L^IMPÔT MORALISATEUR
qu'il habite, se procure presque toujours, sanë effort appréciable, tout ce qui est indispensable pour se nourrir, se loger et se vêtir. L'indolence native aidant, une minorité seulement — et cette minorité est infime chez les peuplades récemment soumises, — se conforme, sans y être incitée, à la saine loi du travail. Laisser l'indigène dans cet état, c'est renoncer pour lui à tout progrès, à toute élévation de son niveau économique et social. D'autre part, l'emploi de la contrainte est, en cette matière, à la fois immoral, impolitique et improductif. La conclusion vient d'elle-même à l'esprit : il faut trouver, non pas un moyen matériel de coercition, mais un stimulant qui pousse les indigènes au travail et les amène peu à peu à en comprendre les avantages. Or, rien, mieux que l'impôt, ne peut remplir ce rôle à la fois utilitaire et moralisateur. }^
Je citerai à ce propos quelques chiffres. De 1902 à 1904, à la suite de la réglementation de l'impôt dans les régions côtières les plus récemment rangées sous notre autorité, la valeur des produits exportés annuellement est passée de 10 000 francs à 49000 francs à Maîntirano, de 36000 à 93 000 à Morondava, de 62000 à 480000 à Fort-Dauphin et enfin, dans la province de Farafangana, où ont éclaté les troubles à la fin de 1904, de 17 000 à 147 000 francs.
Les statistiques du commerce indigène en Emyme démontrent également que la nécessité d'acquitter l'impôt a développé fructueusement l'esprit d'entreprise des Hovas, éveillé chez eux le goût du travail, aidé à l'extension des cultures, donné naissance à des industries locales rémimératrices, et, en somme, créé des ressources comparables aux taxes à acquitter. D'ailleurs on remarque partout aujourd'hui — et surtout dans les régions centrales — que dès qu'approchent les époques du recouvrement de l'impôt, il se produit dans les offres de service des indigènes ime surabondance de bon augure pour tous ceux qui ont des travaux en retard ou des affaires à expédier.
L'année 1904 fut marquée par plusieurs autres mesures ayant
pour but d^orienter la colonie vers une organisation définitive et d'y préparer, autant que possible^ l'amalgamation des divers éléments ethniques.
En tout ce qui touchait à la tradition et aux coutumes léguées parles ancêtres, je m'attachai à ne faire que les réformes commandées par l'état de civilisation et à ne les réaliser que progressivement. Ce précepte d'un de nos historiens : « La puissance des souvenirs féconde les institutions nouvelles » est profondément vrai en matière d'administration coloniale. On ne saurait mieux marquer la voie à suivre, ni mieux indiquer l'utopie de ceux qui, méconnaissant l'atavisme et l'hérédité mentale, croient pouvoir détruire en quelques mois l'œuvre des siècles et veulent obtenir l'assimilation immédiate d'un peuple neuf par l'application en bloc des institutions de la métropole.
C'est ainsi que, pour le fonctionnement de la justice indigène, j'avais maintenu ce principe, qui dérive d'ailleurs de l'idée de famille : le chef est en même temps le juge. Sur ce point — et le fait mérite d'être retenu — , la conception était la même chez toutes les peuplades de l'île. Dans l'application, elle se traduisit par cette règle : les Malgaches ne relèvent pas en principe des tribunaux ordinaires, mais de juridictions spéciales, présidées par les chefs administratifs et jugeant suivant les anciennes lois du pays purgées de toutes les dispositions contraires à l'humanité et à l'esprit des institutions nouvelles.
En matière civile, comme en matière ciimînelle, j'étendis aux régions les plus récemment pénétrées de l'Ouest et de l'extrême Sud l'organisation judiciaire indigène qui fonctionnait déjà depuis plusieurs années dans les autres parties de l'île : tribunaux du i*^ degré dans les chefs-lieux de secteur ou de district, tribunaux du 2' degré et d'appel dans les chefs-lieux de cercle ou de province.
Enfin, pour donner une impulsion d'ensemble à ce grand rouage et en régler le fonctionnement suivant les principes généraux de notre civilisation, les tribunaux indigènes de tout