‹ Neuf ans à Madagascar [par le] général GallieniChapitre 17 sur 179 · ESCALADE DIFFICILE · texte numérisé non relu

ESCALADE DIFFICILE

peu à peu sous nos pieds, et bientôt, aussi loin que porte la vue, s'étale un épais manteau de nuages, ouateux et blancs, roulant comme les flots moutonneux d'une vaste mer. Puis, soudain, le soleil dissipe les nues, le coup d'œil change et les horizons lointains nous apparaissent ; du côté de l'ouest, le massif boisé de la forêt d'Ankeramadinika, sévère décor de verdure, que la lumière du jour commence à pénétrer; derrière nous, le Mangoro, fleuve-roi de la contrée, promenant le ruban de ses eaux dans une vallée fertile que l'activité humaine n'a pas encore fécondée; plus loin, les monts Betsimisarakas, au-dessus desquels s'évaporent les derniers brouillards du matin. Au nord et au sud, se développe, majestueuse, la chaîne de l'Angave, dont le Fody n'est qu'une sentinelle avancée vers la plaine. On dirait quelque immense muraille rocheuse, d'où émergent, comme des donjons, d'innombrables sommets. Et c'est bien là, en effet, là réalité, car derrière ces pics, dans les grottes et ravins qui les entourent, se dissimulent des repaires de Fahavàlos. C'est de là qu'observant tout et renseignés par leurs émissaires sur les moindres événements de la plaine, les chefs rebelles s'élancent à l'attaque des villages et au pillage des convois.

Du Fody, un raidillon nous ramène vite en plaine; avant dix heures, nous sommes à Sabotsy, pittoresque village, construit à 900 mètres d'altitude, sur une petite éminence, au centre d'une grande plaine de rizières qu'entourent complètement l'Angave et ses contreforts. Après le déjeuner, lestement expédié, nous redescendons par un chemin fleuri et nous franchissons la Mandraka, petite rivière dont la haute vallée, alors inconnue, a servi depuis de guide à la route carrossable et au chemin de fer. Un quart d'heure plus tard commence l'ascension — la plus pénible depuis le départ — de la haute chaîne de l'Angave. C'est une montée de 600 mètres gravie par un sentier en zigzag abrupt et caillouteux, que le voyageur aperçoit encore sur sa droite lorsqu'il suit aujourd'hui la route carrossable de Mahatsara à Tananarive.

Vers quatre heures, nous arrivons à Ankeramadinika, poste militaire établi au débouché ouest de la forêt sous la protection d'un blockhaus solidement fortifié; on l'appelait à cette époque : le vestibule de l'Emyrne.

D'après les renseignements qui me sont fournis, le pays est loin d'être sûr aux environs. La plupart des villages ont été brûlés, et les habitants se sont joints aux insurgés après avoir détruit systématiquement leurs cultures pour empêcher le réapprovisionnement de Tananarive. Je profite du peu de jour qui reste pour monter au blockhaus d'où l'on découvre toute la région du côté de l'ouest. L'aspect du paysage ne rappelle en rien celui des jours précédents. L'Emyrne donne l'illusion d'une véritable mer de mamelons dénudés offrant un niveau moyen à peu près constant et n'ayant d'autre végétation qu'une herbe courte et épaisse. C'est à peine si, de distance en distance, on découvre quelques bouquets de bois venant rompre la monotonie générale. Entre ces mamelons s'étendent de vastes terrains de rizières, abandonnés depuis l'insurrection ; enfin çà et là, des ruines de villages témoignent que le brigandage et le fahavalisme régnent dans toute la contrée. Néanmoins, la vue du pays me rassure. Ces terrains découverts qu'il sera aisé de fouiller et de surveiller permettront la poursuite des rebelles, et éviteront à nos colonnes là guerre en forêt dont, plus d'une fois, j'avais reconnu au Tonkin les difficultés et les effets meurtriers.

Le lendemain, nous quittons Ankeramadinika avant le jour pour franchir rapidement les 50 kilomètres qui nous séparent encore de Tananarive. Vers sept heures et demie, nous atteignons le village de Manjakandriana, complètement en ruines, dont les habitants sont passés à l'insurrection. Peu de temps auparavant, le 30 avril 1896, ce village a été le théâtre d'un incident tragique, qui a montré le fanatisme de la population : cinq officiers hovas, envoyés par l'autorité française pour arrêter un prêtre d'idoles qui prêchait la rébellion, avaient été assaillis et brûlés vifs dans la maison où ils s'étaient réfugiés.

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