïs, dans le doute, on l’eût probablement déclaré pestilentiel; et alors, que de nouvelles tribulations pour l'équipage et les passagers!
(2) Cette réunion de tant d'individus dans une chapelle, se tenant à si peu de distance les uns des autres sans que la peste se déclare parmi eux, est un des principaux arguments sur lesquels
les contagionistes se fondent pour affirmer que l’atmosphère n’est pas le véhicule de la peste.
posées les marchandises contumaces. Je m’informe quelles sont les précautions prises pour leur désinfection ; j'apprends que, le navire étant à Pomégue, on retire cinquante ou soixante balles de laine ou de coton à la fois ; que la première série reste exposée à l’air, sur le pont, pendant six Jours, la seconde pendant quatre, les autres pendant deux; qu’ensuite ces balles sont apportées au lazaret et placées sur des poutres élevées audessus du sol pour que l'air puisse circuler tout autour; qu'on ouvre après cela les extrémités des balles pour les laisser à air et à la pluie si elles contiennent du coton, qui ne craint pas l’humidité, et sous des hangars si c’est de la laine. Quelques jours après on ouvre les coutures, et, Æ€n présence des seconds capitaines, les portefaix manipulent à bras nus ces objets pendant toute la durée de la quarantaine et en ôtent les parcelles tachées, noircies, avariées. La laine, le vieux cuivre, les poils de chevaux font la même quarantaine que le coton; ceux de chevreau sont regardés comme plus contumaces encore; le blé ne l’est pas. Pour les objets précieux, chäles , soieries, etc., il y a un grand magasin pour les sereiner !, |
Pendant trois jours le mistral souffle fortement; nous apprenons que la polacre à dû s’amarrer sur huit câbles. Ce qui mérite une considération toute particulière, c’est que le mistral, en
(1) Voir Note XI à la fin du volume,
388 CHAPITRE Vi.
tourbillonnant dans la vaste enceinte où sont déposées les balles de coton, s’insinue par les ouvertures que l’on y a pratiquées , en soulève de gros flocons qu’il éparpille ensuite dans toutes les directions, jusque dans notre galerie et sur nos vétements; l'atmosphère en est grésillante. Si de notre propre mouvement nous étions allés toucher ces flocons dans l'enceinte, nous aurions dû subir une augmentation de quarantaine; mais ce sont les flocons qui sont venus nous trouver | Que faire en pareil cas ? Il paraît que le conseil de santé n’a rien décidé à ce sujet, qui devrait, ce me semble, être pris en d’autant plus grande considération que le mistral soufle chaque mois, et quelquefois pendant deux ou trois jours de suite. Les employés de l’enceinte s'empressent de ras masser les plus gros flocons avec des crochets de chiffonnier. De plus, à la messe du 25 et du 26 se trouvait le capitaine du lazaret. En venant de sa maison à la chapelle, les brins de coton flottant dans l'air ou tourbillonnant à terre ne l'ont pas, certes, épargné plus que nous; il est donc compromis aux yeux des contagionistes, et cependant il est toujours censé net et va chaque jour en ville.
31 décembre. il nous est arrivé des passagers de Tunis; ils ont amené des chevaux avec eux, des chiens, des chèvres. Ces animaux, me dit-on, feront la même quarantaine que leurs maîtres. Il parait que les patentes nettes de Tunis sont valables auprès du conseil de santé, car les Juifs arri-
QUARANTAINES ET LAZARETS. 389 vés aujourd’hui ont eu , dès les premiers jours et après une traversée courte, la permission d'aller au parloir et de se promener dans l’enclos, tandis que notre patente nette de Constantinople et une traversée de cent cinq jours n’ont pu nous obtenir la moindre faveur {
1 janvier. Nous avons élé parfumés auJourd’hui pour la seconde fois. Nous sommes maintenant quatre séries de voyageurs au lazaret; nous nous promenons dans la galerie en évitant, autant que possible, de nous toucher les uns les autres. Je ne réponds pas que quelque contact n’ait eu lieu involontairement. Des cinq ou six gardiens attachés à leur service, il y en a trois qui mangent et dorment dans la même chambre; ces trois individus appartiennent nécessairement à deux séries différentes. Ils ont sans doute l'habitude de ne pas s'approcher les uns des autres plus que les réglements ne le permettent; mais si la peste est éminemment contagieuse, il me semble peu prudent de permettre à plusieurs séries de se prome-
(1) Déjà le gouvernement a cru devoir diminuer la sévérité des réglements sanitaires; les bâtiments provenant d’Alger, de Bone, de Bougie et d'Oran, qui sont munis de patentes nettes, seront à l’avenir admis dans tous les ports du royaume. Ils ne l’étaient jusqu'ici que dans ceux de Toulon et de Marseille, où ils devaient faire quarantaine. (Voir le Bulletin des lois.)
Les bâtiments arrivant de la Mer-Noire et de Constantinople avec une cargaison de Dé peuvent, après quelques jours de quarantaine, la débarquer et remettre en mer. Autrefois ils étaient
ienus de se faire désinfecter avant de partir.
ner en même temps dans une galerie très longue à la vérité, mais fort étroite, et à des gardiens de deux séries de manger et de coucher dans une même chambre,
2 janvier. Nous sommes descendus aujourd’hui pour la première fois dans l’enclos; nous avons été au parlon' accompagnés d’un de nos gardiens. Ce parloir ne correspond nullement à la beauté de l'établissement; on y est exposé à tous les vents; 1] est même dangereux d’y aller lorsque, comme aujourd’hui, le mistral souffle ; on peut très facilement y être atteint d’une suppression de transpiration, d’une pleurésie, ete. Je m’y suis fortement enrhumé.
Le mistral est si violent que la mer devant nous en est toute écumeuse. Il y a dans l’enclos quatre à cinq cents balles de coton dont les enveloppes sont plus ou moins décousues. Le vent; plus fort que la première fois, enlève des flocons de coton et les éparpille dans l'air ; il en tombe dans la galerie qui sont gros comme des œufs de pigeon ; nous nous gardons bien d’y toucher. Je m'étonne que la force du vent ne bouleverse pas les balles tout entières. On a cherché à obvier à ces accidents en les entourant de filets, mais ils ne peuvent empècher le vent d'en arracher une certaine quantité et d’en porter les brins jusqué dans les lieux environnants, dans la ville même. Comme il n'arrive aucun accident, il estprobable que ces flocons ainsi éparpillés ont été tellement désinfectés par la violence du vent que le germe de la
contagion qu'ils pouvaient renfermer a dû se volatiliser ; cependant ces brins de coton, d’après la théorie des contagionistes, doivent nous compromettre. D’après les réglements, nous devrions, quand même nous n’aurions plus qu’un jour de quarantaine à faire, en recommencer une autre d'autant de jours que doit en subir la série de balles la plus récemment déposée au lazaret, car le flocon qui s'attache aux habits et aux cheveux, qui entre dans nos narines ou glisse sur nos mains, est tout aussi contumace que la balle dont il provient.
6 janvier. Messe à la chapelle. Je viens de causer avec l'élève qui a soigné le gardien mort d’apoplexie ; il fait sa quarantaine. Depuis, un écrivain de navire est tombé malade; comme la durée de sa quarantaine était différente, le conseil a envoyé un autre élève. L'écrivain est guéri, et l'élève doit faire la même quarantaine que lui. Il en est de même pour les portefaix. Ces élèves sont payés sept francs par Jour.
16 janvier. Le temps de notre quarantaine est expiré. Quoiqu’elle füt fixée à trente jours, nous n'étions pas sans inquiétude sur sa durée. Le mauvais état de santé de l'équipage de la polacre et des passagers après une traversée aussi pénible, un accident éprouvé par un des portefaix employés à la désinfection de la cargaison , pouvaient la prolonger plus ou moins. On cite des cas où, à la suite d’accidents variés, des passagers ont été ainsi détenus pendant six mois! Heureusement
392 CHAPITRE VIH.
tout s’est passé pour le mieux; nous sommes soumis pour la dernière fois au supplice du parfum; nous disons adieu au lazaret. À notre sortie, un poste de la douane visite nos effets; enfin, après une heure de chemin, nous arrivons à l’hôtel où nous devons loger.
Réflexions sur les quarantaines. — Infractions continuelles aux réglements; anecdotes nombreuses.
Aprés avoir lu ce qui précède, il n’est personne qui ne pense que les précautions prises et les peines attachées aux contraventions doivent être suffisantes pour calmer les inquiétudes que l’on pourrait avoir sur la propagation de la peste en France. Cependant, si la peste est aussi éminemment contagieuse qu’on le dit, toutes ces précautions et de plus grandes encore ne me rassureraient que faiblement. En effet, il est peu de YOyageurs qui n’ait quelques peccadilles à se reprocher contre les réglements : l’un a un ou deux châles à passer, l’autre quelques petits flacons d’eau de rose; celui-ci du tabac ture, du tinsou, du chally ; celui-là....mais tout cela ne vaut pas la peine qu’on en parle. L'affaire de l’écoutille, le contact de quelques pans de redingote de promeneurs appartenant à des séries différentes, tifent déjà à conséquence. Ce quiregardeleslivres et les papiers me parait plus sérieux encore; ces objets ont été, à la vérité, exposés pendant un mois entier sur une table; ils ont subi leur part des trois parfums ;
mais, si j'étais bien convaincu de l'éminente contagion de la peste, Je ne serais rien moins que rassuré par celte désinfection. Comment puis-je l'être, à moins que chaque feuille de papier, chaque page des livres n’ait été individuellement, séparément désinfectée 1? Dansun pli, dans un coin, entre les feuilles et la reliure , un miasme pestilentielne peut-il pas être resté soustrait à l’action de Pair, de l'humidité, du parfum, et me communiquer la peste un mois, un an, dix ans plus tard? L'action du mistral sur les balles de coton est bien autrement grave; comment concevoir que les flocons de coton n'aient pas été emportés par la violence du vent jusque par-dessus le double mur d’enceinte, et de là dans la ville et les campagnes environnantes, s’accrochant aux premiers objets qu'ils rencontrent? Quel contagioniste peut y penser sans frémir ?
Quant au marin Michel, qui pour se rendre aux frontières a dû parcourir trente ou quarante lieues de pays, on n’a pas appris qu’il ait communiqué la peste à qui que ce soit, pas plus que les prisonniers anglais qui se sont évadés du lazaret.
Malgré ces irrégularités, et beaucoup d’autres sans doute que la prudence humaine ne peut prévoir, Je dois confesser que le lazaret de Marseille est un des plus beaux, des plus vastes, des plus sains, des mieux tenus de la Méditerranée, et que les réglements, les décisions du bureau de santé
1) Voir Note XII à la fin du volume,
de cette ville doivent faire loi pour les autres établissements de ce genre, tant que la doctrine actuelle de la contagion restera telle qu'elle est.
Je ne connais aucun des autres lazarets de la Méditerranée; mais pendant les neuf années que J'ai passées dans le Levant J'ai eu de fréquentes occasions d’en causer avec des marins et des vOyageurs de toutes les nations. Tous s'accordent pour vanter l’extrème sévérité des réglements et la parfaite tenue du lazaret de Malte. Ceux de Gênes, de Livourne, de Trieste, d’Ancône et d’Odessaont, à très peu de chose près, les mêmes réglements que celui de Marseille, et les mêmes peines contre les délinquants. Mais s’il se commet très rarement à Marseille ou à Toulon des infractions graves à ces réglements, il n’en est pas de même dans beaucoup d’autres lazarets, si l’on doit s’en rapporter à ce que les marins racontent de leurs prouesses à ce sujet; Je pourrais citer une foule d’anecdotes qui donneraient une idée de leur degré de gravité.
Quelques capitaines qui naviguent dans le Levant ont dans leurs navires une ou plusieurs cachettes très difficiles à découvrir, et dont voici l'usage : tantôt c’est un Franc qui s’est fait musulman et qui s’ennuie de l'être; mais craignant l'extrême sévérité des lois contre les apostats, il cherche l’occasion de s’évader!; tantôt c’est un Grec qui a trempé dans quelque conspiration et craint d’être arrêté; aujourd’hui c’est une esclave
(x) Voir Note XIII à la fin du volume.
qui s’est sauvée de chez son maître et que les personnes qui lui ont donné un asile désirent envoyer à l'étranger; demain c’est un raïa qui par son inconduite notoire ne peut payer ses créanciers et craint d’être envoyé aux galères. Les malheurs de ces individus sont autant de bonnes fortunes pour les capitaines qui savent en tirer parti; si ces occasions manquent, la cachette ne reste pas vide. Il y a toujours à Constantinople des marchandises anglaises ou autres qui offrent du bénéfice. Un capitaine, interrogé un jour en ma présence comment il ferait pour cacher un gros ballot, répondit en riant : Ænche un bove coni corni (même un bœufavecses cornes). Certes, sices marinscroyaient que les marchandises sur lesquelles ils spéculent pussent introduire la peste dans leurs familles, dans leur patrie, aucun d’eux ne se livrerait à des spéculations si immorales , si criminelles.
Pendant une de mes traversées de Constantinople en chrétienté, j'avais beaucoup regretté de ne pouvoir subir ma quarantaine à Syracuse, à Messine, à Palerme surtout. Il me semblait singulier que, tandis que Marseille, Toulon, Villefranche, Gênes, Livourne, Ancône, Venise, Trieste, Corfou et Malte, ont des établissements de grande quarantaine, il ne s’en trouvât dans les Etats de Naples que pour celle d'observation. Un capitaine qui, depuis cinquante années et plus parcourait tous les ports de la Méditerranée, m’en donna indirectement l'explication. « Il n’est plus, me disaitil, cet heureux temps où, en revenant du Levant,
on trouvait en Sicile des comités sanitaires sans préjugés et complaisants, qui accordaient des certificats de séjour quand on les leur demandait. Était-on resté trois jours dans un port? on obtenait un certificat de dix ou quinze jours; on en était quitte pour un colonnato! par chaque jour au-dessus du temps vrai. En arrivant au but du voyage, ces Jours-là ous comptaient. La quarantaine à faire était diminuée d'autant, cela facilitait les affaires, et la peste ne se montrait pas plus alors en Europe qu’à présent, avec tous les beaux réglements que l’on s'est avisé de faire. » Je compris que cette facilité à rendre service avait été enfin reconnue et très mal vue par les administrations des autres établissements sanitaires, et qu'ils s'étaient empressés d'y mettre obstacle. Il serait intéressant de constater si ces infractions, qui doivent avoir été nombreuses dans cet heureux temps, ont occasionné des accidents de peste dans les ports où ces navires se rendirent avec de pareils certificats.
En 1820, époque à laquelle le Portugal éprouvaitune grande disette de céréales, le bruit courut à Constantinople que de pareilles infractions s’étaient renouvelées; que plusieurs navires, partis d’Odessa et de Constantinople avec des cargaisons de blé pour Lisbonne, s’étaient arrêtés dans une ile de l’Archipel ; que, pour s’épargner l'ennui et les frais d’une grande quarantaine , les capitaines
(1) Piastre forte d'Espagne valant 5 francs 3d centimes.
QUARANTAINES ET LAZARETS. 397 avaient obtenu des certificats qu’ils y avaient pris leur chargement, et qu’arrivés à leur destination ils en avaient été quittes , au moyen de ces documents, pour une simple quarantane d'observation.
Malgré cette infraction aux lois sanitaires, on n’entendit parler alors d'aucun accident de peste a Lisbonne.
Qui ne sait à Constantinople combien de châles précieux étaient introduits secrètement en France au temps de la splendeur de la cour de Napoléon? Achetés fréquemment en temps de peste, soigneusement pliés, emballés, pour qu'ils tinssent peu de place, ils ne paraissaient plus au jour que dans les salons dorés de Paris, déployés, maniés, remaniés, admirés, puis portés par les femmes les plus distinguées ou les plus opulentes de la capitale.
Qui n’a entendu parler des descentes fréquentes faites pendant les derniers siècles dans les villes et villages situés sur les côtes de l'Espagne, de la Sicile, de l'Italie, par les Barbaresques, pour y faire des esclaves ?
Qui ne se souvient de l’arrivée de Napoléon à Paris à travers la France, à son retour de l'Egypte, avec une suite nombreuse? La traversée avait été courte. Le débarquement des hommes et des effets se fit sans aucun délai; toutes les lois san1taires furent violées. Sieyès voulut le faire fusiller pour ce fait.
J'étais encore en proie aux terreurs de la conta-
gion, lorsque, me trouvant avec un médecin depuis long-temps établi à Constantinople, je le priai de me dire franchement son opinion sur la peste et sa propriété contagieuse. Il me dit : « Que le miasme de la peste soit éminemment contagieux ou qu'il ne le soit pas, l’idée seule des suites funestes qu'il peut avoir me le fait redouter comme s'il l’était véritablement. Cependant l'habitude émousse la peur comme elle émousse tout autre sentiment. Aucun médecin, le plus grand contagloniste même, ni moi ni vous, ne prenons toutes les précautions que nous devrions prendre, ou, pour parler plus justement, à peine en prenonsnous aucune, C'est une grande inconséquence; cependant, quoique nous soyons tous fréquemment compromis, ni mes collègues ni moi n’avons été atteints de la contagion. Je commence à la révoquer en doute. Une autre observation me rendrait tout-à-fait incrédule si je pouvais me dépouiller entièrement de cette croyance généralement reçue et de la crainte du danger de la maladie. Voici cette observation :
« Lors de mon dernier voyage en chrétienté, je subis ma quarantaine dans un port de mer. Je fus parfumé suivant l'usage ; mOn lit et mes effets de corps furent exposés à l'air pendant plusieurs jours. Le temps de la quarantaine étant expiré, Je fus conduit avec mes effets à la douane; une malle de livre et d’habits qui, à cause de la petitesse de la chambre, avait été placée dans lentrepont et
oubliée , fut jointe à mes autres effets, ouverte et minutieusement visitée. De là je l’expédiai à la maison. Quand, après plusieurs semaines, je dus l'ouvrir, J'hésitai un instant. «A coup sûr, me disais-je, il y a dans ces effets de quoi infecter la capitale et tout le royaume ; j'ai porté ces vêtements pendant des épidémies plus ou moins meurtrières ; ces livres, ces cahiers, ces observations, ont été lus, écrits, rédigés pendant plusieurs années de séjour à Constantinople; chaque pièce d’habillement, chaque page, doivent être saturées de miasmes pestilentiels ; renfermés depuis si long-temps, ils doivent avoir, en fermentant, acquis une nouvelle activité. » J'étais assailli de nouveau par les préjugés de mon éducation médicale; mais je me rappelai Constantinople, les terreurs des médecins nouvellement débarqués, les saisons morbides, les épidémies, les mille et un dangers auxquels nous sommes en proie en temps de peste, les innombrables occasions de contagion auxquelles l'Europe si craintive est exposée sans qu'elle s’en doute. Je m’en voulus de ces terreurs d'enfant; j'ouvris ma malle, j'en retirai mes livres, mes papiers, mes effets ; je les exposai à l'air pour en Ôter l’odeur de renfermé qu’ils avaient contractée. Il n’en résulta aucun accident ni pour le pays ni pour moi. »
Infractions de quarantaine parterre. — Rothen-Thurm.— Récit du docteur Walsh. — Réflexions.
Comme je me suis toujours rendu de France à Constantinople et de Constantinople en France par la voie de mer, je ne puis rien dire par moiméme des établissements sanitaires institués aux frontières des pays dont les communications avec la Turquie se font par terre. Le passage le plus fréquenté de tous est, sans contredit, celui qui a lieu entre la Valachie et la Transylvanie; Rothen- Thurm est le lieu désigné pour la quarantaine. Plusieurs personnes m'ont fourni sur cet établissement des détails qui donnent lieu de penser que, si l’on yest très rigide sous quelques rapports, on y est, sous d’autres, d’une extrême facilité.
Un négociant français de ma connaissance y avait déjà subi dix jours de la quarantaine de onze jours à laquelle il avait été condamné, lorsque le général Guilleminot, alors ambassadeur de France près de la Sublime-Porte, y arriva de Constantinople avec quelques personnes de sa suite. Par considération pour Son Excellence, le directeur de l'établissement ne lui fit subir que deux heures de quarantaine. Le négociant francais, qui désirait ardemment profiter d’une si belle occasion pour se rendre à Paris, supplia le directeur de lui faire grace du seul jour qu’il lui restait à faire; mais celui-ci lui fit observer que les lois sanitaires étaient si sévères en Autriche
QUARANTAINES ET LAZARETS. Aot qu'il ne pouvait sans se compromettre lui accor-
der sa demande.
Un bijoutier franc m'a dit n’y être resté que
deux Jours.
Le docteur Charles Mac Lean n’y fut retenu que trente-six heures ; le comte T......, allant en cour-
rier de Constantinople à Vienne, que huit heures; enfin, un riche banquier de Bucharest, obligé de se rendre à Vienne pour des affaires de commerce trés pressées, n’y fut pas même détenu un instant.
Il est aussi d’usage, dans les bureaux de santé des ports de la Méditerranée, de diminuer en fàveur de quelques grands personnages le nombre de Jours de la quarantaine d’observation. Les papiers publics en font souvent mention.
Ainsi tout ce qui précède semble prouver que des effets non désinfectés, des contacts par inadvertance entre des séries différentes, la fuite d’un criminel contaminé et sa marche à travers plusieurs départements, l'évasion de prisonniers détenus au lazaret, l’éparpillement dans l'atmosphère d'objets contumaces, une contrebande active et difficile à empêcher, de faux certificats, la descente et les violences des pirates, une malle remplie d’effets contumaces, l'admission d'un général et de sa suite sans aucune désinfection préalable , l'exemption des lois sanitaires en faveur de certains personnages, etc., n’ont occasionné aucun de ces accidents qui ont engagé les gouvernements européens à promulguer deslois si sévères L
(x) L'auteur de l’article Zso/ement du Dictionnaire abrégé des II. 26
Je ne doute pas qu’en lisant cette longue série d’infractions plus ou moins graves aux réglements sanitaires, les administrations de la santé publique ne les regardent comme improbables , exagérées , peut-être même comme controuvées. Pour obvier
‘à toutes ces dénégations, j'ai réservé pour la dernière l'observation suivante.
« Le principal établissement de la quarantaine à subir pour se rendre de la Turquie en Hongrie, et delà en Allemagne, ést situé dans un vallon sur les bords de l’Olt, près du défilé de Rothen-Thurm (Tour-Rouge, à cause d’un fort qui a cette couleur). 11 s’y trouve une vingtaine de maisons, une chapelle et une hôtellerie; six maisons sont destinées à l’incarcération des voyageurs qui reviennent de la Turquie; les autres sont occupées par les personnes attachées à l'établissement, et qui sont: un directeur, un médecin, deux secrétaires, un contrôleur , un inspecteur, douze domestiques et quarante soldats. Les maisons destinées à la quarantaine sont séparées des autres; elles sont en bois, garnies de plâtre et peintes en blanc. Chacune d'elles est au milieu d’une petite énceinte formée par des pieux de huit à neuf pieds de haut. Rien n’est plus révoltant pour un voyageur que la manière dont il est reçu dans ces lieux,
Sciences médicales « fait des vœux pour que l’heureux succès de quelque négligence ,. provoquée par des circonstances impérieuses, éclaire une question dans laquelle la peur sera probablement toujours écoutée de préférence.» Il me semble que ses
vœux doivent maintenant être satisfaits.
comme rien n'est plus triste que la chambre où il est enfermé. Le chariot où j'étais s'arrêta devant la porte d’une de ces maisons. Plusieurs personnes s’'approchèrent, mais en se tenant à une certaine distance de moi. Je voulus m’avancer vers un homme qui tenait un paquet de clefs et qui paraissait avoir l’autorité sur les autres. Il me fit signe aussitôt de m'éloigner et recula comme saisi d'effroi. Je vis que l’on me considérait comme étant infecté de la peste et que l’on me traitait en conséquence. On me fit signe d’entrer dans la maison et la porte en fut aussitôt fermée sur moi. J'eus alors le loisir d'examiner ma prison. C'était une chambre de dix à douze pieds carrés, qui n’avait pas été netloyée probablement depuis qu’elle avait été bâtie ; les murs étaient couverts de toiles d'araignées, le plancher était empreint d'humidité, Les meubles se composaient d’une longue table de cuisine et d’un lit de camp comme celui d’un corps-de-garde. Dans un coin était un petit poële rempli de cendres. Je me trouvais si oppressé par la mauvaise odeur de cette chambre queje voulus aussitôt ouvrir la petite fenêtre grillée qui s’ytrouvait, mais je n’en pus venir à bout, tant la rouille couvrait les verrous. Mustapha entra en ce moment avec mon bagage et mon porte-manteau ; il était accompagné de l'un des domestiques ; qui avait un grand manteau blanc, un chapeau d'une circonférence immense, et qui tenait à la main un paquet de clefs comme un ge0hier de la prison de Newgate. Il se tenait à la
04 CHAPITRE VIH.
porte et n’osait pas entrer. Il indiquait à Mustapha ce qu’il devait faire et m'informa en mauvais italien que je ne devais m’approcher de personne aussi long-temps que je resterais en quarantaine. On apporta ensuite un lit que l’on plaça sur le lit de camp, après quoi le médecin se présenta. Ce pauvre’homme, le plus ignorant peut-être de sa profession, ne savait parler que l'allemand. Jessayai de me faire comprendre par lui en français, en italien, enfin en latin, mais ilne put me répondre un seul mot. Il resta auprès de la porte pendant quelques minutes et se retira me laissant à mes méditations. Tout homme ainsi renfermé est disposé à se croire attaqué de la maladie qui le rend pour les autres un objet de terreur, et si son imagination était frappée de cette idée, aspect d’un lieu si triste, si mal tenu, ne pourrait que contribuer à développer en lui les germes de la maladie.
« Pour dédommager le voyageur de la perte de sa liberté, ces établissements devraient avoir toute la propreté, tous les agréments qu'il serait possible de leur donner, tandis qu’au contraire ils rappellent à sa vue le plus triste hôpital... Je fis moiméme mon lit et me jetai dessus avec un profond sentiment de tristesse et d’abattement.
« Le lendemain matin de bonne heure ma porte s’ouvrit el Je vis entrer un Allemand la pipe à la bouche. Après-s’être long-temps promené dans la chambre, fumant et crachant, il se mit à faire son lit auprès du mien, et me dit en mauvais ita-
lien qu'il était venu pour me veiller de la part del signor direttore. Je fus donc prisonnier et gardé à vue sans pouvoir jouir d'un moment de solitude. Le docteur revint une seconde fois avec un secréture, et, se tenant prudemment à la porte, ë7 fit faire,sous ma dictée, l'inventaire de mon linge et de mes habits, me déclarant qu’ils ne pourraient étre ni lavés ni portés au dehors avant la fin de ma quarantaine. Assurément c’est le plus sûr moyen de conserver le germe de la contagion que d'empêcher que le linge ne soit purifié par l'eau; et si mes habits eussent été infectés dans les pays que j'avais parcourus, ils auraient certainement conservé le venin en restant ainsi entassés les uns sur les autres.
« Je demandai si J'avais des compagnons d’infortune et où ils étaient ; j’appris que dans la maison voisine 1] y avait un courrier russe au lit, près de lui un marchand suisse de Péra. Je m’informai s'il m'était permis de manger; mon garde me répondit avec gravité : Ya. I sortit et rapporta du café et du pain, qu'il laissa sur une table fort sale. Le soir on me servit, de la même manière, un morceau de porc très dur, du vin aigre et du mauvais raki. Je ne pus boire que de l’eau; encore n'était-elle pas beaucoup meilleure que le reste. Il n’y a point de sources dans ce pays ; l’eau de l'OIt est impure et bourbeuse; celle que l’on boit provient de la fonte des neiges qui forme un torrent dans les montagnes au-dessus du lieu de la quarantaine.
ho6 CHAPITRE VIII.
« Je ne donnerai pas le détail de tous les désagréments que j’eus à supporter chaque jour dans cette sombre prison. Après avoir éprouvé un grand abattement d'esprit, quelques-uns de ceux qui y étaient renfermés tomberent sérieusement malades, ce qui arrive presque toujours aux étrangers que l’on condamne à respirer l'air impur qui circule dans ce long et profond vallon. Quelquefois de violentes tempêtes venaient ébranler nos huttes comme si elles allaient les renverser; souvent les vallées étaient obscurcies par d’épais brouillards, d’une apparence extraordinaire et de mauvais augure, qui en envahissaient tous les détours. Ces vapeurs descendent rarement aussi bas que le village ; mais, se répandant de côté et d’autre sur le sommet des montagnes, elles forment un large toit qui intercepte la lumiére ; et tout en laissant librement circuler l'air dans la vallée, elles l’enveloppent en plein jour de ténébres affreuses. De temps en temps un rayon de soleil perce ce voile et éclaire les objets qu'il frappe d’une lumière pâle semblable à celle d’une torche dans un vaste tombeau. Ajoutez à cela une humidité froide, un air malsain, une mauvaise nourriture, le défaut d’exercice;des cellules malpropres, et il sera facile de croire que l'esprit et la santé ont beaucoup à souffrir dans un pareil séjour.
« Lorsqu'enfin on me permit de voir quelques personnes de la quarantaine, ce fut sur un banc de sable sur le bord de l’Olt; nous y fümes conduits par un homme portant un srand chapeau,
un manteau et un long bâton, et qui se tenait à trois ou quatre pas de nous. Lorsque nous approchions les uns des autres, il ouvrait des veux hagards, mettait son bâton entre nous et nous faisait de longs reproches en allemand. Un jour il arriva qu'un coup de vent mit son manteau en contact avec le mien ; aussitôt, plein de terreur, il le purifia dans la rivière, en l'y plongeant au bout de son bäton. |
« Enfin le dernier jour de trois semaines de détention arriva, et je fus informé que le lendemain je pourrais partir. Le docteur vint le maun. Un homme qui l’accompagnait portait un fourneau rempli de charbon de bois, sur lequel il jeta quelques pincées de nitre, et, quand il eut fait plusieurs tours autour de moi comme un magicien, je fus déclaré purifié. L’inspecteur vint et examina mes vêtements, gui étaient entassés dans un coin de la chambre, tels que je les avais apportés des lieux infectés que j'avais traversés; ils furent mis dans mon porte-manteau sans avoir été purifiés ni par l'air ni par l'eau. Si, comme on Pavait pensé, mon linge eût été empreint d’exhalaisons corrompues, je devais les communiquer à la première ville d'Allemagne où j'entrerais, puisqu'on me forcait de l'emporter avec tous les germes de contagion qu’il pouvait renfermer.
« Arrivèérent ensuite deux individus avec des comptes effrayants; l’un mie demandait un prix exorbitant pour la mauvaise nourriture et le vin qu'il m'avait fournis, et l'autre quatre florins de
papier ou près d’une piastre par nuit pour un mauvais lit de paille ou de bourre qui avait été jeté sur les planches du lit de camp. Je menaçai de me plaindre au gouverneur d’Hermanstadt, mais on se moqua de moi.
« Tout étant prêt pour mon départ, l’homme qui m'avait servi prit congé de moi. Il parut fàché de me quitter. Il avait fait partie des armées autrichiennes envoyées contre Napoléon, et avait été à Wagram, à Austerlitz et à toutes les grandes batailles de cette époque. Accoutumé à un service dangereux, il s’était offert pour me servir et fut le seul qui osa faire mon lit et toucher aux choses qui avaient passé par mes mains. Il remplissait son devoir avec exactitude et ne négligeait de prendre aucune des mesures que lui dictait la prudence; mais, quoiqu'il fût obligé de feindre la peur et de prendre ostensiblement des précautions ridicules, il se moquait des terreurs absurdes des autres employés lorsqu'il était avec moi. Toutefois, lorsque je partis, il me fit part de ses craintes au sujet d’une personne qui venait d'arriver; on l'avait mise dans la chambre qu'avait occupée le courrier russe, et, selon l’usage, elle n’avait été ni nettoyée ni aérée. Cette personne fut obligée de coucher dans le même lit, et, à ce que l’on supposait, dans les mêmes draps où un homme avait été pendant trois semaines si malade de la fièvre qu’un jour on l'avait cru mort. Ainsi, pour empécher qu’un voyageur ne communiquât la peste, on le faisait coucher dans des draps infectés d'une
contagion fébrile. IL est vraiment impossible de rien concevoir à de telles inconséquencesf. »
Dans cette observation nous voyons les réglements sanitaires de la quarantaine de Rothen- Thurm en opposition directe avec ceux observés dans les ports de la Méditerranée. À Rothen- Thurm, le voyageur n’est parfumé qu’une seule fois et très superficiellement, le jour de son départ; à Marseille il est parfumé trois fois et jusqu’à suffocation. À Rothen-Thurm, les effets contumaces ne sont ni sereinés ni désinfectés, mais entassés dans un coin de la chambre, et le voyageur est obligé de les remporter tels qu’ils étaient le premier jour de son arrivée au lazaret, puis de traverser la Transylvanie et la Hongrie. S'il les fait blanchir dans la première ville où il s'arrête, 1l expose, suivant la doctrine des contagionistes, à tous les dangers de la plus terrible contagion, celle par le contact immédiat, non-seulement la personne qui les lave, mais encore sa famille, la ville et tout le pays. À Marseille, on sereine, on désinfecte les effets contumaces en les exposant à l'air, au parfum. A Venise, on ne se contente pas d'aussi faibles précautions; on les sereine, on Îles manipule , on les jette dans l’eau bouillante, on les lessive, on les parfume. Un médecin s'assure de la bonne santé des individus avant qu'ils ne
(1) Extrait du Voyage en Turquie et à Constantinople par R, Walsh, Paris 1828, in-8°, page 235 et 251.
soient admis à la libre pratique. En sortant de Rothen-Thurm, où il semble que le gouvernement prenne plaisir à augmenter l'intensité de la contagion et à compromettre l'existence de l'individu par le choix des localités, la petitesse et la saleté des chambres, le mauvais air qu'on y respire et les dégoûts dont on l’abreuve ‘pendant sa captivité, ni le voyageur, nises effets ne communiquent la maladie plus que ceux qui ont été soumis aux réglements sanitaires de Marseille ou de Venise.
En récapitulant ce qui précède, je crois que
tous les points suivants se trouvent démontrés : ° Moïse connut la peste et soupconna la con-
tagion ; Homère attribua cette maladie à ses vraies causes, et nous a laissé en peu de mots la description la plus fidele de ses ravages; Hérodote a fait connaître les mesures d'hygiène observées par les Egyptiens pour s’en préserver; enfin , Hippocrate a le mieux apprécié l'influence de ses causes et indiqué un traitement rationnel.
2° Depuis Fracastor, qui a proclamé tre nature éminemment contagieuse du miasme de la peste, dans le sens exagéré que les contagionistes y ont attaché depuis, jusqu'a Stoll, c’est-à-dire depuis l'année 1 546 jusqu’en: 777: on n'a eu sur cette maladie que des idées plus ou moins fausses et on n’a employé qu’une thérapeutique peu éclairée.
3° Les médecins attachés à l’expédition d'Égypte, auxquels s’offrirent tant d'occasions d’observer la peste sous toutes ses formes et d’en perfectionner le traitement, avancerent peu la science sous ce dernier rapport, et les auteurs qui depuis ont écrit sur ce sujet n'ont fait la plupart que les citer textuellement.
4° Le petit nombre de ceux qui, comme Stoll, Assalini, le docteur Mac Lean, etc., émirent une opinion contraire à celle qui dominait de leur temps, n'en améliorérent pas la thérapeutique.
5" C’est aux enseignements de la doctrine physiologique que l’art est redevable de l'indication d’une meilleure méthode curative.
6° L'époque à peu près régulière où la peste paraît, les vents du sud etles brouillards qui les accompagnent, la durée plus ou moins longue du fléau , l'augmentation progressive de son intensité, sa période d’acuité ou de plus grande mortalité, enfin sa cessation graduelle ou soudaine, suivant que les vents du nord se font sentir faiblement ou soufflent avec violence; toutes ces circonstances donnent évidemment à cette maladie le caractère d’une épidémie soumise aux variations de la température et dépendant de la détérioration de Pair atmosphérique {.
7° Cette action délétère influe sur la population de Constantinople en raison de son intensité, de même que les habitants de la Sicile , de Naples, de . Rome, etc. , éprouvent celle du scirocco.
(1) La Gazette de Calcutta rapporte que, le 2 janvier, les habitants du petit village d'Hougly, peuplé de trois cents familles, se crurent menacés d’une nuit éternelle; voici à quel sujet. La veille, un brouillard fort épais s'était élevé sur les deux rives du fleuve ; il exhalait une forte odeur d’acide hydro-chlorique, si pénétrante qu’elle provoquait des éternuements continuels, et affectait si vivement les paupières qu’elles arrivaient à un prodigieux degré de gonflement. Le lendemain tous les habitants d'Hougly, sans exception, étaient devenus presque subitement aveugles. Cette ophtalmie dura vingt-quatre heures et cessa touta-coup. Les médecins sont à la recherche de ce singulier phénomène, qu’ils attribuent à des émanations particulières du Gange.
(Voy. Journ, des Conn. médic., 1° num., 1833.)
8 Cette influence affecte les individus suivant leurs prédispositions, leur degré d’aisance et de propreté, leur manière de vivre, leurs préjugés et leurs opinions religieuses ; enfin suivant leur sexe, leur âge, leurs professions.
0° On peut distinguer dans la peste les nuances ou variétés suivantes : l'aura minor, laura major, la peste bénigne, la peste maligne et la peste cruelle.
10° Les formes dites inflammatoire, bilieuse, putride, adynamique, ataxique, dépendent des tempéraments individuels, et l’épithète de protéiforme donnée à la peste est due à sa complication avecune maladie antérieure, des lésions organiques récentes ou anciennes, ou une épidémie concomitante.
11° Les symptômes sont ceux des maladies susmentionnées, auxquelles se joint bientôtle regard fixe, étincelant , phosphorescent comme celui des hydrophobes. |
12° Le type est presque toujours continu, avec exacerbation le soir.
13° Les révulsions ou crises qui amènent des sueurs, des hémorrhagies, des urines chargées, sont fréquentes et salutaires; les évacuations alvines abondantes sont, au contraire, généralement funestes. |
14° À l’époque où l’on se flatte que la maladie va enfin disparaître, on voit quelquefois se déclarer une recrudescence dont la durée est ordinairement moins longue que le cours précédent de l'é-
pidémie, et qui enlève rapidement beaucou p d'individus.
15° Pendant le règne de l'épidémie, il y a beaucoup d'accidents et de maladies, qui, ayant avec la peste quelques symptômes communs, sont pris pour la peste elle-même.
16° Le traitement préservatif rentre dans les lois de l’hygiène la plus sévère; l'isolement est un moyen utile, mais non infaillible. Le traitement curatif interne est celui indiqué parla doctrinephysiologique contre les fiévres inflammatoires, les gastro-entérites, etc.; celui des exanthèmes exige les moyens antiphlogistiques ,etun traitement opposé est suivi, sinon de la mort, du moins d’une longue convalescence et de reliquats plus ou moins dangereux.
17° 11 ya des guérisons dues aux seuls efforts de la nature. Hors l'époque d’acuité de la maladie, lesguérisons sont plus nombreuses que ne l’étaien! celles connues jadis sous le nom de fièvres putrides et malignes traitées suivant l’ancienne méthode, et à l'avenir on guérira d'autant plus de pesülérés qu’on se rapprochera davantage du traitement antiphlogistique.
18° Dans les personnes qui succombent, non instantanément ( car il est probable que les lésions organiques ne sont pas appréciables), mais après quelques jours de maladie, les nécroscopies prouvent que les organes de la digestion et leurs annexes, puis la méningine, offrent les désordres les plus graves.
19° Le diagnostic général où précurseur de la saison morbide est aussi difficile à établir que le diagnostic individuel est aisé. Le pronostic général est, au contraire, facile, et celui relatif à individu dépend de son état de santé antérieur et de l’intensité de l'épidémie.
20° Les rechutes dans la même saison morbide sont rares et presque toujours fatales; les récidives survenues dans le cours de la vie sont communes et ont été vues jusqu’à quatorze fois.
21° Le nombre des maladies crues jadis contaoieuses a diminué et diminue chaque jour à mesure que l’art d'observer se perfectionne.
22° Les prêtres directeurs des hôpitaux pour les pestiférés se portent aussi bien et vivent aussi long-temps que les individus des autres classes de la société.
23° La mortalité des portefaix employés dans le lazaret, et des gardiens qui surveillent les navires et désinfectent les effets des voyageurs, n’est nullement en proportion avec les dangers de la contagion qu'ils sont censés courir.
24° Il y a des localités où la peste s'éteint d’ellemême sans se communiquer aux personnes ni aux objets environnants; d’autres où elle alterne d’une ville à une autre; d’autres où elle ne se montre plus, quoiqu'elle y ait été autrefois très fréquente; d’autres enfin où elle ne s’est pas encore montrée, malgré la fréquence des communications avec la Turquie et l’absence de tout établissement sanitaire.
25° Le contact médiat ni le contact immédiat n’ont aucune influence sur la propagation de la maladie.
26° Les lois et les réglements en vigueur en Europe, ainsi que les lazarets, ne sont pas aussi utiles qu’on le pense, puisque ces réglements sont fréquemment violés sans que la santé publique en soit compromise, et qu'il y à contradiction complète quelquefois entre les réglements des diverses administrations sanitaires.