‹ Neuf années à Constantinople, observations sur la topographie de cette capitale, l'hygiène et les mœurs de ses habitants, l'islamisme et son influence: la peste, ses causes, ses variétés, sa marche et son traitement; la noncontagion de cette maladie; les quarantaines et les lazaretsChapitre 84 sur 92 · DU TOME SECOND · texte numérisé non relu

DU TOME SECOND

Nore I, page 3.

Ce qui arriva, il y a environ trois mille ans, aux Grecs, sur les bords marécageux du Scamandre, arrive encore presque chaque année aux Turcs, auprès des Dardanelles. La flotte du capitan-pacha, envoyée pour recueillir le tribut des iles de l’Archipel et donner la chasse aux pirates, part ordinairement de Constantinople dans les premiers jours de juin; elle s’arrête au détroit pour embarquer les provisions, dont le magasin est à Gallipoli. Cette opération dure ordinairement deux ou trois semaines. Peu habitué à la mer, mal nourri, respirant un air infect dans un entrepont sale, encombré, l’équipage s’ennuie, s’attriste. Quelque matelot perd-il l'appétit, a-t-il des nausées, de la constipation ? le médecin du vaisseau, ordinairement un apothicaire raïa, prend la boîte aux pilules drastiques, et lui en donne une demi-douzaine pour chasser la bile, regardée dans le Levant comme la cause de tous ces symptômes. Produisent-elles peu ou point d’effet, le médecin double la dose le jour suivant, la triple ou la quadruple le jour d’après. Opèrent-elles enfin fortement, le malade peut-il à peine se tenir sur ses jambes? grand sujet de satisfaction pour

notre Esculape, qui s’empresse de lui redonner des forces en

lui faisant prendre trois ou quatre onces d’eau distillée aromatique, et qui lui recommande de bien manger. Si la nature est plus forte que le mal et surtout que le médecin, celui-ci ne manque pas de se faire honneur de la guérison; mais si, ce qui arrive le plus souvent, le patient, en dépit des évacuations nombreuses, va de mal en pis, le docteur a recours à sa provision de pilules anti-dysentériques, composées de substances astringentes, aromatiques, et d’huiles essentielles. Bientôt les symptômes les plus funestes se manifestent avec une violence extrême, et le malheureux succombe dans un état d’'horrible puanteur.

Cependant la température s’élève chaque jour; le Rhodius, le Simoiïs, le Scamandre et les marais d’alentour se dessèchent; une chaleur humide, des brouillards se joignent aux autres causes de destruction. Officiers et matelots en ressentent les funestes influences. Le traitement est le même pour tous; les malades sont entassés les uns sur les autres; le découragement s’y joint; les soins de propreté les plus indispensables sont négligés, et la mort enlève nn grand nombre de ces infortunés. Souvent le lodos vient y ajouter son souffle délétère, et empêche pendant plusieurs jours l’expédition de mettre à la voile; alors l'infection augmente d’intensité, tous les symptômes s’exaspèrent. L’inflammation se propage-t-elle de l’intérieur à la périphérie; un bubon, un charbon se manifestent-ils avant la mort ou peu de temps après, ainsi que cela a souvent lieu dans un sujet robuste, on dit que la peste est à bord de la flotte; les gens de l’équipage sont enlevés par centaines. Le bruit en parvient jusqu’à Constantinople. Mais enfin le vent de tramontana si désiré commence à se faire sentir ; le nombre

des malades diminue, les vaisseaux partent, le fléau cesse.

Nore II, page 67.

Le lecteur sera sans doute surpris qu'après un aussi long séjour dans la capitale de l’empire ottoman j'aie si peu d’observations complètes à lui soumettre. Quiconque connaît l'Orient, le médecin surtout qui a exercé pendant quelque temps en Turquie, ne le sera nullement; je dois au public quelques explications à ce sujet.

Constantinople, si différent sous tant de rapports des capitales européennes, l’est surtout par la singularité de sa pratique médicale. Une personne tombe-t-elle malade ? un homme de l’art est-il appelé? il examine, il interroge, il prescrit ce qu’il croit utile, En sortant il est payé de sa visite. Malade et médecin sont quittes l’un envers l’autre. Si la famille ne lui dit point de revenir le soir ou le jour suivant, il se garde bien d’en faire sentir la nécessité. Les Orientaux, soupconneux et avares, croiraient qu'il tire aux visites. On ne manquerait pas de lui dire : « Attendez au moins l'effet des médicaments; on vous fera avertir.» Tres souvent il n’entend plus parler du malade. Est-il au contraire invité à revenir, prié par les personnes de le regarder comme à lui? il est tout étonné de trouver le lendemain plusieurs consultants. Une commère influente, le prêtre qui soigne les intérêts spirituels de la famille, un riche parent, un ami, un protecteur, en apprenant la maladie de l'individu, se sont empressés de lui envoyer, quelquefois même de lui amener chacun leur médecin. 11 en résulte ordinairement une consultation décousue, à la suite de laquelle le malade ou ses parents n’osent se servir de celui qu’ils préfèrent, et le patient reste en proie à celui qui a en sa faveur la commère la plus têtue, l’ami le plus chaud ou le protecteur le plus à ménager.

Si, ce qui est rare, le médecin n’a pas de concurrents, il

arrive souvent que le malade, se sentant un peu mieux après

la première ou la seconde visite, veut s’en rapporter à la nature pour la guérison, ou, la trouvant trop lente et les médicaments trop chers, s'arrange avec un apothicaire ou quelque médicastre pour être médicamenté et guéri moyennant une somme convenue. En cas de mort, jamais d’autopsie, l’ouverture des cadavres étant regardée comme une abomination dans l'Orient. Dans quelques circonstances où elle eût été très instructive, et où J'avais offert d'en payer les frais, je n’ai pu l’obtenir de la famille de la personne décédée. ,

Si, dans les cas les plus ordinaires, il est rare de suivre un malade pendant tout le cours de sa maladie, et de toute impossibilité de faire une autopsie, il en est de même, à plus forte raison, dans le cas de peste. Les médecins francs, qui généralement croient à la contagion, n’osent la traiter, d’abord pour ne pas s’exposer à en être atteints, puis de peur que quelque collègue jaloux ne répande le bruit qu’ils se sont compromis et que leurs pratiques franques ou raïa ne refusent de les employer. De cette manière, le médecin qui ne croirait pas à la contagion, se trouve forcé, dans son intérêt pécuniaire,

de paraitre y croire fermement, d’en avoir très grande peur.

À propos de la pratique médicale de la capitale de la Turquie, je ne crois pas inutile de dire un mot des injustices criantes commises envers les médecins dans tous les pays. Partout, à Paris comme à Constantinople, ils se plaignent de l’ingratitude de leurs clients, même de ceux auxquels ils ont, disent-ils, sauvé la vie. À Constantinople comme à Paris, malgré la distance des lieux, la différence des climats, des mœurs, des religions, l’argent payé au docteur est toujours le plus regretté; la manière de se comporter envers lui offre seulement beaucoup de différences.

À Paris, les familles opulentes, les grands, les hauts digni-

taires, tous ceux dont la famille ou la domesticité est nom-

breuse, préfèrent s'abonner que de payer à la visite. Mais quel choix fera-t-on? Prendra-t-on un vieux médecin? ils sont trop occupés; on ne peut les avoir quand on en a le plus de besoin ; d’ailleurs ils sont la plupart bourrus, peu complaisants, entichés de leurs vieilles idées médicales. Les jeunes, au contraire, ont leur fortune à faire; om peut les avoir à point nommé; ils sont attentifs, complaisans, et puis il est utile d’avoir étudié la nouvelle doctrine qui, dit-on, a son mérite. On prend donc un jeune médecin.

À la première entrevue, le maître de la maison ne lui laisse pas ignorer qu’il n’a jamais été malade, que son épouse l’est très rarement, que son fils est au collége, sa fille en pension, enfin que chez lui cette place estune vraie sinécure. Il lui donne aussi à entendre qu’il voit beaucoup de monde, qu’il donne des soirées, des bals, et que le médecin, comme l’ami de la maison, y est le bienvenu. De son côté, le jeune praticien fait ses calculs; l'abonnement est, il est vrai, très mesquin; mais la place lui sourit. 11 serait bien malheureux si, avec de la complaisance, des soins assidus, ses talents, les cures qu’il ne peut manquer d'opérer, il ne captivait pas l’amitié, l’estime de ses nouveaux clients, et s’il ne trouvait pas dans la nombreuse société qu'ils recoivent quelques nouvelles pratiques. Déja, dans un avenir prochain, il se voit lancé dans le grand monde et ne pouvant suffire à ses malades. Nos deux spéculateurs se séparent charmés l’un de l’autre et le médecin entre en exercice.

L'occasion de faire preuve de zèle et de talent ne tarde pas a se présenter. À la suite d’un carnaval brillant, madame est atteinte de maux de gorge, de pneumonie; monsieur, pour avoir fait trop bonne chère, est attaqué d’une gasirite. Que de soins ne se donne pas notre jeune Esculape pour triompher de ces affections graves que les malades ne veulent croire que de légères indispositions ! Au lieu d’une visite il en fait deux,

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