‹ Neuf ans a MadagascarChapitre 38 sur 170 · UN POINT NOIR · texte numérisé non relu

UN POINT NOIR

vieille tradition locale, est le refuge habituel des mécontents. J'entrevois là un point noir et, probablement, la nécessité d'envoyer avant peu une force militaire pour venir à bout des résistances.

Dans l'ouest et le nord-ouest du Betsiléo, un renfort est nécessaire pour établir la liaison, encore très imparfaite à cette époque, avec le territoire sakalavè et TEmyrue.

Au sud et au sud-ouest, le lieutenant Mouveaux, chef du district d'Ihosy, devra également recevoir un supplément d'effectif qui lui permettra de combiner son action avec celle du capitaine Génin, chargé des opérations de pénétration dans la province de Tuléar.

Au sud-est, le capitaine Lefort, de l'infanterie coloniale, est chargé d'une mission topographique qui a pour but d'établir des communications entre Fianarantsoa et Farafangana par Ivohibé.

Le 24 septembre, je quitte Fianarantsoa.

Mon trajet de retour est, en sens inverse, le même que précédemment jusqu'à Ambositra, où j'abandonne la route ordinaire de Tananarive pour me diriger sur Antsirabé.

Nous suivons une piste médiocre, qui est appelée cependant à devenir plus tard la route définitive. L'importance d 'Antsirabé s'accroît en effet de jour en jour, et il est devenu nécessaire d'y faire passer la principale voie de communication vers le sud.

Le pays, assez peuplé et cultivé aux environs d'Ambositra, offre un peu plus loin l'aspect de la véritable montagne : une végétation maigre, un sentier difl&cile, praticable seulement pour les bourjanes et escaladant de grandes masses rocheuses profondément entamées par le lit des torrents. Cependant, dans quelques creux de ravins, des ruisseaux courent au milieu de la verdure et jettent un peu de variété dans la monotonie du parcours.

A un jour d'Ambositra, nous entrons dans ime région où abonde le tapia^ arbre noueux et de petite taille, aux feuilles vernissées, sur lequel vit et se nourrit le ver à soie indigène connu

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sous le nom de landibé. La végétation du tapîa est extrêmement lente; au dire des gens du pays, il ne faut pas moins d'un siècle pour que Tarbre atteigne sa hauteur normale, qui dépasse bien rarement quatre mètres.

Plus loin, dans la vallée de la Manandona, se dresse le pic d'Ibity, massif rocheux qui passe pour renfermer des pierres précieuses, et où quelques découvertes intéressantes ont été faites depuis. La vallée est bien cultivée ; on y rencontre à chaque pas des rizières, des champs de cannes à sucre et de manioc, et, sur les parties les moins fertiles, de grandes superficies couvertes de verOj plante fourragère qui atteint de i mètre à 3 m. 50 de hauteur, et dont les bestiaux se montrent très friands.

Au delà, la route s'élève et atteint bientôt le rebord du plateau d'Antsirabé, d'où Ton découvre un panorama qui s'étend à perte de vue et forme un contraste marqué avec les couloirs étroits traversés les jours précédents dans la régfion montagneuse.

A Antsîrabé, c'est la répétition des fêtes d'Ambositra et de Fianarantsoa : chants et danses populaires, et, le soir, illuminations de la ville et de la campagne environnante... Je continue de mon côté à remplir le programme habituel : réception des colons, notes prises sur leurs besoins et les moyens d^y satisfaire, visite des bâtiments militaires, des écoles. Je me rends aussi à l'hôpital et à la léproserie fondés par les missionnaires norvégiens, qui sont installés depuis une trentaine d'années dans le pays. M. Borchgrevinck, superintendant de la Mission, m'en fait les honneurs et me montre dans le salon de sa maison d'habitation des empreintes de balles, souvenir déjà lointain de la défense soutenue les 27, 28 et 29 mai 1896, par M. l'interprète Gerbinis, contre l'attaque des bandes de Rainibetsimisaraka. Je visite aussi les sources minérales et thermales, dont la réputation n'a fait que s'accroître depuis lors, et qui, sous le climat très salubre d'Antsirabé, font de cette petite ville une station balnéaire d'avenir.

Le 30, à sept heures du matin, nous nous dirigeons sur Betafo, chef-lieu du cercle militaire créé quelques mois aùpara-

LÉGENDE DE TRITRIVE

vaht au sud-ouest de PEmyme, pour servir de base à la pénétration en pays sakalave. A mî-chemin et à proximité de la route, nous dépassons Tancien volcan de Tritrive, dont un lac aux eaux profondes emplit le cratère depuis longtemps éteint. Une gracieuse légende d'amour s'y rattaché. Deux jeunes gens, contrariés par leurs parents dans leur inclination, venaient, dit-on, échanger au bord du lac leurs serments de fidélité. Puis, ce roman eut une fin tragique; on l'a racontée ainsi :

Hélas ! le désespoir vient vite lorsqu^on aime ! Un soir, les deux enfants, lassés de ce fardeau, Lassés d'avoir souffert et de farnour lui-même, Ayant pris pour linceul leur lamba le plus beau, . Et tendrement unis dans un baiser suprême. Du lac sombre et profond se firent un tombeau !

J'ignore, en vérité, si cette histoire est feinte; Mais si les deux amants ont éprouvé ces maux. Quelque cbose survit de leur idylle éteinte. Car aux flancs du rocher on voit deux arbrisseaux Qui poussent enlacés dans une douce étreinte, . Et paraissent pleurer sur le cristal des eaux...

Moins dé deux heiures après le départ d'Antsirabé, nous atteignons Betafo, petite ville bâtie sur une colline boisée et dominant une jolie vallée très peuplée, couverte de belles rizières et de prairies où paissent de nombreux troupeaux de bœufs et de moutons.

Le lendemain, i*' octobre, Tétape est longue. La route, tournant vers le nord, s'élève au milieu de superbes rizières en gradins, de champs de cannes à sucre et d'autres cultures que sillonnent des canaux d'irrigation; puis, elle s'engage dans une région au terrain noirâtre, semé de pierres volcaniques, où les villages et les cultures se font rares. On atteint bientôt un grand plateau dénudé, à 2000 mètres d'altitude, couvert seulement d'une maigre végétation, où l'on marche longtemps sans rencontrer âme qui vive. Le froid nous surprend, le vent souffle avec violence, et nous faisons halte pour déplier manteaux et couver-

tures. Le déjeuner a lieu à Manerinerina, village d'une vingtaine de cases, dont les habitants, enroulés dans leurs lambas, quittent les feux autour desquels ils se récliau£Fent, pour venir à ma rencontre. On a vraiment dans cette région une sensation d'hiver; en face de Manerinerina, se dresse à l'ouest im haut éperon rocheux, d'où souffle en permanence une bise glaciale; c'est le Tokotanitsara (en malgache : au bon endroit) y dont le nom témoigne que les Malgaches ne dédaignent pas le mot plaisant et l'ironie. Après le déjeuner, nous nous remettons en route à travers le plateau désert, limité à l'ouest par la chaîne de l'Ivavavato, dont les arêtes dentelées donnent l'illusion de quelque mtiraiUe ruinée par le temps. Le soir, nous faisons étape au village de Tsarazafy, sur le bord d'un immense marais qu'il me paraît possible de transformer en rizières. Je donne l'ordre d'entreprendre ce travail, qui a été en grande partie exécuté depuis.

Le lendemain matin, une heure après le d^art, nous commençons à apercevoir, se dressant à l'est, l'imposante masse de l'Ankaratra qui nous sépare de la route suivie vers le sud lorsque nous avons quitté Tananarive.

Deux sommets surtout s'y distinguent : le Tsiafajavona {là où il y a toujours des nuages), qui domine toute la chaîne (2 580 m.), et la dent de Tsiafakafo {là où il y a toujours du feu) y appellation indiquant que les indigènes ont conservé la tradition de la période d'activité volcanique de ces contrées.

La halte du déjeimer se fait au beau village de Faratsiho, nouvellement reconstruit au centre d'une vaste et fertile plaine de rizières.

A 15 kilomètres plus loin, nous arrivons à Ramainandro. La population se porte à notre rencontre, précédée d'un corps de partisans dans une sorte de costume écossais, et d'un groupe de g3rmnastes indigènes, les « marakely », dont les exercices de lutte à la sagaie sont très goûtés dans les villages de la régfion, et dont les équipes viennent de temps à autre figurer, toujours avec succès, aux fêtes publiques de Tananarive.

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