ÉE
Le travail que j'ai fait sur Constantinople doit donc être également fait à l'égard des autres villes où la peste se montre habituellement. Si, comme je l'espère, l'observation prouveque dans ces villes cette maladie n’est autre chose qu’une épidémie apportée par un vent et dissipée par un autre, je ne douté pas que les gouvérnements ne s'empressent d'opérer de grandes réformes dans Îles lois sanitaires.
Nous avons vu que Clot-Bey (ch. 1, p. b7)penchait à ne pas croire à la contagion de la peste en
eypte; l'opinion de ce savant médecin est déjà une induction très favorable à la doctrine de la non-contagion partout ailleurs. En effet, si Constantinople et le Grand-Caire, qui, l’une au nord, Pautre au sud, forment les limites au-delà desquelles ce fléau s'étend rarement ; si ces deux capitales populeuses sétrouvent n'être sujettes qu’à des épidémies sans contagion, il est plus que probable que les villes intermédiaires, qui en attribuent l'apparition chez elles à l'une ou à l’autre de’ ces capitales, n’éprouvent comme elles qu'une maladie dénuée de tout effet contagieux.
Au moment où je commençais l’impression de cet ouvrage, M. le docteur Chervin donnait à l'Académie des sciences connaissance de quelques faits relatifs à la peste qui depuis plusieurs mois sévit en Égypte. Cette communi-
RÉFLEXIONS. 419 cation vient si à propos, elle remplit tellement les vœux que J'exprimais dans la page précédente, que Je m'empresse de la mettre sous les yeux du lecteur.
« Le nombre de médecins, dit Clot:Bey, qui se trouvent tant au Caire que dans Alexandrie, ne s’élève pas à plus de vingt. La plupart, croyant à la contagion , se couvrent dé toile cirée, s’arment de longs bâtons et ne voient les malades qu’à une certaine distance. D’autres, moins craintifs, ne s'encapuchonnent pas, mais évitent de toucher les malades ainsi que leurs effets, et né tâtent le pouls qu'à travers une feuille de tabac et après avoir trempé leur main dans l’huile ét le vinaigre. Au Caire, nous sommes trois Français et un Espagnol qui faisons en commun le service des pestiférés. Nous examinons la maladie au lit des malades et à l’amphithéâtre sans prendre aucune précaution. Nos autopsies ne durent pas moins de trois ou quatre heures. Deux jeunes docteurs français étudient de la même manière à Alexandrie, et nous nous communiquons réciproquement nos observations. Jusqu'à présent aucun accident n’a eu lieu parmi nous.
« La peste a commencé à Alexaudrie en novembre ; depuis le mois de février seulement elle y est meurtrière et a déjà enlevé vingt mille personnes. Elle s'est manifestée au Caire dans les derniers Jours de décembre et n’y a pris un caractére grave que vers le commencement du mois de mars. L’isolement dans l’intérieur des maisons
n’en à pas garanti plusieurs Francs qui observaient la plus rigoureuse quarantaine; la maladie s'est même déclarée à bord des navires européens qui étaient dans l'isolement le plus complet. Les classes pauvres en sont plus affectées que les autres , les Maltais principalement, qui sont les plus malpropres et dont le tempérament a le plus d’analogie avec celui des Arabes. On ne saurait attribuer le développement de cette peste à la grande inondation ni au mauvais système d’inhumation, car pendant les dix années qui viennent de s’écouler il ya eu aussi de grandes inondations, et en 1831, à l’époque du choléra-morbus, il y eut de nombreuses inhumations qui ne furent jamais plus mal faites. »
Son apparition et sa marche. — Précautions des gouvernements reconnues inutiles. — Accident remarquable de choléra dans une caserne d’Aix en Provence, en juillet 1835; réflexions sur
cet événement, — Parallèle du choléra-morbus et de la peste.
Le choléra semble être venu tout exprès en Europe pour dessiller les yeux des gouvernements et des populations sur la doctrine de la contagion. En effet, après une longue prédominance de certains vents, ce fléau se montre en premier lieu aux extrémités de l'Europe orientale; il attaque sporadiquement d’abord, puis épidémiquement, les populations qui se trouvent sur son passage, prend de préférence ses victimes dans les basses classes de la société, qui , mal logées, mal véêtues, mal nourries, sales et vicieuses, servent partout de première pâture aux épidémies ; puis, se répandant de proche en proche, épargnant certaines localités, s’'appesantissant sur d’autres, il parvient jusqu'aux extrémités de l’Europe occidentale, traverse l’Atlantique, atteint le Canada, les États- Unis, le Mexique, et quelques Etats de l'Amérique du Sud. Des cas isolés, suivis d’une augmentation rapide dans le nombre des malades, létrangeté et la violence des symptômes, la grande mortalité
qui en est le résultat, sont bientôt attribués par
l'ignorance à une contagion spécifique ; la frayeur est à son comble. Pour s'opposer au développement de cette contagion présumée, la plupart des gouvernements établissent des quarantaines, des lazarets ; la peine de mort est prononcée contre les infracteurs. Les chimistes ont recours à tous les moyens connus de désinfection, les médecins aux traitements les plus variés, employés tour à tour, quelquefois tous ensemble. Les quarantaines et les lazarets sont trouvés plus nuisibles qu’utiles; les désinfections, d’un avantage problématique; et les traitements qui paraissent le mieux indiqués, sans succès, surtout dans la période de vigueur de la maladie. Les gouvernemens les plus instruits abolissent les réglements sanitaires; on s’en tient aux règles de l'hygiène. Le choléra diminue insensiblement ; mais, au moment où l’on se félicite de la disparition prochaine du fléau , une recrudescence quelquefois a lieu; elle dure plus ou moins long-temps. Après avoir enlevé la moitié environ des malades, le choléra cesse dans une localité pour se reproduire dans une autre et en disparaître de même. Il abandonne enfin l’'Europe, après y avoir joué le méme rôle que l’épidéinie pestilentielle à Constantinople et dans le Levant. Pour compléter cette ressemblance, il semble quitter à regret les lieux qu'il a parcourus; il s’y remontre, mais sporadiquement et sans inspirer à beaucoup près la même frayeur que lors de sa première apparition.
Un événement remarquable, arrivé à Aix en Pro-
vence, le 16 juillet dernier, dans la caserne de la Porte d'Italie, occupée par le douzième de ligne, a réveillé l'attention publique sur les causes du choléra-morbus.
«Vers les sept heures et demie du matin, le colonel, le lieutenant-colonel et le chirurgien-major de ce régiment faisaient la visite en ce quartier. Ils étaient au rez-de-chaussée lorsqu'on les prévint qu’un voltigeur venait d’être atteint du choléra dans une chambre du second étage. Ils y montent aussitôt et trouvent ce malheureux déjà privé de connaissance. À peine se sont-ils approchés de son lit qu’ils sont subitement et successivement frappés.
«En moins de dix minutes vingt et un soldats avaient été atteints et gisaient par terre privés de sentiment. Soudain, au milieu de cette scène de désolation , une voix s’écrie : Fermez les croisées | Ce cri est instantanément répété par ceux qui restaient debout. Les croisées sont fermées-et la maladie cesse de faire de nouvelles victimes.
« Ces vingt et un militaires ont été transportés à l'hôpital; neuf sont morts dans la journée et cinq ont succombé le lendemain.
« Le lieutenant-colonel s’est senti indisposé en sortant du quartier ; il est mort dans la nuit du 17 au 10,
« Le colonel et le chirurgien-major sont indisposés; mais leur état ne présentait rien d’alarmant.
«Le lieutenant - général comte de Danrémont
s’est rendu à Aix, accompagné du général Caravaque, commandant la subdivision, et de M. le baron Rey, intendant militaire. Il a ordonné l'évacuation de la caserne d'Italie. Cet ordre a été immédiatement exécuté par les soldats, qui en étaient très contents; cependant aucun d’eux n'avait été atteint de nouveau depuis le 16.»
Une personne qui paraît très bien connaitre les localités attribue l'apparition du choléra et la mortalité qui en a été la suite, tant à Aix qu’à Marseille et à Toulon, à la grande quantité de cadavres inhumés dans les cimetières de ces villes, à la putréfaction stagnante qui en résulte, et aux émanations délétères qui, dans certaines conditions atmosphériques, s’en dégagent sous forme de vapeurs (voy. Gaz. méd., 12 septembre 1835). D'un autre côté, le docteur Pariset proclame que la seule cause de la peste qui règne dans la Basse-Égypte est due à son sol imprégné d’éléments putrescibles, saturés de matière animale, et toujours prêts à s'échapper sous forme de vapeurs ( voy. p. 53 à 57 de ce volume ). F
De ces deux opinions il résulterait que la même cause (des éléments putrescibles se dégageant sous forme de vapeurs) occasionnerait en Egypte une maladie douée d’une propriété éminemment contagieuse, et en Provence une maladie qui n’est pas douée de cette propriété.
On ne manquera pas d’objecter que la différence des climats et de la température peut rendre
compte de cette différence de propriété dans les deux pays; mais Je ferai observer que la peste de Constantinople est regardée aussi comme éminemment contagieuse, que la différence de latitude entre cette capitale et les villes sus-mentionnées est à peine de deux degrés et demi, et que, vu les localités , le degré de chaleur dans cette partie de la Provence est aussi élevé, s’il ne l’est davantage, que sur les rives du Bosphore. Comment se fait-il, encore une fois, que les mêmes causes donnent lieu, ici à une maladie contagieuse, et là à une maladie non-contagieuse ?
Cette différence d'opinion disparaitrait bientôt si l'on voulait faire abstraction de l’hypothèse de la contagion.
La peste et le choléra seraient alors des maladies épidémiques, ayant entre elles la plus grande analogie.
La cause de l’une et de l’autre serait un empoisonnementmiasmatique , dépendant d’une détérioration encore inconnue de Pair atmosphérique.
L'action du choléra sur les populations :
Le nombre des personnes attaquées ;
Son intensité suivant les prédispositions ;
Ses formes suivant les tempéraments;
Ses nuances ou variétés, depuis la cholérine la plus légère jusqu’au choléra foudroyant;
Sa marche d’abord sporadique, puis épidémique, sa période de vigueur ou de plus grande morlalité, sa diminution graduelle ou rapide, sa re-
crudescence, sa disparition, lui sont communs avec la peste.
Les symptômes en apparence si différents ne sont que le résultat de l’action du miasme sur des appareils organiques différents.
Le traitement préservatif et l'utilité problématique de l'isolement; le traitement curatuf de peu d’effet dans la période d’acuité, mais utile dans celle de décroissement ; le chiffre de la mortalité ; les rechutes, rares et dangereuses, les récidives, prouvent encore l’analogie de ces deux maladies ?,
Je n’ai point parlé de la contagion du choléra; peu de personnes y croient maintenant. La mortalité, pendant l'épidémie de 1832, n’a pas été plus grande parmi les médecins que parmi les autres classes de la société. Je crois cependant utile de faire remarquer que le choléra a enlevé, en trois ou quatre mois, douze ou quinze médecins dans la ville de Paris, tandis que la peste, en neuf années, n’a enlevé à Constantinople qu’un médicastre et trois apothicaires raïa.
Avis aux contagionistes |
. , , € € (1) Voir le résumé, et surtout les 6.74, Sat MOST
14°, 16° et 20° paragraphes.