DIX MILLIONS POUR DIEGO
Leygues s'en expliquait ainsi : <: Si un navire est blessé ou simplement avarié au cours d'une opération et qu'il n'y ait pas de bassin de radoub à Madagascar, il faudra, ou le laisser indisponible, ou l'abandonner à la merci des ennemis. >
Le résultat fut conforme à ce que j'avais espéré; un mois après mon départ de France, la loi du 20 juillet 1900 sur la défense coloniale prévit pour l'organisation défensive de Diego, un crédit de 10500000 francs correspondant sensiblement aux estimations faites.
Un peu auparavant, au mois de décembre 1899, im corps mobile de 6000 hommes s'était embarqué pour Diego et, sur ma demande, le Gouvernement avait placé à sa tête un officier supérieur du génie du plus haut mérite, le colonel Joflfre, pour diriger les travaux de la place et y organiser la défense.
Pendant mon séjour à Paris, je visitai plusieurs fois, à l'Exposition universelle de 1900, le pavillon de Madagascar, élégamment conçu et construit par M. JuUy, un de mes regrettés collaborateurs, alors chef du service des bâtiments civils de la colonie.
Je n'exagère rien en indiquant que nos collections, soigneusement choisies et présentées, donnèrent aux visiteurs une opinion favorable de l'activité de notre jeime colonie. Je ne dois pas omettre non plus la musique malgache du Gouvernement général, formée depuis dix-huit mois à peine, dont nombre d'exécutants révélaient déjà d'excellentes aptitudes; maintes fois, elle se fit entendre au pavillon de Madagascar et dans d'autres concerts, et recueillit partout une ample moisson de récompenses et de succès.
Les quelques mois que je passai en France me fournirent aussi l'occasion de me mettre en rapports avec les notabilités du monde colonial, commercial, industriel, scientifique, avec les Chambres de commerce de grandes villes, telles que Lyon, Rouen, etc. et de recueillir de précieux avis sur la nature des relations de tout genre à établir entre la colonie et la métropole.
En outre, des conférences fartes un peu partout, permirent de renseigner nos compatriotes sur la situation et les ressources de notre nouvelle possession. Les sympathies pour la cause coloniale ont besoin, dans notre pays, d'être provoquées ; à ce point de vue il était utile de faire connaître les premiers résultats économiques obtenus à Madagascar où le commerce français qui, à mon arrivée, ne représentait que le dixième du trafic total avait en moins de trois ans, pris siu: le commerce étranger une prépondérance qui n'a fait que s'accentuer depuis.
Ayant réglé la plupart des questions dont la solution avait motivé mon retour en France, je repris de nouveau, le lo juin 1900, la route de Madagascar. Nos escales sont les mêmes qu'en 1896, sauf Aden qui ne figure plus sur l'itinéraire. A Djibouti, où l'importance des établissements fi-ançais a sensiblement augmenté depuis un an, le gouverneur intérimaire, M. Angoulvant, me procure le plaisir d'ime intéressante excursion sur le premier tronçon du chemin de fer du Harrar.
A Zanzibar, les traces du bombardement ont disparu, l'ordre est rétabli et le nouveau sultan ne néglige rien, dit-on, pour rester dans les bonnes grâces de la nation protectrice qui lui a ménagé l'accès du pouvoir.
Enfin, après ime traversée de vingt jours qui, depuis Marseille, n'a été mouvementée qu'aux environs du Guardafiii, nous apercevons le i*' juillet au matin la côte malgache s'estompant dans ime brume légère. Vers neuf heures, nous débarquons à Majunga.
Pendant mon absence, le général Pennequin avait continué, avec énergie et méthode, la politique que j'avais suivie de 1896 à 1899. Pour sanctionner les résultats obtenus, l'ime de ses premières mesures avait été de replacer sous le régime civil plusieurs régions de rEm3rme où la situation était devenue absolument nette. C'est ainsi que, quelques jours avant mon arrivée, le territoire militaire dont Tananarive était le chef-lieu, avait été transformé en province dirigée par un administrateur.
AU MÉNABÉ
Au nord-ouest de Tile, où un mouvement séditieux s'était produit à la fin de 1898, la tranquillité était complètement revenue.
Dans les régions sakalaves de Touest, ; la belle saison de 1899 permit d'accentuer les résultats acquis au cours de la précédente canq>agne et de mettre fin aux temporisations de quelques cheiiB qui ne s'étaient pas encore décidés à reconnaître notre autorité. Le roi du Milanja — contrée située au nord du pays sakalave — fit sa soumission l'un des premiers, ce qui permit d'occuper pacifiquement un vaste territoire offirant de sérieuses ressources pour la culture et l'élevage.
En novembre, ce fut le tour du chef Mahafaka, qui, au début de 1899, avait razzié certaines régions du cercle d'Andriamena et cherché à couper la route de Majunga à Tananarive.
Au Ménabé, les opérations fiirent considérablement facilitées par la mise en service sur la Tsiribihina d'une canonnière à vapeur depuis longtemps attendue, le Capitaine Flayelle^ qui, remontant le fleuve jusqu'à 80 kilomètres dans l'intérieur, rendit le ravitaillement par la côte beaucoup plus rapide et moins onéreux que par Tananarive.
L'achèvement de la pénétration du Ménabé comportait à cette époque trois actions distinctes : dans la région Mandabé-Manja; entre la Tsiribihina et le Manambolo ; dans la vallée du Manambolo.
L'occupation de la région Mandabé-Manja fiit accomplie durant les mois de juin et juillet. Le capitaine Collin, chargé de cette opération, obtint la somnission de la reine Finaly, qui détenait l'autorité dans le pays et accota sans trop de difficulté la création de deux postes sur son territoire.
Au nord de la Tsiribihina, on rencontra plus de résistance. C'était là en effet qu'il fallait, après de nouvelles et infructueuses négociations, atteindre la masse des dissidents groupés autour de leurs chefs traditionnels. Le plus influent d'entre ceux-ci, Havana, tuteur du jeune Kamamy, héritier du roi Toéra, disposait à
Ankaive de 1 500 à 2 000 hommes. Un mouvement convergent, exécuté par plusieurs détachements, fit tomber cette citadelle sakalave ; il fut créé à Ankaive un poste important qui servit de base pour poursuivre la désorganisation des bandes et fut mis en liaison solide avec le réseau des postes antérieurement établis.
Enfin, le troisième objectif, l'occupation de la vallée du Manambolo, fut atteint à la suite d'opérations qui mirent en déroute la principale bande rebelle de cette région.
A la fin d'octobre 1899, le but général qu'on s'était proposé se trouvait presque complètement atteint.
Bientôt le colonel Borbal-Combret, commandant le territoire sakalave, jugea le moment propice pour en finir ; le i^' février 1900, il lança une proclamation aux Sakalaves pour les exhorter à la paix et leur ofirir l'oubli du passé. Quelques semaines plus tard, le lieutenant-colonel Prud'homme, chef d'étatmajor du corps d'occupation, arrivait à Tsimanandrafozana avec les pleins pouvoirs du général Pennequin pour terminer, au nom du chef de la colonie, les négociations déjà très avancées.
Le 26 mars, Havana vint faire sa soumission accompagné d'une trentaine d'autres chefs connus pour leur hostilité antérieure; Inguereza seul persista à tenir la campagne.
Dans le sud de l'île, l'action politique et militaire conserva le même caractère que l'année précédente; en raison de la campagne en pays sakalave, qui absorbait la majorité des e£fectifs et qu'il fallait avant tout mener à bien, on demanda simplement aux chefs de circonscription de se maintenir dans les régions occupées et d'y assurer l'ordre. Aussi, en 1899- 1900, les opérations dans cet immense territoire n'eurent-elles en général qu'un caractère de police locale.
Parmi les événements les plus importants de cette période, il faut signaler l'enlèvement et la destruction par le commandant Toquenne du repaire fortifié du Vohinghezo, qui, depuis plus d'ime année, servait de refuge à tous les dissidents et d'abri pour le produit de leiu-s rapines.
LE GÉNÉRAL PENNEQUIN
Plusieurs reconnaissances fructueuses furent dirigées aussi dans la zone forestière limitrophe de la province de Farafangana et du cercle des Baras, où plusieurs tribus turbulentes se livraient à des razzias dans les régions soumises.
En pays mahafaly, un poste avait d^abord été installé sur la côte, à Betioky; puis, au mois de novembre 1&99, le capitaine Corre avait pris pied à Androka et engagé lés premiers pourparlers avec le chef indigène Tsiampondy. Enfin, le général Pennequin avait, à la date du !•' avril 1900, réimi les trois cercles des Baras, de Tuléar et de Fort-Dauphin ainsi que la province de Farafangana en une grande circonscription qui prit le nom de Territoire du Sud, et dont le commandement fut confié au lieutenant-colonel Valet.
La pénétration du pays mahafaly par l'intérieur put ainsi commencer, pendant que le vaisseau de guerre, le Scorpion^ fournissait un concours précieux pour Poccupation des points côtiers. Peu après mon retour, à la fin de juillet, les troupes du cercle de Tuléar créèrent plusieurs postes sur la côte et dans Tintérieur ; d'autre part, le capitaine Détrie, commandant le cercle de Fort-Dauphin, avait considérablement progressé vers Touest et le poste du Faux-Cap avait été établi dans l'extrême sud. Enfin, les troupes du cercle des Baras s'étaient avancées jusqu'au cours supérieur de la Manarandra et avaient établi le poste de Bekily.
En résumé, pendant l'année que j'avais passée en France, le général Pennequin, dont j'avais pu à distance suivre et apprécier les eflForts, avait fait progresser partout l'occupation effective et perfectionné l'organisme administratif. Aussi, lorsqu'en débarquant à Majunga, je lui remis au nom du Gouvernement la eroiit de commiandeur de la Légion d'honneur, fiis-je heureux d^avoir cette occasion de le remercier personnellement du concours persévérant et efficace qu'il m'avait prêté.
De Majunga, le Natal sur lequel je venais de faire la tra* versée, se dirigea vers Nossi*Bé,puîs.Diégo-Suarez où il mouilla le 5 juillet.
Le colonel Jofi&e, débarqué depuis deux mois a, dans ce court espace de temps, fait d'excellente besogne. H a tenu prêt, pour mon arrivée, le programme détaillé des travaux, que je n'ai plus qu'à approuver et à envoyer au Ministre. Ce travail avait comporté une étude approfondie de la région.
Dans les places fortes maritimes, les travaux de défense ont un double objet.
Du côté de la mer, des batteries de côte, et, dans certains cas, des lignes de torpilles ont pour rôle d'interdire aux bâtiments ennemis l'entrée des rades ou 'de leur en rendre le séjour intenable lorsque, par surprise, ils ont réussi à forcer les passes.
Du côté de la terre, des batteries et ouvrages solidement organisés et répartis en plusieurs secteurs, protègent contre les attaques possibles d'im corps de débarquement, la place, les établissements de la marine, le port et les défenses du front de mer.
Ces défenses des fronts de mer et des fronts de terre doivent — surtout dans les points d'appui de la flotte — pouvoir résister à Pattaque, soit d'escadres puissantes, soit de troupes européennes débarquées avec du matériel de siège.
En outre, un point d'appui doit être outillé pour permettre aux escadres amies de se ravitailler en munitions, charbon, approvisionnements de toute nature, et de réparer leurs avaries poiu* reprendre la mer et continuer les opérations navales.
C'est cette organisation d'ensemble dont le colonel Joffre avait préparé l'adaptation méthodique à la place de Diego et pour laquelle les travaux étaient déjà mis en train. Il avait pris aussi les plus sages mesures pour assurer le logement des troupes et les préserver, dès leur arrivée, des rigueurs du climat. La plus grande partie des eflectifs européens est installée au camp d'Ambre, sur le versant nord de la montagne du même nom et y trouve, par 900 mètres d'altitude, les meilleures conditions d'hygiène et de salubrité.
La montagne d'Ambre, immense massif éruptif dont le point culminant dépasse l'altitude de 1 300 mètres, isole pour ainsi dire