LE DÉSORDRE DES FINANCES
de TEmjniie. En même temps, en vue d'étendre cette institution aux provinces civiles, j'invitai les Résidents et administrateurs à se rendre compte de l'état des anciennes juridictioiis dans leur ressort, et à étudier les moyens de généraliser les règles adoptées pour la région centrale. Ces mesures, conformes à la tradition malgache, furent très appréciées par les intéressés et ménagèrent — ce qui a toujours été une de mes principales préoccupations — la transition nécessaire à tout progrès.
Au mois de mars 1897, l'assistance judiciaire fut organisée; un arrêté détermina la composition de ses bureaux et les formalités pour y recourir. Enfin, six semaines plus tard, furent institués, auprès des tribimaux de Madagascar, des avocats défenseurs ayant, suivant la formule consacrée, le privilège exclusif « de représenter les parties, de conclure, tant en demandant qu'en défendant, et de faire tous actes de procédure 7^.
En matière fiscale, une réforme radicale était indispensable.
Avant la conquête, le désordre régnait dans les finances comme dans tous les autres rouages du Gouvernement malgache; il était entretenu d'ailleurs par ceux qui y avaient intérêt et résultait beaucoup plus de la cupidité des fonctionnaires et officiers hovas que de leur ignorance ou de leur incapacité. Les principales taxes avaient en e£Pet ime assiette assez rationnelle et elles frappaient la richesse publique dans ses principales manifestations.
Par contre la conception d'un Trésor public, centralisant toutes les recettes et les répartissant ensuite pour la satisfaction des besoins généraux, était inconnue à Madagascar, comme chez la plupart des peuples orientaux. Aucune distinction n'était faite entre la cassette particulière de la reine et les fonds de l'État; la souveraine, le premier ministre et les différents fonctionnaires du royamne prélevaient sur les recettes qu'ils détenaient ce qu'ils estimaient être la juste rémunération de leurs services, et l'on conçoit qu'en l'absence de tout contrôle ils se faisaient la mesiu'e
large. D'ailleurs, ces errements étaient légitimés en quelque sorte par ce fait que le Gouvernement ne payait pas ses fonctionnaires. Les candidatures aux emplois publics ne laissaient pas cependant d'être nombreuses puisqu'il était admis que la nomination à une fonction quelconque était une occasion de faire fortune oflFerte à celui qui en bénéficiait. Le premier ministre et la reine qui donnaient l'exemple, fermaient les yeux sur les dilapidations des officiers du royaume; on se bornait, lorsque les exactions étaient trop criantes, à condamner le délinquant à l'exil et à lui confisquer ses biens. C'était un moyen simple de faire rentrer dans la caisse ro3rale ce qui en avait été détourné.
L'administration française devait faire cesser de pareils abus. L'obligation de l'impôt fut donc nettement affirmée, 'mais avec ce correctif qu'elle résultait non plus comme autrefois du bon plaisir du Gouvernement, mais de la nécessité de faire concourir les populations malgaches à l'œuvre entreprise par la France dans sa nouvelle possession.
D'ailleurs les instructions générales que j'avais reçues de France me faisaient un devoir d'administrer le pays sans augmenter les charges de la métropole et, tout en le pacifiant, en organisant son administration, de lui constituer aussi promptement que possible un budget en état de subvenir à toutes ses dépenses. Une première réglementation fiscale fut donc élaborée ; en outre je fis proclamer partout que les anciens privilèges d'exemption étaient abolis, et que l'impôt atteindrait désormais tout le monde. Les précautions les plus minutieuses furent prises pour éviter les exactions, et les arrêtés créant ou régularisant des taxes furent publiés et commentés dans le joumal indigène, le VaovaOy organe de vulgarisation française que j'avais créé pour répandre nos idées dans la masse de la population.
L'une des plus importantes réformes libérales appliquées à l'état social des indigènes fut réalisée par un arrêté du 17 avril 1897 qui abolît la féodalité malgache en supprimant les « vodivona :^ ou fiefs, et en enlevant leurs privilèges aux « tom-
LES « TOMPOMENAKELY :^
pomenakely :^ ou seigneurs féodaux, dont Pinstitution remontait aux premiers souverains de l'Emyrue. De même qu'autrefois en France, les anciens rois avaient partagé le territoire entre leurs parents ou compagnons d'armes, en attribuant à ceux-ci des pouvoirs excessifs pour administrer les populations, rendre la justice et percevoir les impôts. Le maintien de tels privilèges était inadmissible en pays français ; en outre, il eût constitué un obstacle à la mise en valeur de la colonie, du fait que de vastes domaines seraient demeurés en mainmorte, soustraits au régime du droit commim- D'ailleurs, la presque totalité des terres des « tompomenakely :^ était en friche; la suppression du privilège ne lésa donc aucun intérêt respectable, d'autant qu'il fut stipulé que des concessions ou avantages particuliers pourraient être accordés à ceux des anciens possesseurs de fiefs qui rendraient des services à la France.
Dans les diverses branches de l'administration, dont le développement intéressait à la fois les Européens et les indigènes, je m'attachai à obtenir un fonctionnement initial répondant aux besoins les plus essentiels, et à y apporter graduellement les perfectionnements compatibles avec l'état politique et les ressources budgétaires de la Colonie.
A mon arrivée, j'avais trouvé aux directions des Travaux publics, de l'Enseignement, de l'Agriculture, etc., des chefs de service installés, mais, en fait, réduits par l'insurrection à ne pas sortir de la capitale et empêchés par conséquent de jouer un rôle en rapport avec l'importance de leurs titres oflSciels.
Je traçai à ceux d'entre eux qui restèrent mes collaborateurs, la ligne de conduite à suivre.
En matière de travaux publics le programme que j'adoptai et qui peut convenir à toute colonie neuve, comprenait les travaux de défense, la création d'un réseau de routes, l'amélioration des ports, la construction de phares et de lignes télégraphiques, l'installation des troupes et des divers services civils et militaires dans des bâtiments appropriés, le creusement de canaux,
le dragage des principaux fleuves et rivières en vue d'y assurer la navigation, les travaux d'hydraulique agricole ayant pour objet d'exalter la fertilité et le rendement des terrains de culture, enfin l'établissement d'un chemin de fer, pour mettre les populations denses, intelligentes et laborieuses du centre de l'île en communication rapide et facile avec les ports, et de là avec les marchés de l'extérieur.
Mais, en raison de l'état troublé du pays à la fin de 1896 et au commencement de 1897, le service des travaux publics se trouva au début fort entravé. En dehors de Tananarive, il fiit, par la force des choses, décentralisé et confié aux coimnandants de cercle et aux chefs de province.
L'eflFort se porta principalement sur les routes dont la construction dut, dès l'abord, répondre à un double but : but militaire, alors prépondérant, en prévision des mouvements et du ravitaillement des troupes; but économique, — encore accessoire à cette époque, — qui était de favoriser le premier essor du commerce et de la colonisation.
A Tananarive, d'importants travaux furent entrepris; une commission instituée dans les premiers jours de février 1897 fut chargée d'établir un projet de voirie et d'attribuer aiix rues de la ville les noms des personnages historiques ayant participé, à diverses époques, à l'établissement de la souveraineté française à Madagascar.
Je fis étudier aussi un premier projet d'adduction d'eau potable, consistant à rétablir, en augmentant ses dimensions, une ancienne canalisation établie par Jean Laborde, qui reliait au palais de la Reine un bassin de captation aménagé aiix environs d'Ambohimalaza.
La question de la construction d'un chemin de fer entre Tananarive et la côte m'apparaissait aussi comme l'une des plus indispensables à résoudre. Des études commencées avant mon arrivée par le colonel Marmier et les capitaines du génie Groudard, Gré et Dorand, avaient fait écarter le tracé vers Majimga par la