A LA MONTAGNE D'AMBRE
6 juin au lever du jour, à destination de Diégo-Suarez. Dès qu'il arrive en vue des sémaphores, le croiseur devient l'objectif d'un tir à blanc des batteries extérieures, puis de celles de la rade. Ce simulacre constitue pour les troupes une excellente manœuvre ; officiers et soldats sont à leur poste de combat et déjà exercés au rôle qui leur est assigné dans la défense.
Les quelques jours que je passe à Diego sont consacrés en grande partie à l'inspection des ouvrages et établissements militaires des différents secteurs de la place, des camps du Sakaramy et de la montagne d'Ambre. Les travaux ont pris figure et sont partout en bonne voie d'achèvement. Des communications rapides etfaciles sont établies entre les diverses parties du camp retranché. Un chemin de fer Decauville conduit en une heure à la Fontaine Tunisienne, située à la kilomètres d'Antsirane; de là, une voiture mène au Sakaramy, puis, après un nouveau trajet de deux heures, à la montagne d'Ambre.
Ce voyage, qui exigeait autrefois une grande journée, s'accomplit dans une matinée. A la montagne,, je me rends aux chantiers de la route que le colonel Joflfre avait projetée l'année précédente; partant du camp, elle pénètre dans la zone forestière et doit, par le versant sud du massif, atteindre les provinces de Vohémar et de Nossi-Bé-Grande-Terre. Enfin^ je mets à profit mon séjour à la montagne d'Ambre pour me renseigner de visu sur les concessions des colons, dont quelques-uns poursuivent d'intéressants essais de culture et d^élevage.
De retour à Antsirane, je m'occupe du règlement des questions administratives locales et je visite quelques exploitations des environs : la briqueterie d' Ankoririka, l'usine de conserves de viande d'Antongombato, les salines de la Compagnie francise, un four à chaux à la montagne des Français, etc.
Le 19 juin, à 5 heures du soir, le Catinat lève l'ancre pour les ports de la côte ouest. Je mentionnerai en passant une escale à Ambato, dief-lieu du cercle de la Grande-Terre, commandé par le capitame Laverdure. Je retrouve là les « mpanjakas »
musulmans : Tsîaraso, Tsialana et la reîne Binao, devenus aujourd'hui, sans arrière-pensée, les auxiliaires de l'autorité française. A quelque distance d'Ambato, une excursion de 24 heures nous conduit dans la riche vallée alluvionnaire du Sambirano, où un colon fort actif, M. de Rechniev^rsky, a entrepris des essais des cultures les plus diverses : cocotiers, caféiers, vanilliers, caoutchouc, tabac, arachides, etc.
Cette vallée du Sambirano et celles de quelques autres grandes rivières de la région, l'Ankarana, la Mahavavy, la Mananjeba et rifasy offrent à la colonisation des conditions particulièrement favorables, dues à la fois au climat, à la composition générale des terrains et, surtout, aux limons fertilisants que les crues des rivières déposent chaque année sur de vastes étendues.
En dehors des produits du sol et des forêts, les troupeaux sont une des principales richesses du pays et le cheptel de la province qui s'élevait en 1901 à près de 100 000 têtes n'est pas loin d'avoir doublé.
Les indigènes de la contrée, qui n'ont que peu de besoins, et qui y pourvoyaient par la récolte des produits naturels et la vente de quelques bœufs, avaient répugné pendant assez longtemps à travailler pour le compte des colons. Lors de mon passage, cette situation s'était modifiée ; les planteurs de la région recrutaient beaucoup plus aisément la main-d'œuvre, et leurs entreprises disposaient à peu de chose près de tous les travailleurs qu'elles pouvaient occuper.
A Nossi-Bé où je m'arrête ensuite, je visite l'hôpital, les services publics, et aussi quelques concessions de colons où je constate avec satisfaction la nouvelle orientation donnée aux cultures. Presque partout, les plantations de vanille, de café et de cocotiers ont remplacé les anciens champs de canne et les exploitations sucrières. L'effort agricole de la petite île s'est ainsi à peu près exclusivement reporté sur les denrées coloniales qui n'auront plus, comme le sucre de canne, à craindre la concurrence des produits similaires européens.
LA LOZA
Le 27, nous arrivons vers midi à Analalava, chef-lieu du cercle militaire du même nom. Le port commence à être fréquenté et plusieurs bâtiments sont sur rade.
La ville a pris un grand développement depuis 1898 ; elle comprend im quartier européen et un village hova installé au bord d'une petite crique où les boutres mouillent facilement.
Depuis trois ans, les efforts des colons se sont portés sur la culture de la vanille, du cocotier, et les entreprises d'élevage. Un planteur, M. Mathieu, possède déjà 30000 cocotiers, 6000 pieds de vanille et 400 têtes de bétail. La population hova, assez nombreuse dans toute la région, pratique le commerce et se livre à T élevage des bœufs, du porc et des animaux de bassecour. Les cultures des indigènes, vivrières et autres, ont pris aussi un important développement; les Sakalaves eux-mêmes font des rizières et plantent des cocotiers.
Le lendemain 28, je m'embarque à bord du Scorpion^ pour visiter Pestuaire de la Loza et en remonter le cours. Après un coude à angle aigu, à 5 kilomètres de son embouchure, cette rivière s'élargît en un immense bassin circulaire, de près de 10 kilomètres de diamètre, accessible aux bâtiments de fort tonnage. Au delà, nous remontons la rivière sur la vedette du Catinaty jusqu'à proximité d'Antsohy, gros centre de commerce et d'échanges avec l'intérieur, où les boutres venant de l'Inde atteignent presque en toute saison. Antsohy se trouve à 80 kilomètres de l'embouchure du fleuve. Toute cette région est très bien desservie par les routes fluviales : le Maivarano, l'un des principaux affluents de la Loza, peut être remonté sur un assez long parcours; Andranosamonta, autre importante agglomération indigène, communique par eau avec la baie de Port-Radama.
Dans la journée du 29, une autre excursion en vedette nous conduit dans la vaste baie de la Mahajamba où se jettent la Sofia et la Mahajamba, fleuves navigables dans la partie inférieure de leur cours, qui arrosent des régions particulièrement propres à l'élevage et à la culture.
Le 30 juin, le Catinat mouille devant Majunga, où je fais un séjour de trois semaines.
Pendant mon séjour, après une étude attentive des divers besoins de la ville, je fis ouvrir de nouveaux crédits pour Texécution de travaux particulièrement urgents : alimentation de la ville en eau potable et captation de sources; aménagement de la voirie urbaine ; achèvement de l'hôpital (au compte du budget colonial); construction d'une prison; construction de quais et d'appontements pour faciliter le service général du port. L'impulsion donnée à ces divers travaux, venant après les autres mesures déjà prises en faveur de Majunga : construction de la route de l'ouest et de la ligne télégraphique, création d'im service de navigation sur la Betsiboka, etc., témoignaient de l'intérêt que prenait le Grouvemement de la colonie au développement de la ville et à son avenir commercial.
J'aurais voulu pouvoir aller plus loin et céder aux pressantes sollicitations de quelques colons qui me demandaient la construction à Majimga d'un port complètement aménagé.
Mais il fallait prévoir pour cela une dépense d'une vingtaine de millions. Le conmierce général de Majimga était loin de comporter à cette époque im aussi gros sacrifice. Il me pamt d'autre part que, dans un pays encore imparfaitement connu, c'eût été trop engager l'avenir que de préjuger, par des installations aussi considérables et aussi coûteuses, que telle ou telle région prendrait et conserverait le premier rang dans les transactions maritimes lorsque l'île, définitivement mise en valeur, aurait atteint son développement normal.
Sur l'immense étendue de côtes qu'ofifre Madagascar, on rencontre certaines rades, débouchés de régions fertiles, mais simples escales encore, dont le chififre d'affaires est en progrès constant, et qui peuvent, dans un avenir rapproché, se trouver dans une situation plus avantageuse que d'autres ports de la colonie, visités plus fréquemment aujourd'hui par les navires. La mise en valeur de l'île et la connaissance plus complète de ses ressources