‹ Neuf ans a MadagascarChapitre 13 sur 170 · ESCALADE DIFFICILE · texte numérisé non relu

ESCALADE DIFFICILE

peu à peu sous nos pîeds> et bientôt, aussi loin que porte la vue, s'étale un épais manteau de nuages, ouateux et blancs, roulant comme les flots moutonneux d'ime vaste mer. Puis, soudain, le soleil dissipe les nues, le coup d'œil change et les horizons lointains nous apparaissent; du côté de l'ouest, le massif boisé de la forêt d'Ankeramadinika, sévère décor de verdure, que la Imnière du jour commence à pénétrer; derrière nous, le Mangoro, fleuve-roi de la contrée, promenant le ruban de ses eaux dans une vallée fertile que l'activité hmnaine n'a pas encore fécondée; plus loin, les monts Betsimisarakas, au-dessus desquels s'évaporent les derniers brouillards du matin. Au nord et au sud, se développe, majestueuse, la chaîne de l'Angave, dont le Fody n'est qu'une sentinelle avancée vers la plaine. On dirait quelque înunense muraille rocheuse, d'où émergent, comme des donjons, d'innombrables sommets. Et c'est bien là, en effet, là réalité, car derrière ces pics, dans les grottes et ravins qui les entourent, se dissimulent des repaires de Fahavàlos. C'est de là qu'observant tout et renseignés par leurs émissaires sur les moindres événements de la plaine, les chefs rebelles s'élancent à l'attaque des villages et au pillage des convois.

Du Fody, \m raidillon nous ramène vite en plaine; avant dix heures, nous sommes à Sabotsy, pittoresque village, construit à 900 mètres d'altitude, sur une petite éminence, au centre d'une grande plaine de rizières qu'entourent complètement l'Angave et ses contreforts. Après le déjeuner, lestement expédié, nous redescendons par un chemin fleuri et nous franchissons la Mandraka, petite rivière dont la haute vallée, alors inconnue, a servi depuis de guide à la route carrossable et au chemin de fer. Un quart d'heure plus tard commence l'ascension — la plus pénible depuis le départ — de la haute chaîne de l'Angave. C'est une montée de 600 mètres gravie par im sentier en zigzag abrupt et caillouteux, que le voyageur aperçoit encore sur sa droite lorsqu'il suit aujourd'hui la route carrossable de Mahatsara à Tananarive.

Vers quatre heures, nous arrivons à Ankeramadinîka, poste militaire établi au débouché ouest de la forêt sous là protection d'un blockhaus solidement fortifié; on l'appelait à cette époque : le vestibule de TErayme.

D'après les renseignements qui me sont fournis, le pays est loin d'être sûr aux environs. La plupart des villages ont été brûlés, et les habitants se sont joints aux insiu'gés après avoir détruit systématiquement leurs cultures pour empêcher le réapprovisionnement de Tananarive. Je profite du peu de jour qui reste pour monter au blockhaus d'où l'on décoirvre toute la région du côté de l'ouest. L'aspect du paysage ne rappelle en rien celui des jours précédents. L'Emyme donne l'illusion d'une véritable mer de mamelons dénudés ofirant un niveau moyen à peu près constant et n'ayant d'autre végétation qu'une herbe courte et épaisse. C'est à peine si, de distance en distance, on découvre quelques bouquets de bois venant rompre la monotonie générale. Entre ces mamelons s'étendent de vastes terrains de rizières, abandonnés depuis l'insurrection ; enfin çà et là, des ruines de villages témoignent que le brigandage et le fahavalisme régnent dans toute la contrée* Néanmoins, la vue du pays me rassure. Ces terrains découverts qu'il sera aisé de fouiller et de surveiller permettront la poursuite des rebelles, et éviteront à nos colonnes là guerre en forêt doiït, plus d'une fois, j'avais reconnu au Tonkin les difficultés et les effets meurtriers.

Le lendemain, nous quittons Ankeràmadinika avant le jour pour franchir rapidement les 50 kilomètres qui nous séparent encore de Tananarive. Vers sept heures et demie, nous atteignons le village de Manjakandriana, complètement en ruines, dont les habitants sont passés à l'insurrection. Peu de temps auparavant, le 30 avril 1896, ce village. a été le théâtre d'un incident tragique, qui a montré le fanatisme de la population : cinq officiers hovâs, envoyés par l'autorité française pour arrêter un prêtre d'idoles qui prêchait la rébellion, avaient été assaillis et brûlés vifs dans la maison où ils s'étaient réfiigiés.

TANANARTVE

A 15 kilomètres de Manjakandriana, nous arrivons à Maharidaza, autrefois gros village, que nous trouvons aussi désert, et en partie détruit. Depuis notre départ d'Ankeramadinika, plusieurs partis de Fahavalos suivent les crêtes à quelques œntaines de mètres de la route, et observent nos mouvements. Nous ne sommes pas inquiétés, mais cette inmiunité est due à la forte escorte qui nous accompagne et détaché de petits groupes de tirailleurs pour éclairer notre route en avant et sur les flancs. Après avoir déjeuné à Soàvina, nous sommes vers une heure à Ambohimalaza (en malgache 4: village célèbre >) qui formait peu auparavant une très importante agglomération de plusieurs villages, répartis en amphithéâtre autour d'une vaste cuvette très arrosée, riche en produits agricoles de toute nature. La population y était presque entièrement composée de noblesse hova. Elle a beaucoup diminué depuis Pinsurrection, et aiu'aît probablement complètement disparu si le poste militaire n'avait réussi à en arrêter Texode.

Des hauteurs d' Ambohimalaza, nous découvrons nettement Tananarive, dont la haute silhouette, dominant une plaine immense, a tout à fait grand air, avec ses palais, ses églises, ses temples et ses maisons en briques rouges accrochées aux flancs des rochers. Les officiers de Pétat-major qui sont venus à ma rencontre m'indiquent les principaux monuments : le palais de la reine, dont la masse imposante se dresse majestueuse au point culminant de la ville; xmpeu plus bas, le palais du premier ministre; puis au nord, les lignes sévères du temple anglican; enfin, le quartier de Faravohitra, alors domaine privilégié de la colonie anglaise dont les belles demeures disparaissent à moitié dans d'épais massifs de verdure et de fleurs.

Vers trois heures et demie, nous franchissons le seuil du quartier général. En descendant de filanzane, je serre avec joie la main du général Voyron, qui me fait l'accueil le plus afiectueux. C'est mon ancien chef au Soudan et au Tonkin, et j'ai toujours conservé avec lui des relations à la fois cordiales et

respectueuses. Pendant la campagne de 1895 et ensuite durant son séjour d*une année à Tananarive, il avait pu, avec sa grande expérience, juger de bien des choses, connaître les difficultés résultant de la topographie accidentée du pays et du climat, se rendre compte du caractère et de l'état d'esprit des populations malgaches, enfin apprécier la situation politique telle que l'avaient créée les intrigues nouées contre l'autorité française. Sur tous ces points, il en avait long à me dire et il me tardait de le rencontrer pour m'initier à la lourde tâche que j'allais assumer. J'employai à cela les quelques jours qui le séparaient de son départ et pendant lesquels je trouvai chez lui la plus large hospitalité.

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